LIVRE III
mon aimable amie, des derniers momens qui me restent. J'ai commencé plus tôt la journée pour te parler de lui plus long-temps. Viens avec moi làbas , vers ces deux aliziers qui ombragent cette fontaine couverte d'iris et d'adiante. C'est là que, pour la première fois après la défense de mon père, il osa venir m'aborder; c'est là... Je ne veux te le dire que lorsque je serai à la même place.
Alors elles marchèrent vers la fontaine, en p-ardant toutes deux le silence. Dès qu'elles y furent arrivées, Estelle reprit avec un soupir :
Nous étions bien jeunes encore ; c'était peu de temps après sa victoii'e sur Hélion. Tiens, ma Rose, j'étais assise là, appuyée contre cet arbre. Je filais ma quenouille , et je pensais à lui. Mon fil s'était cassé, mon fuseau était par terre, je ne songeais pas à le ramasser. Tout à coup je le vois paraître... Il venait par là... Il portait à deux mains son chapeau , dans lequel était un nid de fauvettes. En m'abordant , il se mit à genoux , me présenta le nid, et chanta une chanson que je n'ai jamais oubliée. Écoute-la, je veux te la dire. Je pleurerai peut-être en la chantant ; mais ces larmes ne font pas de mal : d'ailleurs n'ai-je pas besoin de m'accoutumer aux larmes ?
A ces mots, la bergère embrassa Rose, la tint un moment serrée contre son sein ; puis s'efPorçant de
retrouver sa voix : Mets-toi là, dit-elle; cest là qu'il était, et voici ce qu'il me chanta :
Ce matin, dans une bruyère,
J'allais dénicher ces oiseaux,
Quand un vieux berger en colère
Est venu me dire ces mots : • '
Méchant, ton adresse cruelle , .
Mériterait qu'on la punît, ,
J'ai répondu : C'est pour Estelle ;
Le vieux berger plus rien n'a dit.
Des petits la mère tremblante Me suit dans les bois, dans les champs ; Elle crie, elle se lamente, ■ Et me demande ses enfans :
Rends-les-moi, rends-les-moi, dit-elle ; De mes amours, c'est le doux fruit.
J'ai répondu : C'est pour Estelle ; La fauvette plus rien n'a dit.
Jïeureux oiseaux, à ma bergère
Dans vos chants peigne/ mon ardeur ;
Hélas I une loi trop sévère
M'interdit un si doux bonheur.
Wémorin, timide et ildèle, ^
Craint llaimond, se cache et gémit ;
Son cœnr parle toujours d'Eslelle,
Mais sa bouche plus rien ne dit.
En s'enlrcteiiant ainsi, les deux berfjtTCS passèrent la journc(î à la fontaine des aliziers. Le discret Méril, respectant leur solitude, n'osa venir les