LIVRE IL
avec lui sur les pierres de l'étang. Il arrive dans la petite île, où tout ce qu'il voit charme ses yeux. La cabane était bâtie sur un tertre couvert d'arbustes. Des ruches posées à l'entrée étaient environnées de jasmins, de rosiers, d'acacias, qui nourrissaient les abeilles et embellissaient leur demeure. L'intérieur était une grotte tapissée d'une vigne sauvage. Du milieu des pampres jaillissait une source qui tombait près d'un lit de feuilles, s'échappait, en murmurant, dans un petit canal de mousse, et s'allait jeter dans l'étang. Plusieurs ouvertures pratiquées dans le roc renfermaient de grands vases remplis de lait; d'autres , moins hautes , étaient pleines de fruits rangés dans des corbeilles. Plus loin étaient rassemblés les outils de la culture, les remèdes des brebis malades, les diverses graines du jardinage, tout ce qui est nécessaire à l'homme pour obtenir de la nature les biens qu'elle peut donner.
Que votre sort est digne d'envie 1 dit Némorin au vieux berger; vous coulez dans cette solitude des jours innocens et paisibles. Vous n'avez point à souffrir les injustices , les cruautés de vos semblables. Vous possédez les vrais biens; et l'amour, le redoutable amour ne trouble point votre parfait bonheur.
Mon fds, lui répond le vieillard, sois sûrqu'au-
cuii mortel sur la terre ne jouit de ce bonheur parfait. Celui dont le destin semble le plus doux a toujours des peines secrètes. Moi-même, qui remercie chaque matin l'Etre suprême des dons qu'il m'a faits, je mêle quelquefois des larmes à cette source d'eau vive ; je gémis. . . Ah ! s'écria Némorin, vous avez donc aussi perdu votre maîtresse.^.. A ces mots , qui lui échappent, le vieillard , en souriant, découvre sa tête chauve : Regarde, mon fils, lui dit-il , regarde ces cheveux blancs. Mon âge, qui cause tant d'autres maux, préserve au moins de ceux de l'amour. Je ne pleure plus ma maitresse, mais je regrette ma patrie : ce sentiment ne s'éteint jamais.
Je suis né sur les bords de l'Isère. Soldat au sortir de l'enfance, j'ai passé mes belles années dans les camps du roi Charles VIII. J'ai fait les campagnes de Naples avec ce brave chevalier , l'honneur du Dauphiné , la gloire de la France, ce Bayard dont les vertus ont plus illustré nos armes que toutes nos victoires en Italie. Libie à la paix , je fus retenu par l'amour dans cette belle contrée. J'aimai long-temps une bergère de Massanne... De Massanne .^ dit Némorin. — Oui, mon fils, et j'en fus aimé; mais ses parens la forcèrent de donner sa main à lui autre époux. Résolu de la fuir, pour ue pas ajouter à mes maux.