LIVRE HT. 22â
une fête nouvelle avait Estelle pour objet : chaque jour une douce surprise la forçait à la reconnaissance. Si la bergère parlait d'un site qui lui semblait agréable, le lendemain elle y trouvait une cabane qui portait son nom. Si de beaux agneaux attiraient d'elle un éloge, le soir les agneaux étaient dans sa bergerie. Mëril prodiguait son or pour augmenter, pour embellir les champs, les possessions d'Estelle. Il s'efforça même d'acquérir les talens qu'elle aimait , et parvint à composer cette chanson, qu'il alla graver sur un hêtre :
J'aime, et je ne puis exprimer Mes vœux, mon respect, ma tendresse ; Je ne puis chanter la maîtresse Qu'il m'est si facile d'aimer.
Si je dis qu'elle est la plus belle Des bergères de ce liameau, Je n'aurai rien dit de nouveau ; Ce n'est un secret que pour elle.
Si je parle de ses vertus, Amis, parens, tout le village, En ont parlé bien davantage, Et les malheureux encor plus.
Si, plus hardi, j'ose entreprendre De lui dépeindre mes touimens.
Mon cœur abonde en sentiniens, Mais mon esprit ne peut les rendre.
22i ESTELLE.
Taisons-nous, craignons d'ofFenscv La beauté pour qui je soupire, Et cessons de si mal lui dire Ce que je sais si bien penser.
C'étaient les premiers vers qu'avait faits Méril. Estelle les lut^, et sourit ; Méril se crut le plus heureux des hommes.
11 se trompait : la constante bergère n'était occupée que de Némorin. Tous les jours, avec son amie , elle conduisait son troupeau du côté de Ners. Dés qu'elle arrivait au pont, elle s'arrêtait, s'asseyait au bord du fleuve , et Rose allait sur l'autre rive s'informer du pasteur exilé. Rose revenait quelques heures après ; son air triste annonçait de loin l'inutilité de sa course. Alors la bergère pleurait; alors elle s'imaginait que Némorin s'était précipité dans le fleuve. Tous les efforts, toutes les consolations de Rose ne pouvaient éloigner cette idée. L'approche du funeste hymen mettait le comble aux tourmens d'Estelle. Toute espérance était perdue, Raimond devait revenir le lend(>main.
Ce jour, qu'Estelle croyait être le dernier de sa liberté, elle se leva dès l'aurore, alla chercher son amie, et gagnant toutes deux la vallée : Ma chère Rose, lui dit-elle, demain il ne me sera plus permis de m'occnper de Némorin ; (humain je ne pourrai plus prononcer ce nom chéri : profitons du moins,