LIVRE n
la colère qu'elle s'efforçait de montrer, je vis clairement que Timbrio était aimé.
Ce fut le dernier coup pour moi. Je l'attendais depuis long-temps; il ne mVn fut pas moins sensible. Je résolus d'apprendre à Timbrio son bonheur, et de m'enfuir ensuite pour aller mourir dans un désert. Mais je comptais trop sm^ mon courage : au moment où j entrepris de dire à mon riva' qu'il était aimé, je perdis la parole ; mes yeux se remplirent de larmes : vainement je voulus cacher mon trouble; mes sanglots me trahirent; mes foi'ces m'abandonnèrent, et je tombai dans les bras de mon ami en le baignant de mes pleurs.
Timbrio, surpris et etfrayé, me soutient, m'embrasse, me questionne; il veut savoir la cause d'une si vive affliction : je me tais; il me presse : je baisse les yeux... Ah ! je t'entends , s'écrie-t-il , tu l'aimes , tu l'aimes : eh ! comment ne l'aurais-tu pas aimée ! ton cœur gémit du sacrifice qu'il veut faire à l'amitié ; j'en serais indigne si je l'acceptais. Aime Nisida, je ne la verrai jamais : je vivrai peut-être sans elle; je serais sûr de mourir si je faisais ton malheur. En disant ces mots, il détournait son visage pour me dérober ses larmes, et il me pressait contre sa poitrine.
L'amitié m'inspira dans ce moment : je me sentis élever au-dessus de moi-même. Tu V^s mépris,
lui répondiS'je ; ce n'est point Nisida que j'aime, c'est sa sœur : je n'ai pu toucher son âme; et la violence d'un amour rebuté cause seule mon désespoir. Ne me trompes-tu pas? me dit- il en me regardant. — Non, mon cher Timbrio. J'adore Blanche ; elle méprise mes vœux : pardonne si la comparaison de ton heureux sort au mien vient de m'arracher quelques larmes ; je te promets de n'en plus verser. Va, je sens près de toi que mon bonheur ne dépend pas de l'amour.
Timbrio me crut , ou feignit de me croire. Il était résolu de s'assurer avec le temps de la vérité de mes paroles; j'étais décidé moi-même à tous les sacrifices nécessaires à son repos. Ce n'était pas assez d'immoler ma véritable passion ; il fallait feindre d'en sentir une autre : dès le lendemain je découvris à Blanche qui j'étais , et je lui parlai d'amour.
Blanche m'aimait depuis long-tems sans oser se l'avouer à elle-même. Dès qu'elle se crut aimée , elle le dit à sa sœiu\ Cette confidence devint utile à Timbrio. Nisida résistait encore à un sentiment qu'elle redoutait ; elle en fut moins effrayée en trouvant une compagne : elle osa parler de son amour, et s'en pénétra davantage. Les deux sœurs, en se témoip:nant leurs craintes , se rassurèrent mutuellement ; et le plaisir d'épancher leurs