‹ ŒuvresChapitre 65 sur 128 · LIVRE I. 18Î · texte numérisé non relu

LIVRE I. 18Î

de l'églantier, penche son visage vers Némorin, en tenant toujours la main de sa mère; Némorin s'approche en tremblant, baisse les yeux, se met à genoux , et ses lèvres effleurent à peine le vif incarnat de la joue d'Estelle. Oh ! que ce baiser les rendit à plaindre ! combien il redoubla le feu qui commençait à les consumer ! La liqueur exprimée de l'olive ne rend pas plus ardente la flamme sur laquelle on la répand.

Depuis cet instant , Némorin sentit accroître chaque jour le sentiment qui l'entraînait vers Estelle; chaque jour la tendre bergère trouva Némorin plus aimable. L'âge vint ajouter des forces à leur penchant mutuel. Bientôt Estelle fut alarmée du trouble qui l'agitait ; bientôt Némorin effrayé connut toute la violence du feu qui le dévorait : mais il n'était plus temps de l'éteindre. Tous deux étaient frappés d'un trait dont la blessure ne devait pas guérir ; tous deux avaient à combattre leur cœur, l'amour, et seize ans.

Le vieux Raimond , le père d'Estelle s'aperçut avec chagrin de la passion du jeune pasteur. Raimond avait promis sa fdle à un laboureur de Lézan. Rigide observateur de sa parole, il eût préféré de mourir plutôt que de manquer à sa foi. Jaloux, jusqu'à l'excès, de son autorité, Raimond devenait inflexible aussitôt qu'on voulait s'y soustraire. Se-

vère pour les autres comme pour lui-même, il exigeait de tous les cœurs les austères vertus du sien. Bon père , bon époux , mais peu tendre , il regardait comme faiblesse tout sentiment qui n était pas devoir.

Son premier soin avait été d'interdire sa maison à Némorin, et de défendre à sa fille de parler à ce berger. Estelle avait obéi : mais chaque jour, à la vallée, les deux amans se rencontraient ; ils se jetaient un seul coup d'œil ; et, sans violer les ordres de Raimond, sans s'approcher, sans se parler, en se quittant ils s'étaient dit tout ce qu'ils avaient à se dire.

Ce calme ne dura pas long-temps. Un matin que le jeune berger faisait sortir ses brebis, il voit paraître le père d'Estelle , qui , d'un ton triste et sévère, lui demande un moment d'entretien. Némorin tremblant abandonne ses moutons, fait asseoir le vieillard sur la pierre où s'abreuvaient ses agneaux, et, debout, dans l'attitude du respect, il écoute ces paroles :

Je viens ici , Némorin , pour vous ouviir mon âme toute entière , pour vous faire juge de ma conduite. J'avais un ami qui s'appelait Maurice; nous nous sommes aimés quarante ans. Lorsque jadis un hiver désastreux fit périr mes brebis, mourir mes vignes, geler mes oliviers, ma famille.

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