‹ ŒuvresChapitre 82 sur 128 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

occuper? Hélas ! lui répondit Estelle;, dès aujourd'hui la reconnaissance vous la donne dans mon estime. Raimond entendit ces mots , se retourna vers sa fille, etTembrassa. Cette caresse, à laquelle Estelle n'était point accoutumée, lui fit verser des larmes de joie; elle osa même presser son père contre son sein. Le vieillard qui sentit les pleurs d'Estelle baigner sa chevelure blanche, l'embrasse une seconde fois ; et , détournant la tète pour cacher son émotion, il lui dit : Ma fille, je suis content.

Pendant le reste de la soirée , Méril , sans perdre de vue Estelle , ne l'importuna point de son amour. Raimond lui marqua plus de tendresse , plus de confiance , et lui rendit compte des vignes, des oliviers, des troupeaux qu'il lui donnait pour sa dot. Il conseillait à Méril de vendre ses biens de Lézan , et de venir s'établir à Massanne , afin , disait-il, de ne pas vivre un seul jour loin de sa fille chérie. Marguerite lécoutait avec transport ; Méril consentait à tout : la pauvre Estelle, le cœur gonflé de soupirs , s'efforçait de remercier son père et de sourire à son époux.

Le lendemain, avant l'aurore, Estelle et sa mère préparaient tout pour le voyage de Raimond. Marguerite avait cousu , dès la veille , dans une ceinture de peau , les pièces d'or que Raimond devait

porter à Maguelonne. Estelle avait rempli de provisions un sac de cuir, que deux bergers attachèrent sur la mule du maître. Méril les aidait , en regrettant de ne pas suivre le vieillard. Mon fils, lui dit Raimond , je te laisse avec ta femme et ta mère. C'est en restant auprès d'elles que tu m'es le plus utile ; c'est en vous aimant réciproquement que vous me prouverez si vous m'aimez.

En prononçant ces mots , il monte sur sa mule ; et , sans vouloir qu'aucun de ses valets l'accompagne , il prend la route de Maguelonne.

Méril le suivit des yeux aussi long- temps qu'il put le voir. Ensuite, se retournant vers Marguerite et vers Estelle : J'ai perdu mon protecteur, leur dit-il; à présent qu'il est parti, personne ne m'aimera. Estelle et sa mère furent touchées de l'air sensible dont il dit ces paroles. Marguerite le rassura. Méril osa demander à Estelle la permission de la suivre quelquefois à la vallée ; elle ne put la lui refuser.

Depuis ce moment, l'amoureux Méril, sans fatiguer Estelle de ses assiduités, em])loya près d'elle ces soins délicats qui gagnent toujours un cœur tendre, lorsque ce cœui' ne s'est pas donné. Trop clairvoyant pour ne pas s'apercevoir qu'un chagrin profond dévorait Estelle, il cherchait à l'en distraire, sans chercher à le pénétrer. Chaque jour

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