LIVRE I
mes parens m'abandonnèrent. Maurice , que ses richesses mettaient à l'abri de l'indigence, partagea ses biens avec moi. Je Tai perdu cet ami. \ sa dernière heure il m'a fait jurer que j'unirais Estelle avec son fils Méril. Méril a les vertus de son père; il est amoureux de ma fille, il compte sur la parole que j'ai donnée à mon bienfaiteur mourant. Pensez-vous que je puisse y manquer?
Raimond se tut; Némorin n'osait répondre. Mon estime pour vous , reprit le vieillard , interprète votre silence. Cependant vous aimez ma fille; votre amour pour elle est public. Me promettezvous de l'éteindre ? me jurez-vous de fuir les lieux où vous pouvez rencontrer Estelle ^ tranquille sur votre foi, je n'aurai plus la moindre alarme. Si cet effort est trop grand pour vous, j'arrache Estelle à sa patrie, à ses parens, à tout ce qu'elle aime ; je cours l'unir avec Méril ; ensuite nous passerons la mer pour habiter où vous ne serez pas.
Ainsi parla le vieillard. Némorin lui répondit : Raimond, si je vous promettais d'éviter partout votre fille , de chercher même à oublier un sentiment plus cher que la vie, je me tromperais moimême. Mais il n'est pas juste que, pour me fuir, vous enleviez Estelle à sa patrie ; il n'est pas juste que, pour ma faute, vous punissiez tout ce pays. C'est à moi seul de le quitter. J'en mourrai , c'est
mon espérance : mais je mourrais plus douloureusement en voyant Estelle unie à Mëril. Recevez donc mon serment...
Ici le berger s'arrêta, s'appuya contre l'abreuvoir, et sa tête tomba sur sa poitrine. Oui, je vous jure, ajouta-t-il , que je vais partir de Massanne. Orphelin et maître de moi , je peux disposer de ma vie. Je partirai dès ce jour; j irai aussi loin que vous le voudrez : nommez vous-même le lieu de mon exil, ou plutôt de ma sépulture.
Je te plains, reprit le vieillard; mais ce sacrifice est nécessaire. Je ne te demande que de passer le Gardon. Promets-moi de ne jamais le repasser, je suis satisfait et tranquille.
Soyez-le , reprit Némorin ; et qu'Estelle puisse être heureuse! Je vais passer pour toujours le Gardon.
En disant ces mots, il s'éloigne , et tombe sans sentiment. Pvaimond accourt, le prend dans ses bras , veut le rappeler à la vie. Le berger rouvre des yeux éteints; il repousse doucement Pvaimond, et le prie de s'éloigner. Le vieillard le quitte, mais il est ému ; il s'occupe déjà des moyens de récompenser le jeune pasteur, et prend aussitôt la route du beau vallon de Rémistan.
Dès que Néinorin put marcher, il courut chez Isidore. Isidore était allé ce matin même à la ville.