LIVRE II
croire , ne vous coûtera jamais autant que ce mot vient de me coûter.
En disant ces paroles , Némorin se retourne brusquement , cache son visage dans ses deux mains, et gagne à pas précipités Tasile d'où il était sorti. Estelle n'ose le rappeler. La tète penchée sur son épaule , les yeux fixés sur le berger , elle demeure immobile. Némorin , parvenu prés des azeroliers , ne peut s'empêcher encore de tourner ses regards vers Estelle. Il lui tend les bras , il lui crie adieu , répète deux fois cet adieu si triste , et se précipite dans la masure. La bergère demeura long-temps au même endroit , mais Némorin ne reparut plus. Décidé au seul parti qui lui restait , elle rappelle son mouton chéri, qui repasse aussitôt le fleuve , et elle reprend le chemin de Massanne , en s'arrêlant à chaque pas.
Elle n'avait pas perdu de vue les arbustes qui ombrageaient la masure , quand tout à coup , au détour d'une haie , elle aperçoit un jeune homme qui vient lui présenter la main. C était JMéril. Estelle rougit; mais, voulant profiter de cet instant, elle le conduit aussitôt dans un petit bois de lentisques peu éloigné des bords du fleuve , et lui dit en tremblant ces paroles :
Pardonnez , Méril , à une jeune et timide fille, qui, jusqu'à ce jour, a vécu hbre et heureuse,
d'éprouver un peu d'effroi au moment de se donner un maître. Je ne puis calmer le trouble qui remplit mon cœur ; je m'adresse à vous pour le soulager. Mais, avant de vous ouvrir mon àme, comme je le dois, comme je le veux, j'ose vous supplier de me répondre avec toute votre franchise. Avez-vous pour moi de l'amour?
Estelle , lui répond Méril , je vous aime depuis deux ans. La violence que je me suis faite pour ne le dire qu'à votre père a rendu plus forte cette passion . La certitude d'être votre époux vient de la porter à son comble : ce sentiment m'est plus cher, plus nécessaire que la vie; il ne s'éteindra qu'avec elle.
A ces mots, Estelle pâlit, et renferme au fond de son âme l'aveu qu'elle était prête à faire. Elle garde un moment le silence; et s'efforçant de rassurer sa voix : J'estime vos vertus, dit-elle à Méril ; mais, avant d'être votre épouse, je voudrais avoir eu le temps de chérir vos qualités. J'ose vous demander, j ose attendre de vous une grâce que je n'obtiendrais pas de mon père, Diffi-rez vous-même ]U)tie hymen jusqu'à son retour de Maguelonne. Mon cœui* sera vivement touché de cette marque d'égard ; et si vous connaissiez ce cœur, vous )ie dédaigneriez peut-être pas de lui commander la reconnaissance.