LIVRE II
Nisida avait une sœur cadette, nommée Blanche, presque aussi belle que son aînée. La jeune Blanche parut écouter ma romance avec plus de plaisir que personne : elle loua beaucoup ma voix. Je la remerciai en regardant sa sœur. Leur père me pria de revenir. J'hésitai long-temps avant de profiter de cette permission ; j'étais sûr d'enfoncer davantage le trait qui déchirait mon cœur : mais , presse par mon ami , entraîné par mon amour, je retournai chez Nisida ; je la revis, et tout espoir de guérison me fut ôté.
Jugez des combats qui se passaient dans mon âme .-j'aimais Timbrio plus que ma vie; j'aimais INisida peut-être plus que Timbrio ; je la voyais tous les jours ; je ne pouvais pas la fuir pour l'intérêt même de mon ami : cet ami, faible et convalescent, ne se soutenait que par l'espérance que lui donnaient mes soins. Le temps , loin de me soulager, ne pouvait qu'ajouter à mes maux : chaque instant redoublait ma passion, mes remords et mes tourmens. Ma santé n'y résista pas ; mon visage perdit bientôt les couleurs de la jeunesse ; mes yeux , éteints et enfoncés, pouvaient se tourner à peine vers celle qui me faisait mourir. Le père de Nisida me témoigna son inquiétude; elle-même, et surtout sa sœur Blanche , me prièrent un jour avec le plus tendre intérêt de ne leur rien cacher
(le mes chagrins. Je raffermis mon cœur, je me rappelai tout ce que je devais à mon ami; et, résolu d'expirer plutôt (pie de le trahir, j eus la force de leur dire ces paroles :
Vous plaindrez davantage mes maux quand vous saurez que l'amitit^ les cause. Un jeune cavalier, mon compatriote et mon intime ami, est amoureux de l'objet le plus beau qui soit au monde : il le respecte trop })our oser lui parler de sa passion ; ce respect lui coûte la vie. C'est lui que je pleure, c'est le plus honnête et le plus aimable des hommes, qu'un amour malheureux va faire descendre au tombeau. -
A cet endroit Nisida m'interrompit : Fabian, je n'ai jamais connu l'amour ; mais il me semble (ju'il y aurait de la simplicité à mourir plutcjt que d'oser dire à une femme qu'on l'aime. D'abord, cet aveu ne peut l'offenser ; et en supposant qu'il soit mal i*eçu, on est toujours à temps de mourir. — Belle Nisida, (juand on considère l'amour avec des yeux indifférens , on ne voit que des jeux d'enfans dont on se moque, ou dont on a pitié : mais ([uand le cœur est blessé, l'esprit et la raison , loin de nous être utiles, sont les premiers à nous égarer. Tel est l'état de mon ami. A force de prières, j'ai obtenu de lui qu'il écrirait à celle qu'il aime : je me suis chargé de la lettre, et je la porte toujours avec moi.