LIVRE IL
baignés de larmes, lui demander d'une voix lamentable de le sauver d'un grand malheur. Je gardais, lui dit-il, le troupeau démon père; mon chien dormait : eh ! le chien d'un berger de mon âge ne devrait jamais dormir ! un loup terrible , sorti du bois, m'a pris mon plus bel agneau , qui s'était un peu éloigné de sa mère. Le loup s'est enfui en l'emportant. La pauvre brebis s'est mise à courir après son agneau : elle va périr avec lui , si vous ne venez pas à son secours ; car je ne suis pas assez grand pour tuer un loup, mais je le suis assez pour aimer ceux qui me rendent service.
Némorin , touché de ces paroles , de la grâce , des pleurs de l'enfant ; Némorin, dont le malheur augmente encore la sensibilité naturelle , saisit un fer de lance qu'il portait dans sa panetière , et qui s'adaptait à sa houlette : il appelle Médor , et , guidé par l'enfant , vole , s'enfonce dans le bois.
Némorin, l'enfant, Médor, courent sans reprendre haleine ; ils n'aperçoivent ni loup ni brebis. L'enfant, qui excitait toujours le berger, le conduit par des détours jusqu'à une petite colline, d'où l'on découvrait la plaine du Gardon et le village de INIassanne.
A cet aspect, Némorin s'arrête; il éprouve un transport de joie , comme s'il revoyait sa patrie après une lonpiue absence: les rerards fixés sur
Massanne, le cœur palpitant d'amour il cherche la maison d'Estelle , il la distingue , et ses yeux se remplissent de douces larmes. Il éprouve ce qu'il n'espérait plus, une émotion presque agréable. Heureux sur cette colline, il forme le projet de s'y établir, d'y bâtir une cabane. Oh! combien les amans sont insensés! combien les malheureux s'abusent! ce même Némorin, qui fuyait la presqu'île de Ners parce qu Estelle y était venue , veut demeurer sur la montagne d''où il pourra voir tous les jours sa maison.
Après s'être rassasié de cette vue si chère , le berger se rappelle l'enfant , et se reproche de l'avoir oubHé. Décidé à lui donner une de ses brebis pour remplacer celle qu'il a perdue, il le cherche, il l'appelle en vain. Égaré lui-même, il ne savait plus comment rejoindre son propre troupeau , lorsqu'il entend un bruit de sonnettes , et reconnaît bientôt ses moutons, conduits par l'enfant dont il était en peine.
Rassurez-vous , lui di< cet enfant : tandis que vous étiez ici , votre chien sauvait ma brebis ; alors je me suis occupé de vous ramener les vôtres. Les voici : adieu , beau berger ; la nuit est proche , il est temps que vous cherchiez une retraite. Notre ferme est trop loin j)0ur vous l'offrir : mais, au bas de cette colline , vous Ijouverez le bon Remis-