‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 86 sur 95 · Joan., VI · texte numérisé non relu

Joan., VI

avec une sensibilité exquise, délicate, profonde, qui frémit, qui se révolte, qui demande grâce et qui pourtant cède à un sentiment supérieur : l'amour triomphant de la nature, l'amour altéré de sacrifice, l'amour qui a faim et soif de s'immoler pour nous sur la table du festin eucharistique I

Les testaments ordinaires donnent souvent lieu à des rivalités, à des jalousies, à des compétitions d'héritiers avides, qui assiègent les mourants et se disputent l'influence sur leurs volontés atfaiblies. Quelque chose de ces préoccupations inférieures se retrouve jusqu'auprès de Jésus. Les Apôtres soupçonnent une crise d'où il sortira vainqueur. Déjà ils se voient ministres d'un souverain glorieux et réclament la première place dans son royaume futur. Et alors, le testateur dominant ces rivalités mesquines élève leurs pensées vers les vertus qu'il exige de ses héritiers. (( Les rois des nations les dominent, dit-il, et ceux qui ont le pouvoir se font appeler hienfaifcurs. Qu'il n'en soit pas ainsi parmi vous. Que le plus (/rand se fasse le plus petit et que le premier devienne le serviteur '. » Voila donc la disposition essentielle que nous devons apporter à la table du Seigneur. Avant de faire son testament, lui-même a commencé j)ar se ceindre les reins d'un VuKfe. par s'agenouiller devant ses

1. Rff/os (jenlium tloinlnnnliir eorinn : et qui potestatem habeni super f'os, henefici vocnntur. Vos autern non sic : scd qui major est in vobis, fiât sicul minor ; et qui pnpcessor est, sicut ministralor. (Luc, XXII, 2."i, 26.)

disciples, même devant le traître, et par leur laver les pieds '. Pour profiter de ce testament, il faut que chacun de nous s'abaisse devant ses frères, pardonne du fond du cœur, se mette sincèrement à la dernière place, et se reconnaisse indigne de recevoir ce legs magnifique que le Sauveur ne veut donner qu'à Ihumilité.

Les testaments ordinaires n'enrichissent ([u'une ou deux familles.

Souvent ils avantagent les uns au détriment des autres et souvent suscitent des inimitiés, des querelles, des procès. Enfin, les biens qu'ils confèrent diminuent toujours par le partage; heureux, quand ils ne sont pas dissipés par le vice ou par la mauvaise administration. Cherchez ce qui reste dans telle ou telle famille de l'héritage qu'elle a fait, il y a quelques années ! Un fils prodigue, un père spéculateur a passé par là, tout s'est fondu entre leurs doigts, et si le défunt revenait au monde, il ne trouverait plus à vivre sur son bien. Quelle différence avec l'héritage que Jésus nous a laissé! Accourez pour le partager, chrétiens: il y en a pour tout le monde et la manne ne s'épuise jamais. Il n'y a point de jaloux puisqu'il n'y a point d'exclus. Personne ne peut se plaindre d'être frustré de sa part ; car chacun reçoit la même, l'enfant qui fait sa première communion autant que le vieux prêtre blanchi au service de l'autel, l'assassin repentant qui monte à l'échafaud, autant que la vierge innocente, le simple fidèle qui ne

1. Cum accepisset linteinn, prœcinxit se... et cœpil lavare pedes discipulorum. (Joan., xui, 4, 5.)

reçoit qu'une petite hostie, autant que le pontife qui trempe ses lèvres dans la coupe du précieux sang. Au XV'' siècle, des hordes de fanatiques se soulevèrent et mirent la Bohême à feu et à sang en poussant comme cri de guerre : le calice! le calice! Ils se trompaient grossièrement et leur revendication était sans objet, puisque les deux espèces ne sont séparées que mysti<{uenient et que chacune cache le Seigneur tout entier : Manet Christus totus Siih iilraque specie^ c'est la parole de saint Thomas.

Donc, c'est toute la famille de Jésus qui est appelée à recueillir la totalité de l'héritage, c'est-à-dire tous ceux que Jésus reconnaît pour frères et sœurs, tous ceux vers lesquels il étendait avec amour ses bras fixés à la croix, tous ceux du salut desquels il était altéré quand il criait: J'ai soif!^ tous ceux qu'a régénérés l'eau du baptême, tous ceux qu'a purifiés la parole de l'absolution ! Que la famille s'agrandisse, que les missionnaires s'en aillent jusqu'au bout du monde recruter de nouveaux frères et de nouvelles sœurs à Jésus : la table du festin s'agrandira et toutes les nations pourront s'y asseoir, sans que jamais la nourriture ouïe breuvage sacré s'épuise; car la provision se renouvelle tous les matins. Tous les matins la manne tombe du ciel au moment où les lèvres émues des prêtres prononcent les paroles de la consécration : Nec suniptus consiiniifiir^.

Page 1