‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 42 sur 95 · S. Matthieu, xix · texte numérisé non relu

S. Matthieu, xix

SUR l'esprit chrétien 37

parce qu'ils tiennent au fond même de notre nature et à l'exercice de la liberté. Ce qui est nouveau et significatif, c'est le caractère aigu que prennent les revendications des masses, irritées de sentir leur faiblesse sociale, alors que les institutions ont remis entre leurs mains tous les instruments du pouvoir politique ; c'est la coïncidence de cette colère grandissante du peuple avec l'afTaiblissement du sentiment religieux et la prépondérance des théories matérialistes ou sceptiques, qui fournissent des arguments aux fabricants de bombes ; c'est l'état d'âme d'une société qui doute des principes sur lesquels elle repose et où presque personne n'a le courage d'envelopper dans la même réprobation l'acte subversif et la doctrine qui le produit; c'est la pauvreté desprit et de cœur d'une foule de o:ens, intéressés au maintien de l'ordre et disposant d'un reste d influence, qui poursuivent encore le clergé de leurs préjugés imbéciles, et qui, voyant avec terreur la marée montante, s'acharnent contre ceux qui travaillent à la digue. Où est le remède à cette crise qvii alarme si justement les pouvoirs publics? Serait-ce l'instruction laïque, gratuite et obligatoire? Ecoutez un républicain éminent : <( Ce n'est qu'une clef indifférente. « passe-partout qui ouvre au hasard le livre instructif « ou consolateur, le journal aux suggestions perverses, « et le formulaire des explosifs. On paraîtrait spéculer « sur d'atroces coïncidences, si 1 on disait que l'avenir « de la science sera la fabrication de la dynamite à la « portée de tous. Ne lisais-je pas hier, sous la plume « de l'interprète le plus avisé des opinions bourgeoises : « Le péril social a commencé du jour où tout le monde

« a SU lire. » Je n'en crois rien. Mais le péril social, qui (' exista de tout temps, a visiblement augmenté du jour « où le peuple a désappris la lecture de certain petit c( livre banni de lécolo '. » Est-ce du Parlement et de la loi que nous viendra le salut? Certes, c'est le devoir des législateurs de s'occuper des faibles, des pauvres, des travailleurs, pour les protéger, et d'intervenir dans bien des cas où leurs intérêts sont engagés. Mais ce serait une erreur désastreuse de charger l'Etat de résoudre la question sociale et d'augmenter ses attributions d'une façon si effrayante, dans un pays où elles sont déjà excessives. La loi, d'ailleurs, comme la science, est un être morne et froid qui n'agit point sur l'àme, qui ne règle point les désirs, qui ne console point, et qui, tombant en certaines mains, deviendrait immédiatement un instrument de bouleversement universel. Ne comptez pas non plus sur la force seule, car les idées se jouent de la police et des soldats et en ont raison tôt ou tard. Où est donc le Sauveur ? Il n'y a pas à le chercher bien loin. « Au milieu de vous se tient Celui que vous ignorez ' », Celui que tant de ses contemporains insultent ou méconnaissent, le Roi pacifique du sermon sur la Montagne, dont le prophète Isaïe a prédit le règne social avec des accents aussi propres à nous inspirer la confiance pour l'avenir que la tristesse pour le présent. Avec Lui et par Lui, ce n'est pas une chimère de croire au désarmement universel. « Les glaives se changeront « en socs et les lances en faux. Une nation ne lèvera

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