‹ ŒuvresChapitre 97 sur 128 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

au départ : de si nombreux témoins auraient gêné ses adieux. Tandis que tous les troupeaux se rassemblaient à la vallée , Estelle et Némorin s'étaient promis de se rendre à la fontaine des aliziers.

Ils y arrivèrent tous deux bien avant l'heure convenue. Rose accompagnait son amie. Dès que Némorin aperçut sa bergère, il courut au-devant d'elle ; Estelle précipita ses pas vers lui. Ils s'abordent, veulent se parler, et ne peuvent prononcer une parole : un poids terrible les oppresse ; ils se regardent en pleurant, se prennent tous deux par la main ,• et, toujours gardant le silence, ils viennent s'asseoir près de la fontaine. Rose s'arrête derrière eux.

Il faut donc vous quitter encore ! sécria tout à coup le berger ; il faut aller souffrir de nouveau les tourmens qui m'ont pensé donner la mort ! Et c'est vous qui l'avez voulu ! c'est vous qui l'avez commandé ! Ah ! je vous obéis, Estelle ; mais vous apprendrez bientôt ce qu'il m'en aura coûté.

En disant ces mots, Némorin quitte la main de la bergère, et détourne ses yeux pleins de larmes. Estelle fut quelques instans sans répondre. Enfin, d'une voix entrecoupée :

Voilà , dit-elle , comme tu me consoles ! voilà comme celui qui possède mon cœur prend soin de

le ménager ! Ingrat, c'est moi qui demeure ; et c'est toi qui oses te plaindre ! c'est toi qui oses comparer ce départ à celui que je ne peux me rappeler sans frémir ! Songe que le moment de ton retour est marqué , que la main d'Estelle t'attend, que rien ne viendra plus troubler...

Ah ! pardonne, ma chère Estelle, s'écria le pasteur en reprenant sa main, pardonne au délire de la douleur. Je te quitte, je te quitte ; ce seul mot, ce mot affreux me prive de ma raison. Les plus tristes pressentimens viennent accabler mon âme ; les idées les plus funestes me poursuivent ; une voix secrète m'avertit que je touche au plus grand des malheurs... 0 mon amie ! ma douce amie, jure-moi de m'aimer toujours ! tu me l'as dit mille fois : j'ai bpsoin de l'entendre encore 5 j'ai besoin que tu me répètes le serment de ne pas m'oublier... .

TVublier ! interrompt Estelle : eh ! regarde où tu me laisses ; ici tout est plein de toi ; ici je te verrai partout. Cette prairie , cette fontaine , ta maison, celle de ma mère, tout ce qui m'environnera, tout ce qui frappera ma vue , me rappellera Némorin. Je viendrai tous les jours à cette prairie ; je m'assiérai à cette fontaine, et mes larmes baigneront la place où tu es à présent assis. Je passerai devant ta maison, je rentrerai dans la

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