LIVRE V
Beaux narcisses, qu'une bergère Qui vous égalait en blancheur Laissa dans ce pré solitaire.
Devenez à jamais ma fleur.
Depuis que cette main chérie Vous a touchés, vous a cueillis, Vous effacez roses et lis ; Vous êtes rois dans la prairie. '
Belles fleurs, ma seule richesse, Je veux, jusqu'à mon dernier jour, V ous voir, vous respirer sans cesse, Et m'eni^Ter ainsi d'amour.
Parer le sein de cette belle Serait un destin plus flatteur ; Mais, en reposant sur mon cœur.
Vous serez toujours auprès d'elle.
En finissant ces derniers mots , j'entendis du bruit ; je retournai la tète , et j'aperçus Adélaïde avec Delphine. Je me levai pour les saluer ; je cachai mes fleurs dans mon sein , et feignis de vouloir m'éloigner : mais Delphine m'arrêta :
Berger , dit- elle , c'est à nous de fuir si nous interrompons vos chansons. Mes chansons, répondis-je en tremblant , n'intéressent ici personne. Pardonnez à un étranger de s être oublié dans ces lieux charmans.
Vous pouvez y demeurer sans crainte , me dit alors Adélaïde; ces prés appartiennent à mon père,
et nous vous devons assez pour ne pas vous regarder comme étranger.
En disant ces mots , son front se colore ; elle jette à Delphine un regard timide , comme pour demander l'approbation de ce] qu'elle m'avait dit. Je voulus répondre, je ne le pus jamais. Delphine eut pitié de mon embarras ; elle me demanda mon nom, ma patrie, quel motif me conduisait à Saint- Hippolyte. Je n'hésitai pas à lui raconter qu'ayant perdu le bon Casimir, j'étais sans ami, sans asile, et que j'allais me faire soldat dans les troupes de Gaston de Foix. Delphine me détourna de ce dessein ; Adélaïde ajouta (jue Casimir n'était pas le seul qui sût aimer la vertu malheureuse.
Dans ce moment , un bruit de cors fit retentir la prairie. Bientôt arrive une meute conduite par plusieurs valets ; au milieu d'eux , vm vieillard d'une physionomie grave et noble , armé d'une loup-ue arbalète, donnait l'ordre à tous les chasseurs.
Il parut d'abord étonné de trouver ses filles dans la prairie ; mais Delphine s'élance à son cou, lui souhaite une heureuse chasse , et l'assure qu'elles ne se sont levées si matin que pour s'occuper de ses intérêts.
Dcjniis (pielcpie temps , dit-elle, vous cherchez lin prenwci' l)ei'ger ; en voici un des Cévennes , où les pasteurs sont si renommes. C'est moi qui rc-