Bossuet, Sermon aiir l'uni lé de l'Eglise
entourait leur camp ^. Ils s'étonnèrent et dirent : « Qu'est-ce que ceci? Moïse leur répondit : C'est le pain que Dieu vous donne pour vous nourrir '. » Ils le recueillirent chaque matin, ils le mangèrent et cette manne tombée du ciel fut leur aliment, pendant les quarante années que dura leur exode vers la terre de Chanaan.
Nous aussi, N. T. C. F., nous errons dans le désert de ce monde en proie à la fatigue, à la douleur, aux misères de toutes sortes qui font de notre vie un combat épuisant et sans trêve. « Ecoutez tous, fidèles! « sécrie saint Augustin. Sachez où vous êtes : vous « êtes au désert, vous soupirez vers la patrie. Tout ce « qu'a souifert le peuple hébreu dans la solitude, c'est <( la figure des maux qui nous éprouvent en ce monde (( où nous marchons sous la conduite du Christ, et des « consolations que nous ménage sa bonté. » Comme les Hébreux nous mangeons un pain exquis et savoureux descendu du ciel, une manne qui nous réconforte dans notre voyage vers la patrie, comme la première les réconfortait dans leur marche vers la Terre promise. La manne se composait de fragments menus et de chétive apparence, qui suffisaient néanmoins à apaiser la faim de tous, et personne nen avait ni plus ni moins, c/uelle que fût la quantité recueillie^. C'est le matin qu'il fal-
1. Miine (juuyue ras jatuit per circuKum casii-aruiii. {Ex., xvi, 13.1
2. Quod cuni vidissent filii Israël, dixerunt ad invicem : Manhu ? Quod sigiiificat. : qiiid est hoc?... Quihus ait Moyses : iste est panis, qucin Doininus dédit vnhis ad vescenduni. (Ex., xvi, 15.)
3. Nec qui plus colleyerat, habuit ampdius ; nec qui minus paraverat, reperit minus. (Ex., xvi, 18.)
lait la prendre^ car elle fondait aux rayons du soleil montant à V horizon K Elle ne tombait point au milieu du camp, mais au dehors. On ne la trouvait qu'en dépassant l'enceinte et en s'avançant vers la solitude. Enfin, elle ne descendait que pendant six jours de la semaine, et le septième, qui était celui du sabbat, les Israélites vivaient de la provision de la veille.
Ne reconnaissez-vous pas dans toutes ces circonstances autant de fîg'ures de la sainte Eucharistie ? Elle aussi excita létonnement des premiers qui en entendirent parler et ils s'écrièrent : « Comment celui-ci peut-il nous donner sa chair à rnanffer-? » Elle aussi se multiplie, pour suffire à toutes les âmes qui en ont besoin, se donnant tout entière à chacune, sans autre différence entre elles que celle de leurs dispositions. 11 faut aller vers elle comme vers la manne, au matin de la journée, en sacrifiant toute autre sollicitude ; au matin de la vie, avant que le soleil des passions ait tari dans l'àme les sources de l'amour pur ; avec un empressement qui exclue toute tiédeur, avec l'ardeur que mérite ce pain incomparable. Ce pain, on ne le trouve que hors du camp, dans la solitude, c'est-àdire en franchissant les limites des sens et de la raison, pour entrer en téte-à-téte avec le Seigneur, dans le domaine réservé où il a accompli ce miracle de sa bonté toute-puissante. Enfin, de même que la manne ne des-
1. (lolligehnnl aulein mane siiu/uli... cumque incaluissel sol, Uquefieha.t. (Ex.. xvi, 21.)
i. Qijornodo potcst hic noltia carncin suani durr ml mnmlucanduin. (Joan., vi, ;j3.
212 ŒUVRES i'ASIOHÀLES DÛ CARDINAL MATHIEU
cendait point au jour du sabbat, qui est la tig-ure du repos éternel, l'Eucharistie est le viatique de la vie présente et ses voiles tomberont au ciel, quand nous verrons face à face le Dieu sauveur qu'elle ne nous donne qu'en nous le cachant.
C'est de la manne eucharistique que nous allons vous entretenir, dans l'espérance de seconder les efforts de nos dévoués collaborateurs, de ranimer dans vos âmes la foi à la divine vertu de ce pain, et de préparer pour le temps pascal le triomphe de reconnaissance et d'amour que le Dieu de l'Eucharistie a le droit d'attendre, dans un diocèse où il est aimé et adoré depuis des siècles, avec une fidélité qui fait sa g-loire.
En faisant l'homme. Dieu pouvait, tout en le sacrant roi du monde inférieur, enfermer ses aspirations, ses facultés et sa fin dans des limites qui n'eussent point dépassé les exigences d'une nature créée. Etait-il nécessaire, en effet, qu'il naquît affranchi de l'ig-norance, de la convoitise, de la douleur et de la mort? De quel droit le néant aurait-il posé des conditions à l'Etre infini, et Ihonime se serait-il plaint s'il avait été condamné à gagner par le travail la nourriture de son intelligence comme celle de son corps, à lutter contre les passions, à souffrir et à passer par la mort, afin d'obtenir une récompense proportionnée à ses efforts, mais qui ne l'eût point introduit dans le sanctuaire de l'essence divine ?
• Imaginons une créature plus parfaite : une âme d'homme ornée de tous les dons de science, de bonté et de droiture qui peuvent l'embellir, animant un corps impassible et exempt de fatigue comme de douleur, voyant Dieu dans ses œuvres qu'elle connaît à fond, l'aimant avec toute la reconnaissance que méritent les bienfaits extraordinaires qu'elle lui doit et destinée à s'unir pour toujours à lui, sans traverser la mort! Ce chef-d'œuvre était possible.
Mais Dieu ne s'en est pas contenté ; car cet homme parfait restait l'idéal de la nature, et Dieu voulait nous élever au-dessus de toute nature. Jusqu'à la participation de son essence elle-même '. En soufflant sur le limon qui devint Adam, il ajouta à son être naturel un être divin qui le pénétra, l'enrichit, le transforma de fond en comble et l'introduisit dans une voie supérieure aux ambitions de toute créature, au bout de laquelle il devait voir Dieu face à face -. C'est ainsi que notre premier ancêtre, qui portait en lui les destinées de toute sa race, fut investi d'une vie divine, qui établit entre lui et le Créateur l'union la plus intime et la plus douce, et un échange incessant d'amour entre le Père céleste et le fils de la terre, que son inelfable générosité avait comblé de toutes les grâces en l'adoptant. Adam s'entretenait familièrement avec le Seigneur, il connaissait sa voix et entendait son pas sous les ombrages mystérieux de
1. Ut per hœc efficiamini divinœ consorles nRlura;. (Joan., m,