‹ ŒuvresChapitre 62 sur 128 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

s'en trouver de pénibles. Toutes ses pensées étaient pures comme la source du Gardon ; tous ses désirs avaient pour objet la félicité des autres. Simple, douce, franche, sensible, elle ne distinguait point le bonheur de la vertu.

Estelle habitait à Massanne. Némorin, bercer du même village, l'avait aimée dès l'enfance. De môme âfi^e tous deux , également beaux tous deux , dès leurs plus tendres années ils allaient ensemble à la prairie. Némorin portait toujours la panetière ou la houlette d Estelle ; Némorin, à chaque aurore, allait cueillir les bluets qu'Estelle aimait à mêler dans les longues tresses de ses cheveux noirs. Jamais ces beaux enfans n'étaient l'un sans l'autre. Tantôt ils réunissaient leurs troupeaux, allaient s'asseoir sur le même gazon; et, dans les douceurs de leur entretien, chacun n'était attentif qu'aux brebis qui ne lui appartenaient pas : tantôt ils allaient ensemble cueillir des figues ou des mûres, et lorsque leurs mains ne pouvaient atteindre aux rameaux trop élevés, Némorin montait sur l'arbre, d'où il jetait dans le tablier d'Estelle les meilleurs et les plus beaux fruits: d'autres fois, près des genévriers, ils tendaient des pièges aux grives; et quand l'un deux apercevait le premier un oiseau pris dans ses lacets, il courait vite chercher l'autre pour que ce fût lui qui s'en

emparât. Leurs plaisirs , leurs peines, tout clait commun , tout se partageait entre eux. Cette innocente amitié était connue de tout le village, était respectée de tous les bons cœurs; et les parens d'Estelle n'en prirent aucune alarme, jusqu'à un événement qui commença de les éclairer.

C'était aux premiers jours de mai; on allait tondre les brebis. Ce travail est mêlé de fêtes. Dés le matin, les bergers et les bergères se rendent à la vallée avec les moutons qu'ils vont dépouiller. Cbaque pasteur prend un lien d'osier, renverse le doux animal, inquiet du sort qu'on lui prépare, et attaclie ensemble ses quatre pieds. Le mouton, coucbé sur la terre, soulève la tète en bêlant ; il tremble à l'aspect des ciseaux terribles, dont il voit les bergers s'armer. On s'assied en cercle; la tonte commence, et le cliquetis du fer, les cbansons des jeunes bergères, les éclats bruyans de la joie commune, n'interrompent point les musettes qui fout danser près de là ceux qui n'ont point de troupeau. Plus loin , de jeunes hommes robustes s'exercent au saut, à la lutte; d'autres, sur de petits chevaux qui ont la vitesse du cerf, disputent le prix de la course; d'autres, avec un mail de cormier, font voler d'ans l'air une boule de buis. Quelques pasteurs quittent le travail pour allei' danser avec les bergères, tandis que les plus jeunes

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