AVANT-PROPOS XI
Il avait beau lever sa calotte en pleine séance académique et protester de cette manière humoristique et pleine de familiarité contre rafïirmalion de M. le Comte d'Haussonville, le Cardinal Mathieu avait, dans le meilleur sens du mot, des idées libérales. Seulement il n'avait point trop besoin de les cacher sous sa calotte rouge, puisque cette calotte, il est infiniment probable qu'il la devait à ces idées-là.
Le libéralisme était pour lui un besoin de son âme généreuse avant d'être un fruit de l'expérience ou la conclusion de raisonnements abstraits. Aussi, il ne devint pas libéral : il le fut toujours. Et si l'expérience que donne peu à peu, aux hommes qui sont attentifs et réfléchis, la vie quotidienne, ajouta ou modifia quelque chose à cette tendance innée, ce fut pour la faire passer en principe absolu d'action dans le domaine religieux comme dans le domaine social. Il est vrai que pour lui ces deux domaines-là se confondaient à peu près complètement. Selon lui, il n'y avait pas à tenter d'action sociale en dehors de la religion, et de même, il était vain et stérile d'essayer une restauration religieuse dans de l'indifférence au point de vue social. C'est ce qui fit qu'il comprit et commenta si bien la
XII Avant-propos
fameuse lettre de Léon XllI, commentaire si loyal, si droit et si juste qu'il lui valut l'entière confiance du grand pontife.
Qu'est-ce en définitive que ce libéralisme dont le nom seul cause encore à certains esprits de si fortes frayeurs ? A s'en faire une idée d'après ce que le Cardinal en pensait lui-même, voici à peu près la définition qu'il faudrait en donner : ne pas absoudre et ne pas condamnera l'aveugle ; c'est-à-dire ne pas absoudre de parti pris tout ce qui sest fait ou se fait encore dans le parti dont on est ; ne pas condamner loutce qui se fait ou se dit dans le parti dont on n'est pas. Il y a du bien, il y a de la vérité un peu partout, voilà ce que pense avec conviction un libéral. Ce bien, ce vrai, il faut l'aider à se dégager des scories qui l'enveloppent, car <( il ne faut pas achever le roseau déjà brisé, ni souffler sur la lampe qui fume encore » . Le libéralisme tend donc avant tout à créer un état de paix, car on ne fait rien de bien dans le bruit ; un milieu viable pour tous ceux qui sont de foi sincère. Car il y a des conditions d'atmosphères où certains ne pourront tenir : cela peut être regrettable ; mais du moment que c'est un fait, qu'y faire ? il faut bien s'en accommoder. On ne met pas un poisson dans l'air, ni un oiseau dans l'eau... La paix ! mais n'est-elle pas promise à