I. Iliiido, ch. IX
éclairés au gaz et experts en dynamite que nous préparent nos maitres futurs, tels que ce malfaiteur de la parole qui, tout récemment, dans un discours où 1 horreur du blasphème n'est atténuée que par son ineptie, s'écriait, aux applaudissements d'une partie de la Chambre : >< Si l'idée de Dieu prenait une forme palpable, « si Dieu lui-même se dressait visible sur les multitudes, « le premier devoir de l'homme seiait de lui refuser (( l'obéissance et de le traiter comme l'égal avec qui l'on « discute. » Ce langage peut être applaudi par des énergumènes ; mais les honnêtes gens tremblent qu il n'attire le feu du ciel sur le pays qui le subit! La France, pourtant, fait encore partie des nations qui croient en Dieu, et elle mêle toujours sa voix au concert universel de la prière.
Comment expliquer, X. T. C. F., cette pratique de la prière partout répandue, jamais interrompue et si profondément enracinée dans notre nature ? X'est-il pas évident qu'elle est née du sentiment profond de notre misère et de notre absolue dépendance, et qu'elle atteste en même temps notre intime conviction de la puissance et de la miséricorde infinie de Dieu?
Cette doctrine, pourtant si belle et si consolante, est attaquée sans raison, mais non sans succès, et nous avons à la défendre contre des objections qui sont certainement arrivées jusqu'à vous. La prière, en ellet, n'est point estimée à sa valeur dans notre siècle où tant d'hommes, ayant perdu le sens chrétien, n'attachent
(itS (KLVIŒS l'ASTOKALKS DU CAUDI.NAL MATIIlIiU
(iiinpDi'Laucc qu aux réalités visibles et matérielles. Certains beaux esprits la considèrent comme la forme principale d'un mysticisme qui ne soutient pas l'examen de la raison, mais dont il faut laisser l'illusion bienfaisante aux femmes, aux enfants, aux natures faibles et sentimentales. Ce qui fait la valeur de l'homme, disent-ils, c'est l'action, c'est l'etfort de la pensée et du bras. C'est l'énergie déployée pour étudier les forces cachées de la nature et changer la face du monde en les asservissant. C est le travail, bien supérieur à la rêverie oisive , molle et impuissante , qui s'épanche dans la prière. (^ Reste debout, mon ami, s écrie un sophiste célèbre, tu seras encore assez petit. Au lieu de prier, travaille. La mendicité n'est belle ni quand elle s'adresse à Dieu, ni quand elle s'adresse aux hommes. » Il n'est pas rare de trouver des traces de cette manière de voir chez plusieurs chrétiens pratiquants, (jui ne parlent pas sans quelque dédain des longues oraisons des dévots, et se contentent pour eux-mêmes des formules les plus courtes, sous prétexte que Dieu préfère notre activité à nos demandes, et que « celui qui travaille prie ».
La vérité, N. T. C. F., c'est que la prière chrétienne, faite conformément au précepte de Jésus-Christ et aux exemples des saints, est 1 ellort le plus noble et le plus sérieux de la liberté humaine pour répondre aux desseins de Dieu et pour conquérir ses liienfaits. Que nous enseigne, en effet, le Sauveur dans tout le cours de son Evangile? La nécessité de la prière longue, fervente, poussée jusqu'à l'importunité, la seule dont l'efficacité soit assurée. Ecoutez plutôt ses comparaisons. Vous
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.allez, au milieu de la nuit, frapper à la porte d'un de vos amis. Vous voulez lui emprunter trois pains qui vous sont nécessaires pour recevoir un hôte survenu à 1 improviste. Vous êtes mal accueilli dabord. « Mes enfants et moi nous sommes couchés, vous répond-il; laissezmoi ; je ne puis me lever pour vous servir. » Vous insistez, vous continuez à frapper. Vous faites bien : car, s'il ne se dérang-e pas par amitié, il cédera pour se délivrer de Tennui de vos réclamations. Agisse/, ainsi avec le Seigneur et il vous exaucera.
(( Il y avait dans une ville un juge qui ne craignait ni (c Dieu ni les hommes, et aussi une veuve qui le sup- <( pliait de lui faire droit contre son adversaire. Il refu- « sait toujours, quand à la fin il se dit : Je vais lui (( rendre justice, autrement je ne m'en débarrasserai (( jamais. Si le juge inique parlait ainsi, croyez-vous que « Dieu ne vengera pas la cause de ses élus qui crient « vers Lui nuit et jour? »
L'histoire de la Chananéenne ne forme-t-elle pas le meilleur commentaire de ces paroles ? Elle vient supplier le Sauveur pour sa fille qui est tourmentée du démon. Jésus passe sans paraître l'écouter. Elle le suit, elle redouble ses instances, elle crie. Jésus ne répond rien à ces objurgations. A la fin pourtant, il lui jette à la face la plus sanglante des injures, en la comparant à une chienne immonde. Elle ne se déconcerte pas et se fait de l'injure même un titre à la faveur de celui qui paraît l'insulter. C'est une sorte de combat singulier qu'elle livre ainsi à l'apparente dureté de Jésus, et elle en sort victorieuse, admirée, récompensée par la guérison
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de sa fille. Tant il est vrai, dit saint Grégoire, que Dieu veut qu'on le supplie, qu'on le contraigne, qu'on triomphe de Lui par une véritable importunité ! Tant il est vrai que la prière est précisément cette violence qui ravit le Ciel et qui, loin d'irriter le Seigneur, lapaise, le charme et obtient de Lui d'autant plus qu'elle se prolonge avec un courage plus soutenu. Ce courage, N. T. G. F., n"est-il pas précisément le contraire de cette sorte de paresse et d'abdication morale qu on attribue si volontiers aux gens qui prient ?
Ne vovez-vous pas d ailleurs que la prière, loin de diminuer l'âme humaine, exerce et développe ses plus hautes facultés? Celui qui prie élève sa pensée vers l'objet le plus sublime qu'elle puisse atteindre, vers l'Etre tout puissant et éternel, dont chaque oraison de l'Eglise rappelle les attributs infinis : Oninipotens sempitornc Deus ! Cette majesté qui nous accalmie, cette bonté qui nous attire, cette beauté sans ombre et sans déclin, cet océan deperfections dont nous n'apercevrons jamais les rivages, cette miséricorde qui est descendue à notre secours, cette intercession du Fils de Dieu notre Sauveur, dont le sang plaide pour nous et assure notre espérance ; nos misères, nos douleurs, nos joies, notre solidarité avec nos frères, tous ces sentiments qui alimentent incessamment nos prières, toutes ces vérités quelle supposent et rappellent, tout le mystère de nos destinées qui en dépend, ce ne sont pas là, assurément, des fantômes évoqués par des imaginations surexcitées, mais des réalités vivantes et dune importance telle qu'elles méritent, par-dessus tout, d'attirer et de fixer notre intelligence éclairée par la foi.
Autant qu'elle occupe notre esprit, la prière attendrit notre cœur et le blesse de cet amour nouveau, que Notre- Seigneur est venu apporter dans le monde, qui crée entre le Rédempteur et l'homme sauvé une intimité ineffable où se mêlent l'adoration, la reconnaissance, les saintes familiarités de lamitié divine, amour qui souffre et qui jouit, qui pousse tantôt des gémissements inénarrables, tantôt des cris d'allég-resse toute-puissante, et qui a inspiré les plus beaux cantiques qu'aient chantés les lèvres humaines ; amour qui surpasse toutes les tendresses de la terre et leur survit, en saccroissant de leurs déceptions, jusqu'au moment où, après avoir soutenu le chrétien et charmé son pèlerinage ici-bas, il forme sa récompense et devient les délices de son éternité dans le Ciel !
Enfin, celui qui prie fait acte de volonté, tout autant ({ue le savant qui étudie un problème, que le cultivateur qui laboure un champ ou que le voyageur qui escalade un sommet. En effet, ce pouvoir d'impulsion et de résistance libre que nous portons en nous-mêmes ne produit pas seulement le premier effort mental d'où naît la prière : il s'exerce pendant toute sa durée. C'est la volonté qui plie le genou et courbe le front du chrétien, qui impose la supplication prolongée aux répugnances de sa nature et aux révoltes de ses passions, qui lutte, qui persévère, qui crie au Seigneur : Je ne vous laisserai point que vous ne m'ayez béni; qui retenait Antoine au fond de son désert et Siméon sur sa colonne, et qui, correspondant aux prévenances et à l'action continue de la ffràce. rond souverainement méritoires les vies dont la
prière fait l'occupation principale. Vous dites avec dédain : Qui travaille prie ! — Dites plutôt : Qui prie travaille, et travaille k une œuvre dune incomparable e^randeur. Quelle dig-nité pour nous, en efTet, d'être admis en tète à tête avec le Maître du ciel et de la terre, avec ri^tre infini qui remplit toute sa création, l'enveloppe et la pénètre, au sein duc[uel nous puisons la vie, le mouvement et la continuité de l'existence, qui dirige les destinées du monde et nos destinées particulières avec une sagesse infaillible et une inflexible douceur, et qui, sabaissant vers nous, cendre et poussière, veut bien nous recevoir à son audience, nous écouter, s'intéresser à chacun de nous comme s'il était seul au monde, et nous traiter avec la bonté d'un père qui aime l'entretien de ses enfants et provoque leurs confidences pour se donner la joie d'exaucer leurs désirs !
« Où prions-nous ? Que ce soit dans un lieu consacré « ou non, c'est en Dieu même. Nous sommes au milieu « de Lui, comme les poissons dans la mer. Son immense site est notre temple. Son oreille touche à nos lèvres. « Nous ne sentons pas sa présence, car nous ne le pource rions sans mourir. Il nous écoute sans cesse. Les pen- « sées lui parlent aussi haut que les paroles, et les souf- « frances encore plus haut. Jamais il ne séloig-ne de « nous, et c'est en lui que nous soupirons, même pen- « dant nos rêves et notre sommeil'. »
Caractères indépendants, qui répugnez à vous abaisser devant Dieu sous prétexte (jue la mendicité dégrade,
!. M. Jules Simon.
est-ce que vous êtes toujours au ;si fiers devant les hommes? Que veulent dire ces lettres, ces démarches que vous multipliez, ces recommandations que vous cherchez, ces petits présents, ces procédés aimables dont vous comblez des ^ens que vous connaissez à peine? Que faites-vous dans cette antichambre ? Avouez-le : vous désirez une place ou un ruban; et quoique votre prière, pour l'obtenir, n"ait rien d'évang-élique, elle est toute enqjreinte d'humilité onctueuse, de ferveur et de patience persévérante. Vous avez sollicité dans les formes une audience du personnage qui peut vous servir : vous avez bien su attendre longtemps avant de passer, vous êtes entré, vous l'avez entretenu pendant quelques instants, vous en avez obtenu une bonne parole et vous voilà tout glorieux ! Et s'il s'agit du Chef de l'Etat, vous emportez de votre entrevue avec lui un souvenir qui vous donnera du prestige à vos propres yeux et embaumera, pour ainsi dire, le reste de votre existence. Puritain austère, qui savez si bien fléchir Téchine quand vous y trouvez votre compte, montrezvous moins sévère pour les pauvres gens qui ne demandent audience qu'au bon Dieu et qui s'estiment très heureux et très honorés d'être admis immédiatement dans son palais, de causer longuement et lilialement avec Lui. et de j-ajjporter de leur entretien du courage, de la résignation, de l'espérance, toutes choses qui valent bien une décoration et (fui n'humilient pas davantage celui qui les sollicite !
Et nous, fidèles, n'attachons aucune importance aux conditions extérieures de notre vie, puisque la prière
/ i (]:l:vri:s pastui'.ales dl" cardinal Mathieu
nous ofîre un moyen si facile de les transformer. Pauvre femme qui gémissez dans quelque mansarde, sous le triple fardeau de la vieillesse, de la solitude et de l'indigence ; pauvre ouvrier qui passez vos journées, loin de la lumière du soleil, à pousser votre pic au fond de la mine; jeune homme, jeune fille qui, tourmentés d'aspirations inquiètes, prenez en pitié votre humble condition et rêvez de la fuir, relevez-vous par lintelligence et la pratique de la prière ! N'enviez ni les belles demeures, ni les brillantes relations, ni les g-rands emplois. Rappelez-vous que votre âme peut, d'un coup d'aile, monter jusqu'au palais du Roi des Rois; qu'il ne tient qu'à vous de devenir les familiers de Dieu, et qu'en le suppliant avec ferveur, en lui exposant humblement vos douleurs, vos misères et vos demandes, vous ajoutez au travail de vos mains une occupation plus haute qui le sanctifie et qui l'emporte en dignité sur les manifestations les plus éclatantes de l'activité humaine.
Bien des gens, philosophes ou demi-croyants, qui ne sont point descendus jusqu'à nier Dieu, admettent les vérités que nous venons de vous exposer. Ils veulent bien reconnaître ([ue la prière est un acte excellent, qu elle produit, par elle-même, les plus heureux elfets sur ceux qui la pratiquent, et qu'il faut la conseiller à tous comme une source de dignité morale et une grande école de vertu. Mais demandez-leur si, en dehors de la secousse heureuse qu elle donne à l'àme, elle obtient vraiment qm'I([ue chose ; si la (lèche atteint son but et si
SUR LA l'RlKUE /O
le Seigneur répond à nos supplications par des bienlaits réels : plusieurs vous répondent nég-ativement, en alléguant que Tordre immuable des choses ne saurait être arbitrairement dérangé par l'intervention de l'homme '. D'autres hésitent, se dérobent, et, sans trancher la question, s'entendent avec les premiers pour déclarer que la prière n'a pas besoin d'être efficace pour rester bienfaisante-. Chimères et contradictions, X.T. C. F. 1 Car cette influence subjective de la prière dépend uniquement de la croyance à son influence objective. i']st-ce qu'on entreprend une conversation, si on ne voit personne à qui parler? Est-ce qu'on frappe à une porte avec la certitude qu'elle ne s'ouvrira pas? Si nous sommes convaincus de l'impuissance réelle de la prière, si elle se perd dans l'espace sans être entendue de Celui quelle veut fléchir, comme ces apostrophes passionnées que les p )ètes adressent aux lacs, aux rochers et aux forêts ; si nous ressemblons à des prisonniers enfermés dans lui cachot qui regarderaient se projeter sur les murs un fantôme de bonté et de puissance créé par leur hallucination, alors la prière est morte, car personne ne se condamnera à un elfort puissant pour se duper soi-même. Rassurezvous, N. T. C. F., et continue/, à prier. Dieu vous entend. Dieu peut et veut vous exaucer, et votre raison se mettra sans peine d'accord avec votre foi pour justifier votre piété. En effet, de l'aveu même des philosophes ([ue nous combattons. Dieu est un être personnel dont aucune borne ne limite 1 intelligence et dont aucun