Lamennais
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à la loi seules pour résoudre la question sociale. Ce langage n'est point nouveau. La science, surtout, éblouit beaucoup de nos contemporains, qui comptent sur elle comme sur une fée dont la baguette magique va opérer des prodiges et ramener une sorte d'âge d'or. Illusion et letichisme, N. T. G. F. ! La science a réalisé des merveilles et centviplé notre pouvoir sur la matière, nous ne le contestons pas ; mais il y a un domaine où son pouvoir expire : notre âme libre. Il y a un produit qu'elle n'a point réussi encore à fabriquer : le bonheur. Elle a transformé les conditions extérieures de notre existence : en quoi en a-t-elle modifié le fond? L'homme de nos jours sait plus que celui d'autrefois, mais il n'agit pas d'une autre manière, et il est resté le même sous un costume et avec des gestes différents. Ce n'est plus la diligence, ni la litière, ni le cliar à bœufs qui le transporte ; mais en diligence ou en locomotive, il promène à travers le monde la même inquiétude, les mêmes douleurs, le même inexorable ennui qu'au temps de Job ou de Salomon, et il reconnaît encore sa plainte dans Leurs plaintes. Nos villes voient passer, dans leurs rues larges et éclairées au gaz, les mêmes scènes vulgaires ou tragiques que les villes d'autrefois dans leurs rues étroites, sombres et grimpantes. Les passions du vieux temps grondent plus menaçantes encore au cœur du nouveau. Comme autrefois, on se hait, on se jalouse, on se vole, on se tue, et les sept péchés capitaux donnent leurs tristes représentations. Comme autrefois, on souffre ; comme autrefois, on meurt. Il y a toujours des mères qui poussent le sanglot de Kachel sur des berceaux vides,
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et des jeunes filles qui penchent subitement, sous le coup de faux de la mort, leurs têtes couronnées de grâce ! Il y a toujours dans l'âme humaine le g-rand vide que ni plaisirs, ni fortune, ni grandeurs ne peuvent combler. Les jours de l'homme, comme au temps des patriarches, sont courts et mauvais, et l'homme lui-même est encore la créature faible, fragile, souffrante et pécheresse qui frémit au moindre souffle et, comme une harpe éolienne, rend des sons tristes dans la nuit. Rhéteur, ne nous parlez pas de votre science qui n'a jamais essuyé une larme, et qui, telle que vous l'avez faite, proclame l'écrasement du faible par le fort, la lutte sans pitié pour la vie, la mort sans espérance et sans lendemain. Ce que vous appelez la vieille chanson, c'est le doux cantique que les ang-es ont chanté dans la nuit de Noël, pour annoncer la naissance du Sauveur venant rendre gloire à Dieu et donner la paix avix hommes de bonne volonté. Les orgueilleux seuls ne l'entendent point, car il retentit toujours aux oreilles des humbles, des pauvres, des ainigés ; il n'a rien perdu de sa douceur ni de son efficacité, et le jour où personne ne l'écouterait plus, il y aurait sur la terre un redoublement de haine, de colère et de désespoir. C'est alors qvie la question sociale, déjà si redoutable, deviendrait insoluble et se tournerait en effroyable catastrophe.
L'esprit chrétien est donc, avant tout, un esprit de détachement, et Jésus-Christ, en venant sur la terre pour nous apprendre le chemin du ciel, a fondé une
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grande école d'espérance, de courage et de résignation. Ce n'est pas tout. En élevant les pensées de l'homme vers un monde supérieur, Notre-Seigneur n'a point voulu l'isoler dans celui-ci, et la vie anachorétique n'a jamais fait dans l'Eglise que le partage d'une élite restreinte. Le royaume des cieux est une société dont les membres, étroitement liés entre eux et avec leur chef, doivent s'aimer tendrement, s entr'aider efficacement et s'interdire l'égoïsme comme un vice directement contraire à la charte de fondation qui Va établie. Qu'est-ce que le Christianisme de la part de Dieu? Un acte d'amour pour l'homme poussé jusqu'à des limites qui confondent la raison, jusqu'au don absolu de son Fils unique ', jusqu'à l'immolation du Calvaire et à l'anéantissement du tabernacle. Que doit être le Christianisme de la j)art de l'homme? Un acte d'amour absolu à l'égard du Sauveur et une conformité parfaite à ses sentiments. Or, le Sauveur ne veut pas être aimé tout seul et à l'exclusion de ceux qu'il a rachetés, parce que ceux qu'il a rachetés sont devenus ses frères et ne forment plus qu'un avec Lui. Quels qu'ils soient , riches ou pauvres . rois ou esclaves, blancs ou noirs, la pourpre de son sang les transfigure. C'est Lui qu'on oblige en les obligeant. C'est Lui qu'on nourrit, qu'on désaltère, qu'on héberge dans leurs personnes, et qui récompensera du bien qu'on leur fait, comme si c'était à Lui-même qu'on rendît service. L'amour du prochain, même des ennemis les plus achar-
I. Sic Deus dilexil munduin ut Filiuiii suuni utuyeniluin dard. S. Jean, m, IC).
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nés, voilà le commandement nouveau qu'il impose à ses disciples : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même... Faites à autrui ce que vous voudriez qu'on vous fît à vous-même... Faites laumône et tout sera purifié en vous... Que celui qui a deux tuniques en donne une à celui qui n'en a pas, et qu il agisse de même pour la nourriture... Celui qui prétend aimer Dieu et qui naime pas son frère est un menteur... Celui qui hait est un homicide et un enfant de ténèbres ^ » Nous n'insistons point sur cette vérité bien connue de tous. Vous savez quelle révolution bienfaisante ont accomplie ces paroles appuyées de l'exemple du divin Crucifié. Il n'est personne parmi vous qui n'ait salué une fois une Sœur de Saint- Vincent-de-Paul ou une petite Servante des pauvres ; personne qui n'ait passé à côté d'un asile de vieillards ou d orphelins; personne qui n'ait favorisé de son obole une œuvre de dévouement chrétien ou qui n'en ait profité pour son compte ; personne qui n'ait admiré ce bel arbre de la charité qui, planté sur le Calvaire et arrosé du sang de Jésus-Christ, étend sur le monde entier ses branches toulFues où tant de pauvres oiseaux battus de l'orage trouvent labri et la nourriture, lîemarquez. N. T. C. F., que la religion chrétienne, en nous détachant des biens du monde et particulièrement de la richesse, nous en facilite le sacrifice, et que, d'autre part, elle fait de ce sacrifice la condition indispensable du salut. Elle stimule donc hi charité par les motifs
l. S. Matlli., \ix, i'J ; vu, 12. — Eccli., vu, 36. — S. Iaic, m, 11. — \' iliniii' (le S. .Jean, iv, 2U ; ii, 11 ; m, 15.
'M\ ŒUVKKS PASTORAr.HS DU CARDINAL MATIIŒL'
les plus puissants, la volonté de Dieu, l'exemple de Jésus-Christ, la crainte, Tintérèt, l'amour. Aux époques où elle agit eiïicacement. elle apaise le pauvre en lui persuadant l'espérance et en le délivrant de la part de ses maux qui tient à ses vices ; elle menace le mauvais riche de l'enfer ouvert sous ses pieds ; elle impose l'aumône à tout homme qui a plus que le nécessaire, et elle exhorte au dépouillement volontaire les âmes qui aspirent à la perfection, en leur répétant l'enseignement du Maitre : « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu as, donnele aux pauvres et suis-moi'. » Voilà l'esprit chrétien, N. T. C. F. ; voilà les idées dont il s'inspire et les actes qu'il produit. Ne croyez-vous pas que, s'il pénétrait plus profondément dans nos mœurs, nous parviendrions à résoudre ces problèmes menaçants, dont nous cherchons la solution en ce moment avec une anxiété si douloureuse ? Ne crovez-vous pas qu'en cherchant d'abord le royaume de Dieu, nous trouverions, par surcroît, l'apaisement des cœurs et la paix publique? La question sociale, pour parler le langage du jour, est posée depuis ({uil y a des hommes réunis en société, et chaque progrès de la civilisation la complique et en multiplie les difficultés. L'inégalité des conditions et des fortunes, le contraste choquant du luxe des uns et de la misère des autres, le scandale de la richesse oisive et corrompue, 1 àpreté de la lutte pour le pain quotidien, ce sont là des maux qui ont existé à toutes les époques et qu on pourra atténuer, mais sans les supprimer complètement,