‹ ŒuvresChapitre 41 sur 128 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

Je me livre à toi, douce mélancolie ; viens répandre sur mes derniers tableaux cette demi-teinte sombre qui plait à tous les cœurs sensibles. Ne crains pas de les émouvoir : les larmes que tu fais couler sont aux âmes tendres ce que la rosée est aux fleurs. Que les souvenirs que tu donnes sont attachans ! quel est l'amant éloigné de sa maîtresse, l'ami privé de son ami , la mère loin de son fils, qui ne te regarde pas comme son bien le plus cber? Comme ils sont doux ces momens où, séparé du monde entier, seul avec son cœur et sa mémoire, on se recueille dans soi-même , ou plutôt dans l'objet aimé ! Qu'on a de plaisir à se rappeler toutes les époques de sa tendresse ! Le premier jour où l'on aima, le premier aveu qu'on en fit, l'air dont il fut écouté, les craintes, les soupçons, les querelles, tout est présent, tout se retrace avec délices. On jouit de nouveau des plaisirs que l'on a goûtés : on jouit même des chagrins que Ton a soufferts. Si toute espérance est ravie, si l'impitoyable mort a moissonné l'objet de notre amour, les pleurs qu'on

lui donne ont des charmes ; son souvenir laisse encore une impression de bonheur : on serait peutêtre plus à plaindre, si l'on pouvait se consoler.

Ainsi pensait le sage Salvador : il consacrait un jour de l'année aux larmes de la reconnaissance, de l'amour et de l'amitié. Ce jour était arrivé. Salvador, revêtu de ses plus tristes ornemens, se rendit sur la grande place : il vit bientôt paraître tous les habitans du village , couverts de crêpes , couronnés de cyprès, et portant des houlettes garnies de rubans noirs. Salvador les rangea lui-même ; et, séparant les bergers des bergères, il fit marcher toute la troupe sur deux files.

Du côté droit, Nisida, Blanche, Téolinde, Florise et toutes les jeunes filles s'avançaient sous la conduite de Galatée. Du côté gauche , vis-à-vis d'elles, marchaient Timbrio, Fabian , Damon , Tircis, tous les jeunes garçons , ayant à leur tête Élicio. Le seul Érastre |manquait. Après eux venaient les épouses , conduites par Silvérie ; les époux, menés par Daranio. Cette troupe d'heureux était presque aussi belle que la première. Elle était suivie d'une troisième moins brillante et plus res])eclablc ; c'étaient les veuves et les vieillards : ils étaient guidés par Mœris, et par la mère d'Éraslre. Leurs cheveux blancs n'avaient point de couronnes : leurs mains tramblantes s'appuyaient

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