‹ ŒuvresChapitre 29 sur 128 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

de tourner mon âme vers le grand objet qui devrait l'occuper toute entière ; le souvenir de ce que j'ai perdu me poursuit à chaque instant. Je me dis tous les jours qu'il faut oublier Nisida et Timbrio, et tous les jours je les pleure.

Les bergers ne tentèrent pas de consoler l'ermite ; mais ils s'affligèrent avec lui. La nuit était avancée, et la lune au plus haut de son cours; ils quittèrent l'ermitage, et furent bientôt rendus à la cabane d'Élicio. Là, ils se couchèrent sur des peaux de chèvres; et dès qu'Elicio vit ses trois compagnons endormis, il se leva, et sortit pour exécuter un projet qu'il avait médité tout le jour.

Devant la porte de la cabane d'Élicio était un beau cerisier, dont le berger avait toujours pris soin, et qui alors était couvert des plus belles cerises du pays. Pendant un certain temps de l'année, ce bel arbre, encore tout jeune, et dont la tige était mince , suffisait cependant pour nourrir son possesseur. Deux tourterelles blanches l'avaient choisi pour y faire leur nid ; elles l'avaient placé tout au haut , dans une fourche formée plar quatre branches. Elicio regardait comme un heureux présage que des tourterelles vinssent nicher près de sa cabane; bien loin de les troubler, il portait sous le cerisier des épis de blé , de la graine de chanvre, et même de la laine , pour que les tourterelles en

garnissent le dedans du nid, et que leurs petits' fussent couchés plus mollement.

Tandis qu Elicio était à la noce de Silvérie, un pâtre de Mœris vint tendre ses filets auprès du cerisier, prit les deux tourterelles, et les porta sur-le-champ à la fille de son maître. C'étaient les mêmes que Galatée avait laissé échapper. Elicio, qui les reconnut , avait promis à sa bergère qu'elles reviendraient la trouver ; il voulut tenir sa parole. Il sort de sa cabane pour saisir pendant leur sommeil le père et la mère, et les mettre dans une cage avec leurs petits. A laide d'une échelle qu'il appuie contre le chaume de sa maison , il monte à la hauteur de la branche , avance le corps , écarte doucement les feuilles, et voit à la clarté de la lune les deux tourterelles dans le nid, la tête sous une aile, et l'autre aile un peu déployée pour mieux couvrir leurs petits : elles ne se réveillaient pas. Il ne tenait qu'à Elicio de les prendre; jamais il n'en eut le courage : Non, dit-il, charmans oiseaux, vous ne serez point privés de la liberté ; vous appartiendrez à ma bergère, mais sans être esclaves; et vous vivrez toujours près d'elle , quoique libres de vivre aillevu\s. Il descend promptement de l^'clielle ; il court chercher une bêche, et revient au cerisier: il creuse un fossé tout autour; et, lorsque l'arbre, sur sa motte, ne tient plus (jue par sa base au

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milieu de ce fossé , il appuie horizontalement le tranchant de sa bêche, l'enfonce avec précaution, et , sans effort , sans ébranler l'arbre , il le détache, avec sa motte, de la terre. Alors il le prend dans ses bras, se relève doucement, sort du fossé sans secousse ; et , d'un pas lent . mais sûr , qui agite à peine les branches de l'arbre , il gagne la maison de Galatée.

La chambre où couchait la bergère avait une fenêtre qui donnait sur les champs; c'est devant cette fenêtre que s'arrête Élicio. Il dépose doucement à terre le cerisier : l'arbre se tient debout, tant le berger a mis d'adresse à l'enlever. Élicio , qui avait pris soin d'attacher sa bêche sur ses épaules, fait une fosse, v place le beau cerisier^ et le tourne de manière que le nid se trouve devant la fenêtre, et qu'en étendant îa main Galatée puisse caresser les petits tourtereaux. Content de son ouvrage , il regarde s'il n'a pas trop effrayé les tourterelles : elles n avaient été que réveillées. Élicio distingua leurs têtes , qu'elles alongeaient par-dessus la mousse du nid. Pardonnez, leur ditil, pardonnez-moi, tendres colombes, si j'ai troublé votre sommeil; c'est pour votre bonheur autant que pour le mien : vous êtes à Galatée. Dès qu'elle ouvrira sa fenêtre , volez sur son épaule, béquetez ses beaux cheveux blonds; apprenez à vos petits à

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aimer, à caresser votre maitresse; quand je vous saurai près d'elle , je ne vous regretterai pas. Mais si jamais un rival se présentait à cette fenêtre, ah ! fuyez, oiseaux constans, venez me retrouver, venez gémir sur ma cabane; vous naurez pas long-temps à vous plaindre avec moi.

L'aurore commençait à paraître, et l'hirondelle gazouillait déjà sur la cheminée de Galatée, quand Elicio reprit sa bêche, et regagna sa chaumière. 11 n'était pas encore bien loin , qu'il entendit marcher derrière lui : il regarde; c'était Mœris, le père de Galatée. Elicio eut peur, comme s'il eut été coupable. Mœris le rassura bientôt; et sans lui demander pourquoi il était au village de si bon matin : J'allais chez toi, lui dit-il, pour te confier un secret, et te demander un service qui intéresse ma fdle. Le berger, plein de joie, lui baisa les mains avec transport : ils entrèrent ensemble dans un petit bois de myrtes qui n'était pas éloigné du chemin.

UN hV LIVRE SECO>D.

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