LIVRE III
N'attendit pas qu'elle fût belle.
Hélas I pour un autre amant Elle trahit mon espérance ; Et j'aime mieux pleurer son inconstance Que d'être heureux en l'oubliant.
Les bergers, alarmés par ces tendres plaintes, coururent vers Élicio : ils le trouvèrent assis au pied d'un hêtre , le visage baigné de larmes. A peine il les aperçut , que , se levant précipitamment, il vint se jeter au cou d'Érastre : Mon ami, lui dit-il , nous allons perdre Galatée ; elle nous quitte pour jamais. Écoutez, ajouta-t-il en regardant Tircis et Damon, le funeste secret que Mœris m'a confié ce matin ; je vais vous rapporter ses propres paroles :
Élicio , m'a-t-il dit , je dois reconnaître l'attachement que tu m'as toujours marqué , en t'instruisant le premier du mariage de ma fille. Je l'ai conclu hier : elle épouse un riche Portugais dont les immenses troupeaux couvrent les bords du Lima. Quatre bergers, envoyés par ce futur époux, viennent d'arriver chez moi , et partiront demain avec Galatée. Je sais que tu t'intéresses à ma fille comme si tu étais son frère, et je t'ai choisi, mon cher Élicio, pour te prier de l'accompagner en Portugal, d'être présent à ses noces, et devenir me rapporter des nouvelles certaines de son bonheur.
Malgré le trouble où m'a mis ce discours , j'ai retrouvé ma voix pour y répondre. Comment ! lui ai-je dit , vous avez pu consentir à vous séparer de votre fille ! vous avez pu la condamner à vivre loin de son père et de sa patrie ! Etes-vous certain de ne pas faire son malheur en l'exilant dans un pays étranger ? Pensez - vous qu'elle ne regrette pas?... J'ai sondé le cœur de ma fille, interrompit Mœris ; je l'ai instruite de mes résolutions : elle m'a répondu , avec sa douceur ordinaire , qu'elle serait toujours prête à m'obéir. J'ai même démêlé sur son visage une légère émotion , marque certaine de cette joie qu'éprouve la fille la plus sage en apprenant qu'elle va se marier. Ne sois donc pas inquiet de son bonheur , et va te préparer au voyage que j'attends de ton amitié. Voilà, mes amis , ce que m'a dit Mœris ; voilà l'événement que je craignais plus que la mort.
Tircis, Damon, et surtout Érastre, s'affligèrent avec Élicio. Mais , lui dit Damon , puisque Mœris vous estime et vous aime , pourquoi n'avez-vous pas tenté de lui faire l'aveu de votre amour? Vous ne le connaissez pas comme moi, lui répondit Élicio : il a déclaré qu'il voulait que son gendre eût autant de biens que sa fille. Si j'avais osé parler, il aurait ci'U que j'aimais sa fortune, et son amitié pour moi se serait changée en mépris. Mœris est