‹ ŒuvresChapitre 73 sur 128 · LIVRE IL · texte numérisé non relu

LIVRE IL

par les premiers flots : alors ils baissent tristement la vue sur ce fleuve qui les sépare , se regardant sans se parler ; et la bergère rompt le silence.

Vous nous avez' quittés , Némorin ; vous fuyez de notre village , où tout le monde vous aime , où Ton croyait que vous vous plaisiez. Quel motif a pu vous rendre votre patrie odieuse 1 Vous est-il arrivé quelque malbeur ? ou voulez- vous changer d'amis ?

Estelle, lui répond Némorin, si vous connaissez mon cœur , si vous avez la moindre idée du sentiment si profond et si tendre qui l'occupe tout entier, vous devez être bien certaine que ma mort suivra ce départ. Mais il fallait vous voir malheureuse , ou le devenir moi-même : je ne pouvais hésiter. Hélas ! nous le sommes tous deux : je le crains, et je l'espère... Pardonnez-moi ce mot, Estelle ; il échappe à ma seule tendresse : le malheur n'a point d'orgueil.

Le berger raconte alors tout ce que lui avait dit Raimond , et le dessein formé par ce vieillard de conduire Estelle dans une autre patrie , si Némorin n'eut fait le serment de ne jamais repasser le fleuve. Je le tiendrai ce serment , ajouta-t-il avec force : je connais votre inflexible père ; si j'osais le braver , c'est vous qu'il punirait. Ah ! qu'il ne doute point de mon obéissance. J'exposerais mille

fois ma vie pour mon amour : mais , même pour mon amour , je ne puis exposer Estelle.

La bergère, à ces mots , lui jette un coup-d'œil de douleur et de tendresse. Bientôt elle lui rend compte de ce qui s'est passé depuis son départ, de l'arrivée de INIéril , de son hymen arrêté , du peu d'espoir qu'elle avait en sa mère : mais elle n'osa lui dire que cet hymen devait se faire dans deux jours; elle craignit de mettre au désespoir le berger.

Némorin , en l'écoutant , s'efforçait de paraître calme. Il dévorait les pleurs qui remplissaient ses yeux ; il déguisait ses tourmens de peur d augmenter ceux d'Estelle, et affectait du courage pour en donner à son amante.

Obéissez , lui dit-il d'une voix entrecoupée , obéissez à votre père; c'est le premier des devoirs: malheur , malheur à l'amour qui rend un cœur moins veitueux ! Méril est diffue de votre estime : le sentiment qu'il a pour vous lui donnera des qualités nouvelles. En vivant auprès d'Estelle , il deviendra sûi-ement aimable. Vous l'aimerez... Oui, aimez-le... aimez-le, et soyez heureuse... S'il faut, pour que vous le soyez , oubliez entièrement Némorin ; si mon souvenir peut troubler votre vie , Estelle... Estelle... je consens, je souhaite que vous m'oubliiez. Cet effort, vous pouvez m'en

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