‹ ŒuvresChapitre 9 sur 128 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

heurs sans les connaître : souvent on les soulage en les racontant ; mais nous n'osons vous demander un récit qui peut coûter à votre cœur. Ce récit, répondit l'inconnue, me privera peut-être de l'amitié que vous semblez me promettre. Quand vous saurez que l'amour a causé mes maux, puisje espérer que vous les plaindrez encore? Les bergères, après l'avoir rassurée, la conduisirent dans un bosquet écarté ; elles s'assirent à l'ombre, et l'étrangère commença son histoire.

Mon village est sur les rives de l'Hénarès, célèbre par la fraîcheur de son onde : mon père est laboureur; les travaux champêtres occupaient seuls ma vie : tous les matins je menais paître mes brebis. Seule au milieu des bois, la solitude ne m'ennuyait point ; j'écoutais les oiseaux , je chantais avec eux, je cueillais la rose vermeille , le lis sans tache, l'œillet bigarré ; un bouquet rendait heureuse ma journée ; je n'aimais rien que mes agneaux; je ne cherchais dans la campagne que des fleurs et de l'ombre.

Combien de fois me suis-je moquée des larmes et des soupirs de quelques bergères qui me confiaient leurs amours ! Je me souviens qu'un jour la jeune Lidie vint se jeter à mon coU; et me baigna

de ses pleurs. Alarmée de son désespoir, j'essuie ses yeux en l'embrassant ; je lui demande avec tendresse quel afVreux malheur lui coûte tant de larmes: Ton père est-il mort? m'écriai-je; as-tu perdu ton troupeau ? Ah ! ma chère Téolinde, me

répondit-elle, rien ne peut me consoler il est

parti... il est parti... et ce matin j'ai vu la bergère Léocadie avec le ruban couleur de rose que j'avais donné l'autre jour à cet ingrat. Je vous avoue, aimables bergères , que je ne pus m'empêcher de rire à ce récit entrecoupé de sanglots. Lidie en fut offensée ; elle me regarda, baissa la tète , et s'éloigna de moi. Je voulus la retenir : Téolinde, me ditelle, puissiez-vous connaître un jour le mal que je souffre , et trouver dans vos confidentes la pitié que je trouve en vous ! Tel fut son souhait : peutêtre est-ce vous , bergères, qui l'accomplirez aujourd'hui.

J'étais libre et heureuse : je ne le fus pas longtemps. Un jour, c'était la veille de la fête du village, j'étais allée avec plusieurs bergères chercher des rameaux et des fleurs pour en orner notre temple : nous trouvâmes siu* le chemin une troupe de bergers assis à l'ombre des myrtes; tous étaient nos amis ou nos parens : ils vinrent au-devant de nous. Six d'entre eux s'offriimt ])our aller chercher les rameaux dont nous avions besoin : nous

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