LIVRE V
viennent me remercier du service que je leur ai rendu.
0 mon ami ! ce seul instant décida du sort de ma vie. Adélaïde, ainsi s'appelait la plus jeune de ces bergères, avait à peine seize ans. La douceur et la grâce se peignaient dans ses traits. Sa beauté, dont Téclat frappait d'abord , semblait ensuite emprunter ses charmes de sa bonté, de sa candeur: en la regardant on l'admirait; dès qu'elle vous jetait un coup d'œil , on l'aimait sans songer qu'elle était belle.
Delphine, sa sœur aînée, me fit, je crois, quelques questions. A peine je l'entendis ; Adélaïde m'occupait tout entier. Lorsque je voulus répondre, ma langue resta glacée ,• un tremblement me saisit; je balbutiai quelques mots sans suite. Delphine s'aperçut de mon trouble; elle parla bas à sa sœur : Adélaïde rougit ; je sentis moi-même que je rougissais, et mon embarras redoubla.
Les deux sœurs me quittèrent ; je n'osai les suivre. Elles s'arrêtèrent à peu de distance, et se mirent à cueillir des narcisses. Delphine choisissait les plus beaux : Adélaïde les prenait au hasard; quelquefois même , toute pensive , elle laissait échapper ceux qu'elle avait déjà cueillis, et coupait l'herbe au lieu de la fleur.
Delphine, moins distraite que sa sœur, l'avertit
bientôt que l'heure de la retraite était venue. Adélaïde se le fit répéter. Toutes deux prirent le chemin d'un cliâteau environné de tourelles, bâti sur le haut d'un mont. Un chevrier m'apprit que ce fort château était celui d'Aguzan , qu'il appartenait à un vieux chevalier, le plus riche, le plus puissant de la contrée , veuf depuis long-temps, et père de ces deux jeunes beautés.
Accablé de cette nouvelle, je vis sur-le-champ l'abîme de maux où m'allait précipiter un amour sans espérance. Tout ce que tu m'avais dit en songe revint s'offrir à mon esprit. Effrayé des malheurs qui m'attendaient, je voulus fuirj je repris ma route , et je ne pus jamais passer au delà du saule où je m'étais endormi. Assis à cette môme place, les yeux fixés sur l'endroit où j'avais vu Adélaïde , m'efforçant de songer à moi et ne pouvant songer qu'à elle, j'attendis le lendemain.
Tant que la nuit dura , je me promis de partir au point du jour. Dès que l'aurore eut brillé, je résolus d'attendre le soir. Je parcourus la prairie en cherchant les fleurs qu'elle avait laissé tomber; je palpitais de joie en les retrouvant; je les couvrais de baisers. Plus riche de ce trésor que de tous les biens de la terre, j'allai me rasseoir au pied du saule, où je chantai ces paroles :