LIVRE I
Beaux arbres où nous allions lire Le nom que toujours j'y traçais, Le seul qu'alors je susse écrire, Je vais vous quitter pour jamais.
Ainsi chantait Nëmorin. Estelle, que son père, sous divers prétextes, retenait à la maison, songeait à son berger, et désirait d'être au lendemain pour le rejoindre. L'aurore paraissait à peine, qu'elle fit sortir ses brebis, et courut éveiller la jeune Rose ; Rose, sa fidèle amie, la confidente de tous ses secrets ; Piose , qui, à dix-sept ans, belle, aimable, libre, sensible, n'avait jamais voulu songer nia l'hymen ni à l'amour, parce que l'amitié d Estelle suffisait pour remplir son cœur.
Les deux amies^ joignant leurs moutons, descendirent ensemble à la vallée. Aucun troupeau n'y était encore. Bientôt ils arrivèrent tous, et Némorin ne parut pas. Chaque pasteur, chaque bergère le demandait. Estelle seule n'osait se plaindre de son absence ; mais elle regardait sans cesse le chemin par où il avait coutume d'arriver. La journée entière s'écoula sans avoir de nouvelles de Nëmorin. Estelle, inquiète et affligée, regagna de meilleure heure le village, reconduisit Rose chez elle, et, toute pensive , vint compter ses brebis sur sa pierre accoutumée. En approchant, elle aperçoit
des caractères , reconnaît la main de son amant, accourt et lit ces tristes mots :
Adieu, bergère eliérie ; Adieu, mes seules amours; Je vais quitter la prairie Où tu venais tous les jours.
Exilé sur l'autre rive,
J'y parlerai de ma foi ;
Mais, liélas ! ma voix plaintive . , • :'
Ne viendra plus jusqu'à toi. .,«■
Ne pleure pas, mon amie ; . ■ '
J'ai peu de temps à soufiVir :
Tout mal cesse avec la vie, Et qui te fuit va mourir.
Estelle, malgré ses larmes , relut plusieurs fois ces adieux. Elle ne pouvait en détacher sa vue; elle se plaisait à les répéter ; elle approchait ses lèvres des caractères. Forcée enfin de s'arracher de cette pierre, elle rentre dans sa maison, profondément occupée de ce départ, de cet exil, dont elle ne peut pénétrer le motif.
Marguerite, la bonne Marguerite s'aperçoit du chagrin de sa fille; elle lui en demande la cause en la serrant dans ses bras. Estelle, sans lui répondre , la {)reiid par la main , la conduit à la pierre, et fond en larmes en lui moiitranl les mots