‹ ŒuvresChapitre 110 sur 128 · LIVRE V. 2(?o · texte numérisé non relu

LIVRE V. 2(?o

ponds de lui ; vous ne le refuserez pas quand vous saurez ce qu'il fit pour nous.

Delphine raconte alors le péril dont je l'avais sauvée. Le vieux Aguzan m'interroge ; je répète en rougissant ce que j'avais dit à sa fille. Le vieillard me prend à son service , me tend la main en signe d'amitié , et charge un de ses veneurs de me conduire aux bergeries.

En m'éloignant , je rencontrai les yeux d'Adélaïde. Ce seul coup-d'œil acheva de m'ôter ma faible raison. Je courus m'emparer du troupeau. Dès le lendemain je le conduisis dans cette belle prairie devenue si chère à mon cœur. Adélaïde y vint encore : j'osai l'aborder, j'osai lui parler; elle me répondit avec cette douceur, cette grâce , cette modestie qui épurent l'amour en même temps qu'elles l'augmentent , et font de la plus ardente des passions la plus aimable des vertus.

Adélaïde me parla de mon sort, forma des vœux pour mon bonheur , m'instruisit des moyens de plaire à son père. Je sus les mettre en usage. Au bout de quelques semaines , j'étais le favori du vieillard. Je présidais à la ferme , aux troupeaux , à la maison. Adélaïde me félicitait, et je ne pouvais lui répondre ; je ne pouvais lui parler à mon gré de mon bonheur , de ma reconnaissance. Dans la crainte d'en trop dire , je n'en disais pas assez. Le

resj>ect que m'inspirait sa présence était plus grand que mon amour.

Nos douces conversations devinrent de plus en plus fréquentes. Adélaïde et Delphine se rendaient tous les matins à la jirairie ; j'étais au château le reste de la journée. Jamais je ne prononçais le nom d'amour , et cependant Adélaïde était bien sûre que je l'adorais ; jamais elle ne me dit un mot que son père n'aurait pu entendre, et j'étais certain d'être aimé d'elle.

Enfin j'osai lui déclarer ma naissance ; cet aveu fit plaisir à son cœur. Un rayon d'espoir entra dans nos âmes. Insensés que nous étions !

Un jour , plus tard qu'à l'ordinaire , Adélaïde vint à la prairie. Elle était triste ; son visage n'avait plus ces couleurs brillantes qui la faisaient ressembler à la pomme vermeille. Ses yeux avaient perdu leur éclat; ses mains tremblaient en pressant les miennes. Mon ami , me dit-elle d'une voix faible , hier au soir mon père nous annonça que , pour procurer à ma sœur le parti le plus brillant de la province , il avait décidé que je prendrais le voile. Delphine a fait un cri d'horreur. Elle s'est jetée aux pieds de mon père , elle l'a supplié de rompre un hymen qui nous rendrait toutes deux mallïeureuses. Mon père l'a repoussée ; irrité de ses prières et de mon silence, il m'a déclaré

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