LIVRE rV. 23S
A cette parole , Némorin tombe sur la terre , privé de tout sentiment. Rose va chercher de l'eau dans une source voisine , la jette sur son visage, rappelle, lui serre la main. L'infortuné ouvre les yeux ; et les tournant douloureusement vers Rose : Achevez-moi , lui dit-il , par pitié , achevez-moi. Estelle a changé ! Estelle ne m'aime plus ! . . . IMa vie est un affreux supplice. Estelle a changé! Estelle ne m'aime plus ! En répétant ces paroles , il retombe le visage contre la terre; il l'embrasse avec étreinte comme son dernier asile ; il mord les pierres et le gazon, qu'il trempe de larmes amères. Estelle vous adore , lui répondit Rose ; et cet amour qui ne peut s'éteindre, cet amour plus cher que sa vie, doit la rendre à jamais malheureuse.
A ces mots, Némorin relève la tête : Elle m'aime! s'écria-t-il j elle m'aime! Vous me l'assurez? Ah! vous ne me trompez pas ? Si son cœur est encore à moi, parlez, je puis tout supporter.
Rose lui répète qu'il n'est que trop aimé. Le berger, plus calme, essuie ses pleurs, et prête une oreille attentive à ce récit de la fidèle Rose.
Huit jours ne sont pas écoulés depuis qu'Estelle me disait encore qu'avant trois mois vous seriez son époux. Nous venions ensemble tous les matins à la fontaine des aliziers ; nous y passions les journées à parler de vous; et quand le retour des glaneuses
nous avertissait de regagner la maison, nous retournions près de Marguerite, à qui nous en parlions encore.
Un soir que nous étions occupées de cette douce conversation, nous entendons frappera la porte; nous tressaillîmes malgré nous. Après nous être remises, Estelle et moi nous allons ouvrir. Juffez de notre surprise en reconnaissant Raimond etMéril. Le premier mouvement d'Estelle fut de se jeter au cou de son père. Elle le tient embrassé long-temps; et, sans prendre garde à Méril , elle court annoncer à Marguerite l'arrivée de son époux.
0 mon ami ! mes larmes coulent en me rappelant les transports , le délire de Marguerite. Elle ne pouvait croire à son bonheur; elle contemplait Raimond ; elle le baignait de ses larmes, et les essuyait sans cesse pour le regarder encore, pour s'assurer que c'était lui qu'elle pressait contre son sein. Raimond, que ses pleurs étouffaient , faisait de vains efforts pour parler. Pressé tour à tour et à la fois par son épouse et par sa liUe, ce vieillard, si peu caressant, ne pouvait suOire aux transports qui l'agitaient dans ce moment.
Enfin, quand leur joie commune fut un peu calmée, Raimond, prenant Méril par la main, le présente à Marguerite et à sa lUle : Voilà mon libérateur, leur dit-il; voilà celui qui vous rend votre