LIVRE V
mable des époux. Après cela je mourrai, je l'ai promis. Je veux que vous soyez à mes noces, et que vous mouriez avec moi.
En prononçant ces paroles insensées, elle me tendait la main : mais son père ayant paru, elle liie repoussa loin d'elle, prononça le nom de couvent, et son délire fut le désespoir.
Le mal sembla diminuer aux approches de la nuit. C'était la douzième que Delphine et moi nous passions sans que nos yeux se fussent fermés. Delphine fit retirer son père ; accablée de fatigue, elle se jeta sur un lit de repos où le sommeil, malgré sa douleur, s'empara bientôt de ses sens. Toutes les femmes , tous les valets d'Adélaïde étaient endormis. Je veillais seul dans sa chambre. Elle était calme ; accablée par la force du mal , elle reposait ou semblait reposer. Je la considérai long- temps : je contemplai ce visage, le plus beau de la nature peu de jours auparavant, maintenant rouge, allumé , couvert d'une peau tendue ; cette bouche, l'asile des amours, d'où ne sortaient jamais que des paroles de bonté ou de tendresse, exhalant une haleine brûlante et précipitée. Je voulus la respirer ; j'eus l'espoir de prendre son mal et de mourir avec elle. J'approchai doucement ma tête de la sienne, je me plaçai sur son chevet, et je recueillis
avec un aflVeiix plaisir ie soufile qui sortait de son sein.
L'espèce de bonheur dont je jouissais en me trouvant appuyé sur le même chevet qu'Adélaïde, la fatigue extrême et les veilles des jours précédens , me firent succomber malgré moi , non au sommeil, mais à un accablement profond qui m'ôta l'usage de mes facultés. Toutes mes forces étaient épuisées, tous mes sens étaient émoussés ; à force d'avoir souffert, je ne sentais plus mes maux , et j'éprouvais ce repos horrible que donne l'anéantissement. Mes yeux cependant ne se fermèrent pas, mes yeux ne se détachèrent point d'elle , puisque je crus la voir, et je la vis en effet tourner la tête, me regarder, se soulever doucement , s'appuyer avec peine sur son coude ; et, fixant ses regards sur moi, elle me dit ces paroles, quil me semble encore entendre :
Mon bien-aimé, je vais vous quitter, je vais vous quitter pour toujours. Je vous remercie de m'avoir aimée; vous avez rendu heureux tout le temps de ma vie où je vous ai connu. Je meurs, mon ami ; mais je suis bien sûre que je ne mourrai point dans votre cœur, et qu'une autre n'y prendra jamais ma place. Pour moi , si , comme je l'espère, on peut ainicr encore après la mort, mon àme, en attendant la votre s'occupera toujours de vous ,