LIVRE II
Notre adieu fut mêlé de beaucoup de larmes : je lui promis de le rejoindre aussitôt que ma santé me le permettrait. Mais je sentis bientôt que son absence me fatiguait plus que ma maladie ; et , sacliant qu'il y avait à Cadix quatre galères qui appareillaient pour l'Italie, je résolus de m'embarquer. L'amitié me donna les forces que la convalescence me refusait : je me rendis à bord ; le vent seconda mes projets, et me fit arriver à Naples en peu de jours.
Il était nuit quand je descendis sur le port. En traversant une rue, j'entendis un cliquetis d'épées, et j'aperçus un homme qui , le dos appuyé contre une muraille, se défendait seul contre quatre assassins. Je vole à son secours ; j'étais suivi de plusieurs valets qui me secondent. Cette attaque imprévue fait prendre la fuite aux quatre lâches ; je cours à l'inconnu, je lui parle, je l'envisage : c'était Timbrio.
Je le serrai dans mes bras en versant des larmes de joie ; mais je payai bien cher le plaisir d'une si douce réunion : mon ami était blessé ; et l'émotion que lui causa ma vue achevant d'épuiser ses forces, il tomba dans mes bras , évanoui et tout sanglant. J'envoie chercher du secours ; Timbrio revient à lui : un chirurgien visite sa blessure, et me répond qu'elle n'est pas mortelle. Cette assurance me con-
sole : nous faisons un brancard de nos bras , et nous portons chez lui mon malheureux ami.
Ce fut là que j'appris la cause de cet assassinat. Timbrio , en arrivant à Naples , avait remis des lettres d'Espagne à un des premiers citoyens de la ville, dont la famille était espagnole. Reçu dans sa maison comme un compatriote aimable , mon ami n'avait pu résister aux charmes de sa fille aînée Nisida , la plus belle et la plus sage des Napolitaines. Son respect et sa timidité ne lui permirent jamais d'avouer son amour. Mais un prince italien, amoureux de Nisida, de^^na qu'il avait un rival ; et craignant la valeur autant que le mérite de Timbrio, il avait eu la lâcheté de le faire assassiner.
Cette aventure se répandit dans la ville, et vint aux oreilles du père de Ni sida. Il fut indigné que le nom de sa fille s'y trouvât mêlé , et défendit au prince italien et à mon ami de revenir jamais dans sa maison.
Cette défense fit plus de mal à Timbrio que sa blessure. Dévoré d'une passion que les obstacles ne faisaient qu'accroître, au désespoir de ne s'être pas déclaré quand il le pouvait , il voulait revoir Nisida à queUpie prix que ce fût. Tous les moyens lui semblaient aisés, et lui ])araissaient ensuite impossibles : il écrivait cent lettres qu'il déchirait ; mille projets impraticables se succédaient dans son