LIVRE II
Vous demandez, lui dit Méril , un douloureux sacrifice; mais, puisque vous le souhaitez, il devient, il est nécessaire. levais parler à Raimond , je vais m'efforcer d'obtenir de lui ce qui ne doit coûter qu'à moi. J'ignore le motif de votre demande. Puisque c'est le secret d'Estelle, il est sûrement respectable. Adieu, comptez sur ma parole. Quand on ignore l'art déplaire, il faut du moins savoir obéir.
Méril la quitte aussitôt. Estelle demeure touchée de ses dernières paroles. Le fils de Maurice lui inspire un sentiment de pitié ; mais Némorin , le seul Némorin pouvait lui inspirer de l'amour.
Tandis qu'elle employait les derniers efforts pour se conserver à lui , ce malheureux berger, en proie aux souvenirs cruels , aux réflexions accablantes , sans ami , sans consolateur , s'étonnait que sa vertu ne pût calmer ses chagrins cuisans. Sûr d'avoir rempli son devoir, il s'indignait contre lui-même de ne point éprouver de soulagement. Revenu sur le bord du fleuve , il ne pouvait détacher ses yeux de la place qu'Estelle avait quittée. Assis sur un quartier de roc , regrettant son bonheur passé , calculant les longues années de son douloureux avenir, il se mit à chanter ces paroles :
C'en est fait, je succombe, o fortune inhumaine I J'ai perdu tout espoir de jamais te fléchir.
Haie an moins mon trépas : quel barliarc plaisir
Trouvcs-lu dans l'iioriible peine Qni, sans donner la mort, fait si long-temps souffrir ?
Est-ce donc là le prix de cette flamme pure Dont l'austère vertu n'eut jamais à rougir ? Et toi, (pic j'ai servi juscpi'au dernier soupir,
Amour, àme de la nature, J'ai vécu pour toi seul, et tu me fais mourir.
Contre tant de tourmens je n'ai plus qu'un asile. Comme moi, sans soutien, j'ai vu le faible ormeau, Agité par les vents, déraciné par l'eau, Tomber: alors il est tranquille.
J'espère l'être aussi dans la luiit du tombeau.
Némorin cessa de chanter. Une mélancolie pro-, fonde s'empara de hii.Fixe, immobile , il regardait Teau s'écouler avec des yeux mornes et farouches. Il se sentait le j)lus violent désir de se précipiter dans les flots ; et trois fois il saisit avec force la pierre sur laquelle il était assis , pour ne pas succomber à cette horrible tentation. Enfin , jugeant que ce lieu n'était propre qu'à augmenter sou désespoir, il court rassembler sou troiq)eau , se met aussitôt en marche , et , laissant Ners à sa droite , il dirige ses pas vers les montagnes de Vezenobre.
Arrivé près des bois de Meigron , il voit paraître un (Mifaul de Ireizc ans , ([ui viciil , avec des veux