LIVRE IV
n'aurait fait qu'augmenter vos douleurs. Craignant votre désespoir, mon amie m'a demandé de partir avec Hilaric pour venir vous préparer à cette affreuse nouvelle , pour venir pleurer avec vous , et vous offrir les consolations que l'amitié peut donner. Voilà le motif qui m'a guidée ; mon ami , pardonnez-moi tout le mal que je vous fais.
Ils sont donc unis ? demanda le berger d'un air sombre. Ils le sont , répondit Rose ; et jamais hymen ne fut accompli sous de si tristes auspices. La malheureuse Estelle, pâle, les yeux rouges de larmes, s'est traînée jusqu'à l'autel. En se mettant à genoux elle est tombée sur la pierre. Lorsqu'il a fallu prononcer le serment, ses sanglots , ses pleurs ont étouffé sa voix ; ses yeux se sont fermés à la lumière. Marguerite et moi , qui examinions tous ses mouvemens , nous nous sommes précipitées vers elle; nous l'avons soutenue sur notre sein. Méril a voulu tout suspendre : mais Estelle rassemblant ses forces , s'est relevée, a saisi la main de Méril , et d'une voix ferme , a prononcé le terrible mot qui l'engage à jamais.
En sortant du temple, une fièvre ardente l'a saisie, nous avons tous craint pour ses jours. Méril, à chaque instant occupé d'elle , Méril , sans cesse attentif, jamais importun , lui a prodigué les soins les plus tendres. Il y a trois jours que les deux
époux ont eu ensemble une longue conversation : en la terminant ils pleuraient ; mais Estelle était plus tranquille. Depuis ce moment la fièvre est calmée , et sa vie est en sûreté , du moins tant qu'elle ne vous reverra pas : mais si jamais vous cherchez sa vue , si vous osez vous présenter devant elle, c'en est fait de mon amie; votre présence la tuera. Je vous demande donc, Némorin, je vous supplie , par mon amitié constante , par les vertus de votre cœur, par votre amour pour Estelle , de ne point revenir dans votre patrie. Vous n'avez plus d'espoir, tout est lini pour vous. N'ajoutez pas à vos maux en augmentant ceux de votre maîtresse, en allumant la jalousie de Méril , en la rendant à la fois la victime de son père , de son époux et de son amant.
Rose se tut. Némorin sjardait un farouche silence. Ses yeux secs étaient fixés sur Rose sans la voir; sa respiration élait entrecoupée; il ne pouvait ni parler ni pleurer. Rose attendit quelques instans; ensuite, lui tendant la main : Me haïssezvous? lui dit-elle. Ce mot fit fondre en larmes le berger.
Moi , vous haïr ! s'éciia-t-il , vous qui seule sur ]a terre daignez plaindre mes malheurs ! Moi , vous haïr, ma l)(»nne amie! Ali ! cecœurestà vous tant (|u'il pal[)itera. Il n'a pas long-temps à vous ai-