LIVRE IV
Après ce peu de mots , le vénérable pasteur fit sortir les bergers de la vallée ; il rompit l'ordre de la marche, et tout le monde se dispersa dans les belles campagnes qu'arrose le Tage.
Les deux amis et les deux sœurs, qui n'avaient pas oublié la promesse d'Élicio , prirent avec lui le chemin de la fontaine des Ardoises. Le malheureux berger leur raconta son amour et le désespoir mortel que lui causait le mariage de Galatée. Fa- Lian , Blanche et Nisida le consolaient : Timbrio songeait aux moyens de lui faire épouser sa maitresse.
Derrière eux , et à peu de distance , Galatée , Florise , Téolinde , Tircis et Damon , marchaient ensemble sans se parler : la fille de Mœris pensait que le lendemain était le jour de son départ ; Florise formait le projet de la suivre en Portugal ; la triste Téolinde enviait le sort de celles qui reposaient dans la vallée des tombeaux.
Pour aller à la fontaine des Ardoises, il fallait quitter les bords du Tage, et traverser quelques collines couvertes de bois. Le chien d'Élicio, à qui Ton n'avait pas permis ce jour-là de suivre Galatée, était resté dans le village. Il vit revenir quelques bergers , et n'apercevant ni son maître ni sa maîtresse , il partit pour aller au-devant d'eux, et les joignit comme ils entraient dans les bois.
Après avoir été plus trime fois d'une troupe à l'autre caresser Élicio et Galatée, le chien se met à courir dans la montagne , et fait partir un petit chevreau sauvage , qu^'il poursuit avec ardeur. Le chevreau fuit , et passe près des bergères ; la peur lui donne des forces : il gagne, sans être atteint, une caverne où il entre en bêlant. Le chien suit ; Galatée pousse, des cris pour que l'on sauve le petit chevreau. Tout le monde accourt : on arrive à l'entrée de la caverne. Élicio s'était déjà précipité après le chien.
Tircis , Damon , les deux amis , rassuraient en riant les bergères, et s'attendaient à voir paraître l'amant de Galatée portant le chevreau dans ses bras, lorsqu'un bruit affreux se fait entendre dans la caverne; et l'on en voit sortir Élicio se débattant avec un homme dont l'aspect était effrayant. Il était couvert de haillons déchirés ; une barbe noire et épaisse lui cachait la moitié du visage ; ses longs cheveux en désordre flottaient sur ses épaules; ses bras nus et nerveux pressaient Élicio pour l'étouffer. Le berger, non moins vigoureux, repoussait de la main gauche la poitrine velue de l'homme sauvage; et de la droite, entortillée dans les cheveux de son ennemi, il faisait courber sa tête en arrière. Tjus deux en silence , les yeux étincelans et fixés l'un sur l'autre, les jambes