‹ ŒuvresChapitre 81 sur 128 · LIVRE TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME

Le véritable amour ne peut exister sans l'estime; mais l'estime la plus parfaite ne suffit pas pour l'amour. Cette passion si douce et si violente, source de plaisirs et de peines, de tourmenset de délices, cette flamme qui consume et fait vivre , ne s'allume jamais qu'une fois. Les âmes pures savent l'immoler à la vertu , et donner ensuite au devoir tout ce qui dépend encore d'elles. Mais cet attrait, ce charme irrésistible, cet élan rapide de toutes les pensées , de tous les sentimens vers un seul objet ; ces craintes terribles , ces vives espérances , et ces profondes douleurs pour ini regard de colère , et ces ravissemens inexprimables pour un serrement de main , on ne les éprouve plus ; ils sont passés avec le premier amour. Le cœur n'en est plus susceptible : c'est le lis coupé sur sa tige , la plante vit encore, mais ne produit plus de fleurs.

Il n'était pas au pouvoir d'Estelle d'avoir de l'amour pour Méril. Elle n'en rendait pas moins justice à ses qualités. Certaine que l'estimable jeune homme tiendrait la promesse qu'il lui avait faite ,

elle craignait que son père ne voulût pas consentir à différer son hymen. Pour donner le temps au fils de Maurice de persuader Raimond , elle passa tout le jour dans la vallée avec Rose , et ne ramena que tard son troupeau. Un tremblement la saisit en rentrant dans sa maison. Méril l'attendait à la porte : Rassurez-vous, lui dit-il, j'ai travaillé contre moi. Il n'eut que le temps de prononcer ces paroles, Marguerite et Raimond parurent.

Estelle, dit le vieillard, j'avais résolu de vous unira Méril avant d'aller à Maguelonne , où j'ai à m'acquitter d'une dette avec un berger des rives du Lez. Votre époux , qui ne veut pas être aimé par devoir, demande le temps de vous plaire. Je partirai donc avant ce mariage : pendant les deux semaines que durera mon absence , ]\Iéril demeurera chez Prosper, vous verra tous les jours , et se fera sans doute aimer. Dès le lendemain de mon retour, votre hymen s'achèvera , sans qu'aucun prétexte, ma fille, puisse reculer un moment qui sera le plus beau de ma vie.

Tandis que Raimond jiarlait , Estelle regardait sa mère, et lisait dans ses yeux attendris qu'elle partageait tous ses sentimens. INIéril pril la main d'Estelle, et, la serrant doucement, lui dit d'une voix treml)lantc : Quinze jours suiïiront-ils pour obtenir dans votre cœur la place que j'v voudrais

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