LIVRE SECOND
Ils sont cruels les chagrins d'amour ; mais le calme d'un cœur insensible l'est davantage. Les plaisirs même que donnent la grandeur, les richesses, la vanité , ne valent pas les peines des amans. L'homme au faîte des honneurs , entouré de trésors, environné d'esclaves, tourne ses regards avec complaisance sur ses premières années : il était pauvre alors, mais il aimait ; ce seul souvenir est plus doux pour lui que toutes les jouissances de la fortune. Amour, toi seul remplis notre âme, toi seul es la source de tous les biens, tant que la vertu s'accorde avec toi. Ah! qu'elle soit toujours ton guide, et que tu sois son consolateur ! Ne vous quittez jamais, enfans du ciel ; marchez ensemble en vous tenant la main. Si vous rencontrez dans votre route ou les chagrins ou les malheurs , soutenez-vous mutuellement. Ils passeront, ces malheurs j et la félicité dont vous jouirez en aura cent fois plus de charmes ; le souvenir des peines passées rendra plus touchans vos plaisirs. C'est ainsi qu'après un orage on trouve plus vert le gazon ,
plus liante la campagne couverte de perles liquides, plus belles les fleurs des champs relevant leurs tètes penchées ; et l'on écoute avec plus de délices l'alouette ou le rosisgnol, qui chantent eo secouant leurs ailes.
Estelle, seule dans sa chambre, songeait au fatal mariage qui devait se terminer dans trois jours. Elle ne pouvait comprendre pourquoi Némorin l'avait abandonnée ; elle inventait des motifs de son départ, formait le projet de l'aller chercher; et, réfléchissant au mot de l'autre rive, qui était dans ses adieux , elle résolut de visiter les bords du Gardon pour en apprendre des nouvelles.
Dès que le jour a paru, Estelle court à la vallée. Elle y laisse son troupeau sous la conduite de Rose, et, suivie seulement de son mouton favori, le même que Némorin lui avait donné le jour où il vainquit Hélion, elle descend le long du fleuve, du côté du pont de Ners.
Pendant le chemin, la triste Estelle regardait la rive opposée. Dés qu'elle voyait un troupeau, son cœur palpitait d'espérance : elle doublait le pas , s'avançait plus près du lleuve , et , le cou tendu, le corps penché siu* les eaux, elle cherchait des yeux le berger. Quehpiefois une colline , des arbrisseaux, des rochers, l'empêchaient de voir l'autre bord : alors elle chantait, pour (pie Némo-