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vaille dans sa chambre à Pont-à-Mousson, et il entend le canon prussien qui, à Metz, annonce l'arrivée de l'empereur Guillaume. Il éprouve alors un serrement de cœur, car « ce canon proclame que l'étranger règne à Metz, etque la France, cette même France qui a promené ses victoires des Pyramides jusqu'à Moscou, vient d'être violemment ramenée en deçà des frontières du traité de Cateau-Cambrésis », et plus tard, dans une Lettre pastorale, il rappelle cette émotion, tellement cette pensée de l'invasion allemande le travaillait sans cesse. Une seule fois l'amertume de ce souvenir est tempérée par de la joie. Les souverains russes sont à Paris. Cet événement est pour lui une levée d'espérances. « O cher pays, s'écrie-t-il, tu n'es donc plus cet infortuné autour duquel les malheurs avaient créé la solitude. 0 France ! tu n'es donc plus ce pestiféré, ce lépreux que les pharisiens du pays de Luther insultaient avec tant d'arrogance. La France ! elle a repris sa place dans le concert des nations... »
Car. malgré tout, il avait une haute idée de son pays, et il n'aimait pas qu'on en médît à plaisir. C'est à Rome qu'il s'exprime ainsi : « La France vaut mieux que la réputation qu'elle se fait à ellemême par les polémiques de ses journaux et par ses agitations quotidiennes. Ce n'est pas là-dessus
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qu'il faut la juger. Ses profondeurs sereines cachent d'inépuisables trésors de vie ! »
Nous avons vu déjà qu'il gardait une invincible confiance. Il croyait à la France ! Il s'obstinait à se fier à ses destinées. Il comptait sur l'amour que tous, au fond, gardaient en eux, malgré les luttes intestines ; et il espérait qu'à quelque heure privilégiée, cet amour, triomphant de toutes nos divisions, passerait sur le pays <( comme un grand souffle qui purifie les âmes en les élevant ». Encore une fois ce n'est point ni le lieu, ni le moment de savoir s'il fut trop optimiste. En son temps cela sera dit. Mais du moins, il avait vu juste. Il avait connu le mal dont on soufTrait et il avait sagement compris qu'il était vain de compter sur des remèdes externes. Pour qu'un organisme se sauve du microbe qui l'envahit, il faut qu'il ait en lui les principes et les énergies nécessaires pour absorber et détruire peu à peu l'ennemi. De même un pays ne peut se refaire que par le retour aux anciennes traditions de foi et de patriotisme. Et en disant cela, le Cardinal ne pouvait qu'avoir raison.
Au sein de la grande patrie il en discernait une autre plus restreinte. Cette petite patrie, il lui gardait aussi un amour tout particulier. Et s'il sentait si bien la peine de toute la France après 1870, c'est
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qu'il est « né sur la frontière mutilée qui saigne encore de la blessure que la Lorraine porte au flanc ». Toujours il en parlait avec émotion de sa Lorraine, et de Nancy, et lorsqu'il mourut au loin, à Londres, il voulut être ramené chez lui, dans la terre dont il n'avait jamais été déraciné, en dépit des séparations imposées. « Je ne puis échapper à la tendre obsession de ces noms sacrés pour moi et aux visions qu'ils évoquent devant mon esprit. De mon village natal, du cimetière où dorment mes parents, de la cellule où ma sœur prie pour moi, des séminaires où j'ai été élevé, de ma paroisse de Saint-Martin, de tant de presbytères amis, de tant de familles excellentes qui m'ont comblé d'affection m'arrivent en ce moment des souvenirs qui métreignent au cœur et me tirent des larmes des yeuxl... 0 cher pays lorrain dont j'ai vu les douleurs et dont je partage les invincibles espérances, petite patrie qui aide à mieux aimer la grande, terre de fidélité, de patriotisme et de foi où j'ai été nourri d'enseignements chrétiens et de si beaux exemples, reçois l'hommage d'un de tes fils que les dignités n'aveuglent pas sur lui-même et qui te rapporte le mérite de tout ce qui lui est arrivé d'heureux et d'honorable ! »
Est-il possible de sentir d'une manière plus intense le sentiment qui attache tout homme à la
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terre où il est né. Le régionalisme dont on a tant abusé depuis quelques années peut-il s'affirmer plus nettement ? Et chez le Cardinal certes il n'était point de l'afFectation et un besoin créé par la mode. Il sortait de son fonds et imprégnait toute sa vie. La croix de Lorraine et l'Alérion des Ducs, il les fait figurer dans ses armes. Sa croix pectorale porte les armoiries de Nancy, de Bar et d'Einville, son village natal. Bien sûr, celui qui a voyagé n'aime plus son pays avec l'aveugle chauvinisme des sédentaires ; mais il l'aime d'un amour qui est plus grand et plus noble, parce qu'ayant subi la tentation d'autres amours, il y a vaillamment résisté ; parce que, dans la contradiction que l'étranger a fait endurer à ses tendances intimes, il a infiniment mieux conscience de soi-même. Il se sait, il se connaît, et cet amour-là, quand il nous donne le mal du pays, quand il nous pousse en d'ardents désirs à revenir dans ce cher village trop lointain, on peut être sûr de lui, ce n'est pas du snobisme, c'est un de ces grands et presque divins sentiments qui ennoblissent un homme, influent en bien sur sa conduite, le gardent contre l'étranger, contre les contagions de la pensée, de l'art, du goût qui ne serait pas celui de nos ancêtres, qui ne serait pas celui de nos parents, qui par suite n'est pas conforme à notre tempérament :
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et tout ce qui est en désaccord avec notre tempérament nuit à notre santé physique ou morale.
Le patriotisme lorrain du Cardinal fut à peu près cela. Il l'amena à réclamer à Rome la réouverture du petit sanctuaire national de Saint-Xicolas des Lorrains, et il organisa la reprise du culte dans sa nef unique, étroite, mais si bien ornée par la munificence des Ducs. Et c'est pour servir du même coup splendidement et la Lorraine et la France que le Cardinal Mathieu s'attacha avec tant d'ardeur et d'enthousiasme à la cause de Jeanne d'Arc... Hélas ! il n'était plus là quand l'héroïne fut béatifiée...
Les Lettres pastorales du Cardinal Mathieu sont donc une belle leçon de foi et de patriotisme. Ses ouvrages d'histoire ne le sont pas moins. Et il ne serait pas imprudent d'affirmer que c'est cela, son amour pour la France et son amour pour l'Eglise, qui l'ont conduit à réaliser sa vocation d'historien. Il semble en effet, à lire ses Lettres, qu'il soit historien comme il est évêque et comme il est Français, sans cesse, en quelque sorte tout à la fois, par impuissance à se défaire de quoi que ce soit de lui-même. C'est là d'ailleurs une heureuse impuissance dont il convient toujours de féliciter un homme.
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A le juger sur ce point, tel qu'il nous apparaît dans ses Lettres pastorales et dans les Discours qui leur sont joints, nous trouvons en lui un ami avisé et plein de sens des vieilles chartes ; mais surtout un fin critique et im portraitiste de talent affiné.
Dans son premier discours d'évêque il dit à ses diocésains d'Angers : « Avec quelle émotion j'ai parcouru vos annales et respiré le parfum des vieilles légendes de vos Saints ! » Puis il esquisse une rapide histoire de l'Anjou, en ayant soin de mentionner les points de contact de cette province d'adoption avec celle qu'il quitte, celle qui est la sienne propre. ...Plus tard il rappelle les origines de la fête du Saint-Sacrement à Angers. Elle y existe de temps immémorial sous le titre de Sacre. Il retrace alors l'antique cortège solennel tel qu'il se déroulait aux plus vieux temps par les rues tendues et parées de riches tapisseries, et couvertes, « en haut, de lineux ou linges blancs très propres et nets ». Il énumère les corporations portant chacune le cierge de trois mètres. Et il ne manque pas de mentionner les paysans des environs accourus pour la fête et que Ton nommait les cousins du Sacre... Enfin, ailleurs, il raconte la fondation de l'Eglise angevine par saint Maurille, et célèbre la gloire du Siège qu'il occupe, où tant d'illustres évêquesse sont succédé au cours des siècles.
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Sa critique, il l'exerça à Toulouse à propos de sa réception à TAcadémie des Jeux Floraux. Il traita un sujet délicat entre tous : de l'existence de Clémence Isaure. Il ne faudrait pas donner une analyse de cette œuvre-là : elle est tout entière un régal exquis, une succession de fugues habilement exécutées par un esprit malin, éclairé et caustique : avec cela, des réticences calculées juste, des allusions piquantes et heureuses, des traits envoyés à droite et à gauche à ceux qui accusent les critiques de « dénicher les saints ». En ce qui concerne cette dame Clémence Isaure, légendaire et problématique, les uns prétendent qu'elle est issue d'un « souffle de printemps », de la « brume du soir », d'un « baiser d'aurore », des « légères vapeurs de l'encens et de l'essor de l'ogive vers la lumière » ...Qui le sait ? Qui sait ce qu'elle est, et qui le dira ? ...Mais il faut maintenir notre foi en elle, parce que c'est d'elle que notre Société vit, et que toute Société se condamne à mourir le jour où elle renie ses traditions et les croyances qui l'ont toujours animée. Voilà ce qu'il dit à ses confrères de l'Académie de Toulouse. Mais qui ne voit qu'il a déjà par cela seul élargi, étendu, agrandi le débat...? « En matière de critique historique il y a toujours eu, et il y aura toujours, une droite et une
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gauche, et aussi un centre gauche composé de gens qui voudraient unir le culte de la vérité à celui de la poésie... C'est que ni l'homme, ni Dieu ne se laissent enfermer dans nos catégories et ne se prêtent à nos combinaisons arbitraires... Tout arrive en France, même le bien, même le merveilleux, l'héroïque, le divin. Il ne faut pas nous hâter de crier à l'impossible el à la supercherie devant les personnages entourés d'une auréole de légende... » Quant aux portraits que le Cardinal a pu semer à travers toute son œuvre, ils sont nombreux. Son ouvrage sur le Concordat en fourmille, et des meilleurs; mais je n'en sais point qui surpasse celui du vénérable abbé Rohrbacher. C'est encore dans un discours académique que nous le trouvons, discours prononcé par l'abbé Mathieu pour sa réception à l'Académie de Stanislas à Nancy. Des coups de crayon dans le genre de ceux d'Abel Faivre ou de Forain, puis à côté de cela du fouillé, du fini, des délicatesses imprévues tout d'abord. Et son but qui est de nous rendre son personnage sympathique, de nous le faire admettre comme un héros, un prince de l'histoire, son but est atteint. Nous sommes convaincus que nous avons affaire à l'un des plus forts tempéraments d'historien qui se soit vu. Quelle autre impression pourrait réaliser sur nous
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cet homme qui en peu d'années mena à bien un travail colossal, une Histoire universelle de TEglise, laquelle — cela certes ajoute au mérite — il avait eue en projet toute sa jeunesse ; qui pour écrire de sa main les vingt-neuf gros volumes de son œuvre n'usa que trois plumes. Voyez-le à la tâche : sa classe faite, il s'enfermait comme dans une forteresse défendue par une armée d'in-folios. Les mortels privilégiés qui surprenaient sa porte ouverte n'arrivaient à lui qu'en passant par un sentier sinueux tracé à travers des piles de livres que chaque siècle grossissait ou recouvrait de sa poussière. Dès le commencement de l'ère chrétienne, il se trouva emprisonné jusqu'à la ceinture, au moyen âge il en eut jusqu'au cou, et vers le xvi" siècle, il disparut tout à fait derrière la montagne.. .
Ceux qui ont fréquenté le Cardinal savent la raillerie parfois cruelle avec laquelle il traçait la silhouette de qui il n'aimait pas ou qu'il méprisait. Jamais de truculence ; mais toujours de l'âpre mordant, souligné d'un sourire et de tout le jeu du regard et de l'arcade sourcilière indiquant qu'au fond de l'âme il jouissait le premier de ce qu'il donnait aux autres pour leur jouissance. Puis, quand au contraire il voulait nous faire admirer avec lui quelque grande