‹ ŒuvresChapitre 79 sur 128 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

je vins cacher mon désespoir dans cette retraite écartée. Ici, accablé de douleur, mais du moins exempt de reproches, j'employai pour me guérir les secours que le ciel nous donne , la raison , le travail, le temps. Je défrichai ce vallon, je détournai ce ruisseau qui vivifie ma prairie ; mes mains embellirent cette grotte, je plantai ces arbres que tu vois chargés de fruits ; et ce troupeau qui rumine là-bas à l'ombre de ces peupliers vient tout entier de deux agneaux que m'avait donnés ma bergère.

Plus je m'occupai, moins je souffris. Je sus bientôt que ma maîtresse était heureuse avec son époux; j'en bénis Dieu, et je regardai ce bonheur comme la récompense d'avoir fait mon devoir. Peu à peu le calme revint dans mon âme ; il ne me resta plus de mon ancienne passion qu'un souvenir doux , qui avait du charme, me rendait plus chère ma solitude, et m'attachait à la vie, en me faisant jouir du premier des biens , de l'estime de moi-même. Tranquille dans ce vallon, où j'ai tout créé, où j'ai tout vu naitre, rien ne manquerait à ma félicité, sans un désir qui la trouble sans cesse.

Je suis vieux, j'approche du terme ; je voudrais, avant d'y parvenir, revoir encore mon village, les champs où je fus élevé, la maison qu'habitait ma mère. Je ne l'y retrouverais plus ; mais j'irais

pleurer sur sa tombe, mais je reconnaîtrais la place où, enfant, je la voyais filer. Ce besoin pressant de mon cœur se fait sentir tous les jours davantage , sans que je puisse espérer de le voir jamais satisfait. Seul, sans parent, sans ami, comment abandonner mon troupeau, ma cabane, tous mes biens? comment m'exposer à perdre dans un moment ce qui m'a tant coûté d'années.^ Qui prendrait soin de mon verger, de mes brebis, pendant mon absence? quel serait l'aimable pasteur qui s'en chargerait jusqu'à mon retour? '

Mon père, répond Némorin, je croyais mon âme fermée au plaisir ; mais celui de vous écouter, et l'espoir de vous être utile, viennent de la ranimer. Je garderai vos brebis, vos ruches, votre cabane, pendant le temps que vous irez revoir encore votre patrie. J'ai aussi un troupeau ; dans ce moment il est dispersé sur cette haute montagne. Permettez-moi de le faire entrer dans ce vallon , de le mêler avec le vôtre. Mes soins et ma tendresse les confondront. A votre retour, vous me rendrez le mien, et le bonheur dont vous aurez joui ne m'aura que trop payé d'un aussi faible service.

Ah! j'y consens, reprend le vieux pasteur; mais j'exige un serment de toi. Jure-moi, par ce que lu chéris le pUis, que tu ne quitteras pas ce vallon avant que je sois revenu; et, si je reste plus

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