LIVRE II
Je l'immolai l'amour ; mais qu'il m'en a coûte I
Rends du moins le repos à mon àme flétrie :
On dit que tu suffis pour la félicité.
Loin de me soulager, tu combles ma misère. <
Je remplis mon destin, je suis né pour souffrir :
Mon cœur n'a plus rien sur la terre ; Je ne peux plus aimer, et je ne peux mourir.
L'ermite se tut : sa tête se pencha sur son épaule, ses mains quittèrent les cordes de la harpe, et tombèrent sans mouvement à ses côtés. Les bergers coururent à son secours ; Érastre le prit dans ses bras, et le fit revenir à lui. L'ermite le regarda long-tems , comme quelqu'un qui se réveille au milieu d'un songe effrayant : Berger, lui dit-il, les soins que vous me donnez ne font que prolonger mes maux, et une vaine reconnaissance est tout ce que je puis vous offrir. Vous pouvez nous raconter vos malheurs, lui dit Tircis ; la tendre amitié que déjà vous nous avez inspirée est digne de cette confiance. Ah ! l'amitié. . . reprit l'ermite, quel nom' avez -vous prononcé! Mais je ferai ce que vous désirez. Je vous ai plus d'une obligation : c'est dans votre village que je vais demander le plus d'alimens nécessaires à ma triste existence ; on m'en donne toujours plus qu'il ne m'en faut. Puisque je vous dois ma vie, il est juste que vous en connaissiez les peines. A ces
mots, les bergers se pressèrent autour de lui, et le jeune ermite commença son récit.
Dans l'ancienne et fameuse ville de Xérès *, dont Minerve et Mars ont toujours protégé leshabitans, vivait un jeune cavalier, nommé Timbrio. Sa liante valeur était la moindre de ses qualités. Entraîné par une sympathie invincible, je mis tout en œuvre pour obtenir son amitié : je réussis. Toute la ville oublia bientôt les noms de Timbrio et de Fabian ; c'est le mien ; et on nous appela tout simplement /es deux amis.
Nous méritions un si doux surnom : toujours ensemble , nos belles années passaient comme des instans. Nos seules occupations étaient les exercices de Mars ; nos délassemens, la chasse ; nos passions, l'amitié. Ce bonheur dura jusqu'au jour le plus fatal de ma vie, où Timbrio eut une querelle avec un cavalier, nommé Pranxile. La famille de mon ami l'obligea de s'éloigner : mais il écrivit à Pranxile qu'il allait à Naples, où il le trouverait toujours prêt à terminer leur différend comme il convient à des gentilshommes.
J'étais malade, et hors d'état de suivre mon ami.
1 En la antiipia y famosa ciudad de Xorôs, cuyos moradorcs de Miner va y Marte son favorecidos, etc.