LIVRE I
En revenant de chez son ami, le triste Némorin passa devant la maison d'Estelle; mais sa porte était fermée, sa fenêtre Tétait aussi. Son troupeau ne devait pas sortir; Raimond l'avait défendu, dans la crainte qu'Estelle ne vît Némorin. Le berger devina l'intention du vieillard. Immobile, les mains jointes, il regarda long-temps cette maison : Oh ! combien de fois, disait-il , ne Fai-je pas vue à cette fenêtre ! Combien de fois, avant l'aurore, ne suisje pas venu attendre ici l'instant où elle paraîtrait ! et je n'y reviendrai plus ! et je ne la verrai plus !
En disant ces mots , il se laisse tomber sur une pierre polie qu'autrefois il avait portée dans cet endroit pour qu'Estelle pût s'y asseoir, quand, ramenant les brebis du pâturage , elle ouvrait la porte aux agneaux, et se plaisait à les voir courir à la mamelle de leur mère. Le malheureux berger, avec la pointe de son couteau, grave ses adieux sur cette pierre, la baise mille fois, la mouille de ses pleurs : ensuite il regagne sa demeure , prend sa flûte, sa houlette, rassemble son troupeau peu nombreux ; et , suivi de son chien fidèle , le bon Médor, la terreur des loups, ii part en retournant la tête vers la maison de sa bien-aimée, en prenant le plus long chemin pour arriver au pont de Ners, où il devait passer le fleuve.
Quand il fut près de cet endroit, distant de plus
d'une lieue de Massanne, il s'arrêta, fit reposer ses moutons; et voulant reculer l'inslant où il passerait à l'autre rivage , il se coucha sous un olivier, près de son fidèle Médor, dont les yeux tendres et inquiets semblaient chercher dans ceux de son maître la cause de son chagrin. Là , l'infortuné pasteur, jetant un dernier regard sur cette belle vallée qu'il allait abandonner, se mit à chanter ces paroles :
Je vais donc quitter pour jamais Mon beau pays, ma douce amie !
Loin d'eux je vais tramer ma vie Dans les pleurs et dans les regrets.
\allou charmant, où notre enfance I Goûta ces plaisirs purs et vrais Que donne la seule innocence. Je vais vous quitter pour jamais.
Champs que j'ai dépouilles de fleurs Pour orner les cheveux d'Estelle ; Roses qui perdiez auprès d'elle Et votre éclat et vos couleurs ; Fleuve dont j'ai vu l'eau limpide, Pour réfléchir ses doux attraits, Suspendre sa course rapide, Je vais vous quitter pour jamais.
Prairie où, dès nos premiers ans, Nous parlions déjà de tendresse, Où, bien avant noire jeunesse, Nous passions pour de vieux amans ;