LIVRE VI
mon digne époux, pardonne-moi de m'être toujours dérobée à ton chaste amour, d'avoir accepté le sacrifice de tes pudiques désirs. Je l'ai dû : je n'étais pas digne de toi. Tu méritais une épouse dont le cœur t'appartint tout entier ; et le mien ne put jamais éteindre la première flamme dont il a brûlé. Ah ! du moins, si de ta céleste demeure tu lis dans le fond de mon âme, tu ne peux pas douter, mon époux, de la sincérité de mes regrets. Les larmes amères qui baignent ta tombe doivent te prouver que mon respect et mon amitié pour toi m'étaient aussi chers que mon premier amour.
A ces paroles, à ce son de voix , Némorin croit faire un songe ; immobile, hors de lui, il écoute long-temps avant d'être certain que c'est Estelle. Lorsqu'il n'en peut plus douter , il s'élance vers la bergère, tombe à ses pieds, et s'écrie avec des sanglots : Est-ce vous qui m'êtes rendue.^ Est-ce bien vous dont Némorin embrasse enfin les genoux ?
Estelle, d'abord elTrayée, reconnaît bientôt le pasteur ; mais sans lui laisser le temps de poursuivre : Vous êtes, lui dit-elle d'une voix sévère, sur la tombe de Mérii, et vous parlez à sa veuve : elle ne doit ni ne veut vous entendre .
Elle fuit en disant ces mots. Némorin, pénétré de crainte, demeure à genoux sur cette tombe, la bouche ouverte et les bras tendus.
Cependant le désir de connaître la demeure d'Estelle le fait revenir à lui ; il se lève, court sur ses paSj et la voit entrer dans une maison de peu d'apparence que le berger examine long-temps. Enfin, le cœur plein de trouble, n'osant encore se livrer à l'espoir, il revient au palais de Gaston, tout raconter à son protecteur.
Le prince consola le berger. Il fit plus ; il prit des mesures pour assurer le bonheur d'Estelle et de Némorin.
Déjà ses ordres sont donnés pour que les habitans de Nîmes se rassemblent dans les Arènes. Gaston prend soin secrètement que le vieux Raimond s'y trouve avec eux. Le prince, suivi de ses ofîicicrs et de Némorin, se présente au milieu de ce peuple sensible , qui fait éclater ses transports en voyant son libérateur.
Citoyens , leur dit-il, j'ai combattu pour vous : mais c'est le meilleur des rois qui vous délivre; c'est lui qui vous donne la paix. Vous devez tout à Louis, rien à Gaston. Prions ensemble le ciel de nous conserver long-temps le père du peuple.
J'implore cependant votre reconnaissance pour un de vos compatriotes , (pii , chargés par moi de vous instruire du jour de mon arrivée, fut pris par les Espagnols, et voulut souffrir la mort plutôt que de livrer h lettre que je vous adressais. Le voici