‹ ŒuvresChapitre 34 sur 128 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

qui n'était qu'à deux pas. Dès qu'ils y furent arrivés , leurs valets dressèrent une table qui fut bientôt couverte de rafraiebissemens. Les deux dames, assises sur l'herbe , levèrent leurs voiles , et surprirent Tircis et Damon par l'éclat de leur beauté. L'ainée de ces deux inconnues l'emportait encore sur la plus jeune; mais peut-être ne devaitelle cet avantage qu'à la profonde tristesse qui semblait obscurcir les attraits de sa cadette.

Elicio pressait ses compagnons de reprendre le chemin de l'ermitage ; le cavalier les retint : laissez-moi jouir, leur dit-il, du bonheur de vous avoir rencontrés; je voudrais ne vivre qu'avec des bergers. Quelle différence de votre heureux sort à celui des habitans des villes ! La nature vous donne pour rien tous les plaisirs dont nous achetons l'image : l'oisiveté avance nos jours; le travail prolonge les vôtres : l'ennui, le mensonge, la gène, voilà notre vie ; la joie , la franchise , la liberté , voilà la vôtre. Ah î dés demain je me fais berger si Nisida veut devenir bergère.

Au nom de Nisida, Elicio regarda les deux dames avec un air de surprise et d'intérêt qui fut remarqué du cavalier : Pardonnez, lui dit Elicio, si le nom de Nisida me fait une impression si vive; il n'y a pas long-temps qu'un de nos amis versait bien des larmes en nous parlant de Nisida . Avez-

no GALATÉE.

VOUS, reprit l'inconnu, quelque bergère qui s'appelle ainsi? — Non. Celle dont il est question n'est pas bergère : elle n'est pas même de ces contrées; Naples est sa patrie. — Naplcs!.., Eh! comment savez-vous...? — Je vous l'expliquerai : dites-moi d'abord si vous ne vous appelez pas Timbrio, et si cette jeune personne n'est pas Blanche, sœur cadette de Nisida. — Vous avez dit leurs noms. — Ah ! Fabian, (juel jour heureux pour toi ! — Vous connaissez Fabian ! — Est-il ici i s'écria Blanche : et sa pâleur fut à l'instant effacée par le plus vif incarnat. -

Oui , lui dit Élicio, il est ici; et le chagrin de vous avoir perdus allait terminer une vie qu'il a consacrée à la pénitence. Fabian est ermite ; son ermitage n'est pas loin. Courons l'embrasser, s'écria Timbrio. Blanche était debout, et marchait déjà sans savoir le chemin qu'il fallait prendre. Nisida s'appuie sur le bras de son amant; et Tircis, Damon et Elicio les guident vers l'ermitage.

Il était presque nuit quand ils arrivèrent au pied de la colline. Timbrio, Nisida, et surtout la jeune Blanche, moulèrent It; sentiei- sans reprendre haleine. Parvenus à la porte de l'ermitage, ils la trouvent ouverte; ils regardent, cl ne voient personne dans la cellule. Inquiets de ne pas trouver l'ermite, ils allaient l'appeler, et parcourir la montagne. Le

Li\TiE m. m

prudent Tircis les arrête : Fabian, leur dit-îl , est sûrement près d'ici; mais ce malheureux ami, qui n'espère plus vous voir, qui vous pleure sans cesse, va mourir de sa joie si vous vous offrez tout d'un coup à lui. Ménagez-le, contenez vos transports, et trouvons un moyen de préparer son âme à un plaisir qu'elle ne soutiendrait pas. Tout le monde approuve l'avis de Tircis : on décide qu'il faut envoyer les bergers au-devant de Fabian pour lui annoncer avec précaution les tendres amis qu'il va revoir.

Pendant que l'on se consultait, Blanche considérait à la clarté de la lune l'intérieur de la cellule. Une natte de jonc , une escabelle , un crucifix de buis, c'étaient tous les meubles de Fabian : Blanche les examine long-temps, puis elle va se mettre à genoux devant le crucifix , et remercie tout bas le ciel de l'avoir conduite dans cet ermitage.

Timbrio et les bergers la regardaient avec attendrissement, lorsque des soupirs et des plaintes leur apprenent que Fabian n'est pas loin. Tout le monde s'approche : on aperçoit l'ermite sous un olivier sauvage, à genoux sur un quartier de roc, les bras tendus vers le ciel. A cette vue les deux sœurs et Timbrio veulent se précipiter dans ses bras; Tircis ne peut les retenir : mais Fabian commence sa prière, et tous s'arrêtent pour l'en-

tendre. Nisida et Timbrio restent les bras tendus ; Blanche , respirant à peine , avance sa tête pardessus leurs épaules , et essuie à chaque instant les pleurs qui l'empêchaient de bien voir son ami.

0 mon Dieu ! disait Fabian, Etre suprême que je veux aimer uniquement , vous qui remplissez le monde, et qui devez remplir mon cœur, ne vous offensez pas de mes larmes : j'ai tout perdu; je n'ai pas murmuré. 0 mon Dieu! calmez les maux que je souffre j mais ne m'arrachez pas entièrement le souvenir de mes malheurs.

Aux premiers mots de Fabian, Blanche pleurait; elle sanglotait aux derniers. Tircis , craignant qu'elle ne fût entendue, dit à Damon d'aller avec Élicio interrompre l'ermite, tandis qu'il resterait avec les deux sœurs et Timbrio pour les empêcher de se montrer.

Les deux bergers obéirent. Fabian les reçut avec amitié. Vous vous plaignez toujours, lui dit Élicio, et vos malheurs touchent peut-être à leur terme. Vous les connaissez, répondit l'ermite, jugez s'ils peuvent finir. — Oui, sans doute; Nisida vit encore : elle est avec sa sœur et Timbrio , occupée de vous chercher par toute l'Espagne. Quelqu'un les a rencontrés. — Que dites-vous? Est-il bien sûr que ce soit mon ami , que ce soient les deux sœurs?... Ah! ne vous jouez pas d'un mal-

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