‹ ŒuvresChapitre 104 sur 128 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

Tendre amitié , délices des bons cœurs , c'est dans le ciel que tu pris naissance ; tu descendis sur la terre aux premiers chagrins des humains. Le Créateur, toujours attentif à soulager par un bienfait chacun des maux de la nature , t'opposa seule à toutes les peines. Sans toi, jouets éternels du sort, nous passerions dans les pleurs de longs instaus de cette courte vie ; sans toi , frêles vaisseaux , privés de pilotes , toujours battus par des vents contraires , portés à leur gré ca et là sur une mer semée d'écueils, nous péririons sans être plaints , ou nous échapperions pour souffrir encore. Tu deviens le port tranquille où l'on se réfugie pendant Torage , où l on se félicite après le danger. Bienfaitrice de tous les mortels , dans la douleur , dans la joie, tu donnes seule des jouissances que le remords et la crainte ne viennent point empoisonner.

Rose fut trois jours avec Némorin, et lui prodigua pendant ce temps toutes les consolations que le malheureux amant pouvait goûter. Sans s'in-

former si la route qu'ils suivaient tous deux Téloignait ou la rapprochait de Massauue , Rose n'était occupée que de porter un peu de calme dans l'âme déchirée du herger. C'était l'ami de son amie ; ce titre seul lui faisait chérir Némorin comme le plus aimé des frères. Rose lui donnait ce nom dans les villages où ils arrivaient le soir , et où l'on s'empressait à l'envi de leur offrir l'hospitalité.

Hilaric suivait de loin l'aimahle Rose, et ne venait point troubler les entretiens de l'amitié. Après trois jours cependant , il avertit la bergère qu'elle s'éloignait de plus en plus de son village ; que les chemins pour l'y reconduire allaient lui devenir inconnus. Némorin se joignit au jeune guide pour engager Rose à retourner à Massanne. L'amie d'Estelle n'y consentit qu'après avoir fait jurer au berger qu'il prendrait soin de ses jours.

Demeuré seul, le triste pasteur alla s'enfoncer dans les bois , où il demeura plusieurs semaines , se nourrissant de fruits sauvages , s'occupant sans cesse de sa douleur. Résolu de quitter l'Occitanie , il suivit le premier chemin; et, marchant sans tenir de route, après plusieurs jours qu'il ne comptait plus , il arriva dans la plaine de Sainte- Eulalie. Là, il s'arrête épuisé de fatigues, se couche au pied d'un mûrier, et ses yeux se ferment quelques instans.

Page 1