‹ ŒuvresChapitre 14 sur 41 · Prieur des Dominicains de \nnrv · texte numérisé non relu

Prieur des Dominicains de \nnrv

b ŒUVRES DL' CARDINAL MATHIEU

craindrais, Messieurs, de ne pas arriver à former les bruits convenables, et vous me permettrez de prononcer k la française Burke, Cromwell, Boston, etc., au lieu de Beurke, Crommouelle, Bosteunne, etc. Ne redoutez pas de moi, Messieurs, la traduction ni même l'analyse complète des 70 discours et des 1.300 pages que renferment les deux volumes de Burke, Je laisserai de côté presque tous les sermons proprement dits, et je choisirai dans les lectures, les passages qui, tout en nous permettant d'apprécier la manière de l'orateur, nous apprendront l'idée qu'il se fait du peuple irlandais et de la société américaine, deux sujets intéressants dont lun est tout à fait à l'ordre du jour et dont l'autre n'a cessé, depuis Tocqueville, d'attirer l'attention des voyageurs, des économistes, des hommes d'Etat et des philosophes.

L'Irlande! voilà, après Dieu, la grande passion de Burke et l'inépuisable thème de son éloquence. 11 disait un jour, en voyant défiler en son honneur un long cortège, précédé de la bannière verte qui est interdite à Dublin et ne peut se déployer librement qu'en Amérique : « J'aime tant ce drapeau que je ne puis le regarder sans verser des larmes, et j'aurais presque autant de bonheur à verser mon sang pour lui |que pour la croix ! » Sur les 70 discours imprimés, 24 sont consacrés exclusivement à l'Irlande, et il n'y a pas une page des autres où elle ne soit nommée. Les Maux de l'Irlande et leurs remèdes, In Foi de l'Irlande, triomphe de notre siècle. V Avenir de

UN PRÉDICATEUR COMIvMl'ORAIN 7

la race irlnndais^ chez elle et au dehors, saint Patrick, saint Colunibkille. O'TolL le dernier saint canonisé de l'Irlande, le Génie et le Caractère du peuple irlandais, O'ConnelL Y Eniancipateur, etc., voilà les titres de quelques-unes de ces Lectures oii les Irlandais accouraient en foule pour entendre parler deux-mêmes, et raconter leurs gloires passées, leurs douleurs, leur longue oppression, leurs revanches tardives, toute leur histoire depuis saint Patrick jusqu'à OConnell et à la suppression de VEglise établie. Burke se plaît à rappeler l'époque lointaine où l'Irlande par ses saints, ses missionnaires et ses savants exerçait une sorte de suprématie intellectuelle sur l'Europe barbare, et envoyait des apôtres, comme saint Columban, jusque dans nos montagnes des Vosges. Faut-il s'étonner de ce culte pieux pour le passé ? Non, Messieurs, car les peuples malheureux, qui ont connu quelques beaux jours, se consolent parle souvenir autant ({uepar l'espérance, et ils charment leurs douleurs en relisant leurs légendes, ces légendes qui viennent de trouver ici un défenseur si éminent' et qui sont bien plus vraies que l'histoire nébuleuse et maussade écrite par des mythologues d'outre-Rhin, comme celui que votre confrère a si bien exécuté.

De ces vieux récits, je n'emprunterai qu'un trait de la vie d'un saint personnage qui brillait au vi^ siècle par sa piété et sa science, et que les hagiographes français appellent Columba et les Irlandais Columb-Kill ou

1. M. de Guérie, membre de l'Académie, venait de lire un travail fort intéressant sur la Légende de Guillniime Tell.

8 ŒUVRES Dr CARDINAL MATHIEl"

Colombe de la cellule, mais quil ne faut pas confondre avec saint Columban, malgré la similitude du nom. Columba donna de son amour pour les livres la preuve la plus sing-ulière et la plus convaincante que jamais l'histoire ait enregistrée, et je crois vraiment, Messieurs, qu il aurait mérité d'être au moins votre associé correspondant, s il n'eût précédé de bien des siècles l'Académie de Stanislas, Jugez-en plutôt : Il était abbé du monastère de Derry qu'il avait fondé et il avait quarante ans, (( quand arriva un événement qui changea le cours de sa « vie et lui brisa le cœur. Le saint apprit que saint Firmian « (abbé d'un autre monastère) possédait une belle copie (( d'une partie des saintes Ecritures : le livre des « Psaumes. Columba désirait une copie de ce livre pour « lui-même. Il alla trouver Firmian et demanda com- (( munication du livre pour en prendre copie. Il fut « refusé : le livre était trop précieux pour qu'on le lui u confiât. Alors il demanda qu'au moins on le laissât (( entrer dans l'église où le livre était déposé, et, là, il « passa nuit après nuit à en prendre une belle copie. « Quand Columba eut fini cette copie, quelqu'un qui l'a- « vait épié alla dire à Firmian que le jeune homme avait « pris une copie du psautier. Immédiatement Firmian « réclama la copie comme lui appartenant. Saint Columba « refusa de la livrer et en appela au roi Dermott qui « résidait à Tara. Le roi rassembla ses conseillers : ils « examinèrent l'affaire et décrétèrent que saint Columba « rendrait la copie, parce que l'original appartenant à « saint Firmian, la copie lui avait été empruntée, et le « décret irlandais commençait par ces mots : « A chaque « vache son veau, à chaque livre sa copie. »

UN l'RÉDICATElR CO.NTKMPORAIN 9

(( Remarquez maintenant l'action de Columba, un « saint, un homme plongé dans la prière, qui jeûnait « tous les jours de sa vie ; un homme doué du pouvoir des « miracles, et, avec cela, caractère absolument irlandais. « Quand il entendit que le roi le condamnait à rendre le « livre précieux, il lui fit des reproches et lui dit : « Je suis « votre cousin et vous allez contre moi ? » Le roi répon- « dit qui! n'y pouvait rien. Que (it alors saint Columba? (( Il prit son livre sous le bras et partit pour l'Ulster, « afin de soulever les clans d'O'Neill et de Tyrconnel de (( Tyrone. Il était lui-même fils de leur roi, c'étaient « des clans puissants dans le pays, et dès qu'ils enten- '< dirent la voix de leur parent, ils se levèrent comme « un seul homme. Qui a jamais demandé en vain à des « Irlandais d'aller donner et recevoir des covips ? Ils se « levèrent; ils suivirent leur «glorieux, leur héroïque « moine jusqu'à Wesmeath. Ils rencontrèrent le roi et « son armée, et je regrette de le dire, le résultat fut une (( bataille, dans laquelle des centaines d'hommes furent « tués et les belles plaines du pays inondées de « sang-. Ce fut seulement alors que saint Columba eut « conscience de la terrible faute qu'il avait commise. (( En véritable Irlandais, il s'était d'abord battu et « n'avait commencé à réfléchir qu'ensuite. »

Je ne sais pas, Messieurs, comment les jurisconsultes distingués qui m'écoutent apprécieront le considérant et la sentence de leurs confrères de Tara, ni quel jugement vous porterez sur toute cette aff'aire. Pour moi, vous l'avouerai-je ? fléau pour fléau, j'aime encore mieux la guerre pour un manuscrit que pour une femme, et je ne

plains pas plus les Irlandais tués à Wesmeath que les Grecs elles Troyens infortunés qui ont péri sous les murs de Troie, pour réparer 1 irréparable outrage infligé à Ménélas par sa perfide épouse. L'expiation fut terrible pour Columba :

(( Le lendemain de la bataille, il était agenouillé « devant un prêtre, confessant sa faute. Les évêques « s'assemblèrent, délibérèrent sur le cas, et la suite en <( fut que le pauvre saint Columba fut excommunié. « Quant au livre, il n'en fut plus question : il ne le « rendit jamais. Chose étrange, mes amis, le livre en '< question, écrit de la propre main de saint Columba, « existe encore et on le montre jusqu'aujourd'hui en « Irlande '. Le coupable alla se confesser avec une grande <( douleur à un vieux moine appelé Molaise. Pour le « sang qui avait coulé, et, si vous le voulez, pour le scan- « dale qu'avait donné son humeur irascible, il se déclara « prêt à accepter toute pénitence qui lui serait imposée. <( Le confesseur lui posa cette question : a Quel est le « plus grand amour que vous avez dans le cœur? » Et « le pauvre pénitent répondit : « C'est l'amour que j'ai « pour l'Irlande ; voilà la plus grande alTection de mon « cœur. )) Alors la plus cruelle des pénitences lui fut « imposée : c'était de quitter l'Irlande, de ne plus la

1. Montalembert, qui s'est occupé de Colomba dans les Moines d'Occident, confirme cette assertion de Burke : « Le livre sacré conservé depuis 1.300 ans dans la famille d'Odonnell, appartient aujourd'hui à un baronnet de ce nom qui en a permis l'exhibition dans le musée de l'Académie royale irlandaise, où chacun peut encore le voir» 'Moines d'orcidcnl, t. III, in-12, p. i.3i).

UN PliKUlCATHUR CO.NTILMPORAIN il

<( voir, de ne plus jamais poser le pied sur son sol. La « sentence rendue, il tomba par terre, comme si la main « de Dieu l'avait brisé, comme le Seigneur tomba sous « sa croix qu'il ne pouvait porter. Se relevant, avec des « yeux désespérés, il regarda en l'ace le terrible confes- « seur auquel il avait confessé son péché ; puis faisant « vm effort, il accepta le grand sacrifice et dit : « Père, « ce que vous avez dit sera acccompli... » Le cœur brisé (( et les yeux pleins de larmes, il adressa un dernier « adieu à la verdoyante île des Saints, et s'en alla dans « une île des Hébrides, sur la côte septentrionale (( d'Ecosse. Là, au milieu du brouillard et des tempêtes de « cette région inhospitalière, là, sur le rocher nu, il bâtit (( un monastère et fonda la célèbre école d'Iona... Il était « destiné à y demeurer trente-six ans, gardant pour « l'Irlande un amour passionné qui s'exhalait dans des « chants qui nous ont été conservés :

« Mieux vaut la mort dans l'irréprochable Irlande « qu'une vie sans fin ici, en Albanie. Quel délicede cou- (( rir sur la mer aux vagues blanches et de voir ses <( vagues se briser sur les grèves d'Irlande ! Quel « délice de ramer dans sa petite barque et d'aborder, (( au milieu de la blanche écume, sur les grèves « d'Irlande ! Ah ! que ma barque volerait vite, si sa (( proue était tournée vers ma chênaie, en Irlande! Mais <( la noble mer ne doit plus me transporter que vers l'Al- « banie, le pays des corbeaux. Mon pied est bien dans « ma petite barque, mais mon triste cœur saigne tou- « jours. Il y a un œil gris qui se tourne sans cesse vers (( Érin : cet œil ne reverra plus en cette vie, ni les

« hommes d'Érin, ni les femmes. Du haut de ma barque, « je promène mon regard svirla mer, et il y a une g-rosse « larme dans mon œil gris et doux, quand je me retourne « vers Érin, vers Érin où les chants des oiseaux sont si « mélodieux, et oùlesclercs chantent comme les oiseaux. '< où les jeunes hommes sont si doux, et les vieux si « sages, les hommes illustres si nobles à regarder, et « les femmes si belles... Jeune voyageur, emporte avec « toi mes angoisses, porte-les à Commgall de l'éternelle « vie. Emporte avec toi, noble jeune homme, mon orai- (( son et ma bénédiction ; une moitié pour l'Irlande, « qu'elle soit sept fois bénie I et l'autre moitié pour l'Al- (( banie. Emporte ma bénédiction à travers la mer, (( emporte-la vers l'ouest. Mon cœur est brisé dans ma « poitrine ; si la mort subite vient me surprendre, ce « sera à cause de mon grand amour pour les Gaëls. » <( Columba mourut en o97, dans son monastère d'Iona, et Montalembert lui a consacré un des plus beaux chapitres de ses Moines d'Occident.

Les beaux jours et les récits agréables sont rares dans l'histoire d'Irlande. Dès le xii*' siècle, avant que le pays fût sorti de la confusion féodale, les Anglais y arrivent, l'occupent pour n'en plus sortir, et, suivant l'expression du poète, l'émeraude de rOccident fut enchâssée dans une couronne étrangère. Vous pouvez bien croire. Messieurs, que les envahisseurs ne sont point ménagés par Burke. Il rend hommage pourtant à leurs grandes qualités ; mais s'il les juge plus équitablement que ne font ses compatriotes, on voit (ju'il ne les aime guère davantage :

IN PRÉDICATEUR CONTF.Ml'OlîAIN l3

(( Je connais bien le peuple anglais. Quelques-uns des (( meilleurs amis que j'aie au monde sont en Angleterre. « Ils ont beaucoup de qualités ; mais les meilleurs d'entre « eux éprouvent à l'égard de l'Irlande un mépris secret, « tranquille, passif. Un Anglais ne haïra pas, en règ-le « générale, un Irlandais qui sera son frère dans la foi, u mais il nous méprisera tranquillement... Loin de moi u pourtant la pensée de rendre les Anglais odieux ! D'a- « bord je ne veux voir personne haïr son voisin, et puis (( c'est bien inutile d'exciter de pareils sentiments, Enga- « ger un Irlandais à ne pas aimer l'Angleterre, c'est « engager le chat à prendre la souris. »

Avec Henry VIII, le martyrologe irlandais s ouvre pour ne se fermer qu'en 1829, et les fils de saint Patrick souffrent et meurent pour leur foi avec un courage, une obstination généreuse que Burke admire conmie un don du ciel, sans toutefois méconnaître les causes humaines qui l'expliquent jusqu'à un certain point : « Le protes- « tantisme était présenté à nos pères par les mains détes- (c tées qui avaient ravi à l'Irlande sa couronne, il leur « était tendu à la pointe de cette épée qui avait versé i( le sang de ses meilleurs enfants. Le breuvage nauséa- (' bond leur était offert dans la coupe empoisonnée qui « donna la mort au dernier de ses grands comtes, Owen <( Roë O'Neill, J'admets que les Irlandais firent des difi< ficultés pour accueillir une religion qui se prétendait « instituée de Dieu, avec un chef tel que le saint « Henry VIII, une nourrice telle que la chaste Elisabeth, (( des missionnaires aussi doux, aussi humains que le « tendre Olivier CroniAvell ! »

\i (KLVRKS DL" CAKDI.NAl, MAIIIIEI

Sur Crom^vell qui, si je ne me trompe, a précisément inspiré à Garlvle sa théorie des héros, Ihistorien anglais et l'orateur irlandais diffèrent absolument d'opinion, comme vous en jugerez par cette petite anecdote qui vous montrera comment Burke égaie d'une pointe d humour jusqu'aux récits les plus sombres :

« Alors Cromwell déporta les catholiques irlandais « dans le Connaught, et, souvenez-vous-en, il leur « donna le choix. Il leur dit : Maintenant, si vous ne « voulez pas aller au Connaught, je vous enverrai en (( enfer. Les catholiques irlandais tinrent conseil et « dirent : Il vaut mieux pour nous aller au Gonnaught, « il peut avoir besoin de l'autre endroit pour lui-même. « Dieu me garde de condamner personne à l'enfer ; mais « je ne puis m'empècher de penser à ce que me dit une « fois un pauvre charretier de Dublin, Il aperçut un « portrait de Cromwell et me dit : « Celui-là, à coup « sûr, est allé au diable. — Mon ami, lui répondis-je, ne (( manquez pas à la charité, ne dites pas cela, cela n'est a pas charitable. — Tonnerre et terre, me répliqua-t-il, « si celui-là n'est pas allé au diable, à quoi sert donc « d'avoir un diable ? »

L'antithèse vivante de Cromwell, l'homme que Burke ne se lasse point de louer, qu'il chante, qu'il exalte sur tous les tons, vous l'avez nommé. Messieurs, c'est Daniel O'Connell, l'émancipateur, le triomphateur pacifique, l'homme au nom duquel ont certainement battu les cœurs de ceux d'entre vous qui étaient jeunes, il y a trente ans. Vous connaissez la triste situation de l'Irlande à la fin du siècle dernier et au commencement du nôtre,

LiN l'RÉDlCATliLIÎ CONTtMl'OKAlN 15

les promesses faites et non tenues par Pitt, les prises d'armes de 1782 et 1788, la suppression du Parlement de Dublin et toute cette histoire que M. Hervé a si bien racontée récemment dans la Revue des Deux-Mondes. Burke rappelle ces tristes conjonctures :

(( C'était fini de Tlrlande, le Parlement était aboli, (( le cœur de l'Irlande brisé. Rien ne restait à l'Irlande (( f{ue son peuple et sa foi. Son peuple était encore là, « la foi vivait encore dans les esprits et dans les cœurs, « et l'Irlande épuisée, mourante, gardait les deux plus « grands dons que Dieu puisse faire à une nation : la <( foi et une population nombreuse, forte, aimante, qui « en 1828 comptait 8 millions d'àmes. Dieu leur accorda « un autre grand et magnifique présent, un chef, un « leader irlandais, un géant par la taille, par l'intelliu gence, par l'énergie et le courage avec lesquels il « lit trembler la législature anglaise au cri de : Justice « pour l'Irlande ! Un géant au ca'ur de lion qui ne con- « nut jamais la crainte, qui se dressa devant la nation « comme un représentant de l'Irlande, la gloire et « l'orgueil de l'Irlande et la terreur de ses ennemis, « Daniel O'Connell, l'homme de Kerrv ! Il vint avec « 8 millions d'hommes derrière lui. et se présenta aux « portes de la Chambre des Communes qui lui furent « fermées. Il frappa à cette porte, et tonnant au nom « de 8 millions d'hommes qui parlaient par sa bouche, u il s'écria : Ouvre-toi pour moi, porte fermée jusqu'a- « lors par le démonde l'iniquité et du fanatisme ! Ouvre- « toi pour moi et pour mon peuple, je le demande au « nom du Dieu de liberté et de justice ! Sa voix ressem-

« blait à la voix d un saint ébranlant les portes du ciel « à force de prières. Sa voix frappait contre cette porte ■■<■ comme la trompette de Josué frappait contre les murs « de Jéricho ; et, de même que les fortes nmrailles de la « cité s'écroulèrent au son de la trompette d'Israël, de « même, à la voix du tribun de l'Irlande, cette porte « fermée depuis trois cents ans, cette porte scellée avec <v du sang irlandais pour qu'elle ne pût jamais s'ouvrir (( à un Irlandais catholique, roula sur ses gonds, et au « milieu des fanatiques terrifiés et des lords d'Angle- M terre, on vit s'avancer majestueusement le puissant et « terrible Irlandais, Daniel O'Connell ! Oh ! mes amis. « cela ressemblait à l'entrée d un taureau dans une bou- « tique de porcelaine ! »

Dans O'Connell, Burke admire tout : sa taille, son esprit, son cœur, ses plaisanteries, son talent de donner des surnoms, et il a une manière de raconter son duel célèbre avec un alderman de Dublin qui équivaut presque à une absolution :

t> D'Esterre leva sa cravache sur le fils le plus dévoué « de l'Irlande. Que pouvait faire O'Connell? Insulté à « plusieurs reprises, il risqua pour l'Irlande cette vie « qui était si précieuse à l'Irlande. Je ne le justifie pas, « et, du haut du ciel, lui-même ne me demande pas de « le justifier. Que pouvait-il faire cependant ? Il accepta « le défi, et un beau matin M. d'Esterre prit une voiture <( et se fit conduire à 10 milles de Dublin, dans un pré « où il rencontra O'Connell. En apparence, d'Esterre « était sûr de la victoire. D'abord, c'était un mince, « frêle et misérable petit homme, tout pareil à un

UN PRÉDICATKUK CONTE M POU A l.N 17

u hareng' desséché. Il l'allait, pour Tatteindre, un tireur « capable de tuer un rat à la distance d'un demi-mille, « tandis qu'O'Gonnell était admirablement formé et « développé, une vraie montagne d'homme. Tirer sur « O'Connell, c'était comme tirer sur une meule de foin, « et il était à peine possible de le manquer. De plus, « d'Esterre était un fin tireur, et O'Connell passait pour « être bien plus fort avec la plume qu'avec le pistolet. « Je tiens mon récit de deux vieillards qui se trouvaient « sur le terrain. Ils disent que le désir du meurtre se « lisait dans l'œil de d'Esterre au moment où il visa. « O'Connell, lui, était là comme champion de l'Irlande. « Il avait besoin, selon les idées du temps, de se battre « avec cet homme pour garder sou influence sur le peuple. « Il leva son pistolet avec une apparente négligence, « mais en le dirigeant de son perçant œil gris. Deux « coups de feu retentirent : une balle passa en sifflant « devant les yeux d'O'Connell, d'Esterre tomba et ne « se releva plus. Il y avait là un gentleman protestant, « le major Macnamarra, qui avait eu bien des duels « dans sa vie. 11 s'approcha d'O'Connell avec des larmes « dans les yeux et lui dit : <( Dan, voilà le plus beau « coup qui ait jamais été tiré. Si je dois finir sur le ter- « rain, je souhaite que mon homme s'en tire aussi bien « que vous. C'est presque un honneur d'être tué aussi « proprement. »

Combien l'orateur est heureux de pouvoir dire qu'il a contemplé de ses yeux son héros !

« Il a contribué, entre autres choses, à faire de moi « un prêtre. Un des plus chers souvenirs de ma jeu- C"' Mathieu. — II 1

« nesse, une des choses qui m'ont le plus impressionné, « cest d'avoir vu dans la chapelle de Galway ce grand « catholique, cet homme qui agitait le monde, cet homme « qui faisait trembler tous ceux qui le rencontraient, « venir à la messe de huit heures du matin, et s'age- « nouiller au milieu de nous pour recevoir la sainte « communion, c'est de l'avoir contemplé, absorbé dans « la prière en présence de Dieu, d'avoir, pour ainsi dire, « épié les grandes pensées qui passaient sur son front « puissant, et de l'avoir vu renouvelant devant Dieu les « serments qui l'enchaînaient à la religion et à son pays. »

On sait que le grand agitateur mourut en Italie en 1847, que plus tard ses cendres furent ramenées dans sa patrie et qu'un monument national lui fut érigé à Glosnewin près de Dublin. Burke fut l'orateur de cette solennité, et il prononça l'éloge funèbre du héros sous un dais, en plein air, devant cinquante mille personnes. Voici la péroraison de ce discours, le seul, à peu près, des deux volumes qui ait été prononcé en Irlande,

« Le temps, qui ensevelit tant d'hommes et tant de « mémoires, l'exaltera encore, lui et son œuvre. Quel « est celui de nos grands hommes qui, tant d'années après « sa mort, pourrait réunir autour de sa tombe autant de « cœurs aimants? Nous sommes aujourd'hui les repré- « sentants, non pas seulement d'une nation, mais d'une « race Qusenam regio in terris nostri non plena laboris ? « Où est le pays qui n'ait vu nos compatriotes et entendu « leur voix? Eh bien ! partout où il y a un Irlandais, fûtce ce au bout du monde, son âme et ses .sympathies sont « ici avec nous, le soldat catholique irlandais se transporte

« des plaines de l'Inde jusqu'ici par la inagie de l'amour. (( Le matelot irlandais qui tourne sa roue dans les mers « lointainesduSud, et voit, à l'heure qu il est, les étoiles « brillantes sur les flots silencieux, joint sa prière à la « nôtre eninvoquant la «glorieuse ima^e et le nom vénéré (( d'O'Connell. . . . Tous les Irlandais catholiques distin- « guent, dans cette poussière que nous honorons aujour- « d'hui,le bras puissant qui les a défendus, la langue élo- « quente qui a proclamé leurs droits et revendiqué levn-s « libertés, la forte main qui, ])areillc à celle des Maccha- (( bées anciens, a brisé leurs chaînes et relevé leurs autels. « Et quand tous ceux qui entourent aujourd'hui sa tombe c( auront disparu, toutes les générations futures d'Irlan- « dais, jusqu'à la lin des temps, se souviendront de son « nom et de sa gloire. »

Chateaubriand a dit du connétable du Guesclin que son cercueil prenait des villes. On peut bien dire d'O'Connell que c'est lui qui, du fond de son tombeau, a remporté la dernière victoire gagnée par les Irlandais, la suppression de l'Eglise anglicane ou Eglise établie d'Irlande. C'est son esprit, en elfet, c'est son iniluence posthume, c'est la force qu'il a donnée aux Irlandais et à leurs revendications qui ont amené cette grande mesure libérale, l'honneur du parti wigh et de son chef Gladstone. S'il faut en croire notre orateur, c'était quelque chose de bien singulier que cette institution :

« Il y avait donc en Irlande une Eglise protestante « pleine d'argent, enrichie des dépouilles de la véritable « Eglise de Dieu, appuyée sur la force de l'Angleterre « et absorbant toutes les ressources vitales de la contrée.

(( Si on se demandait à quelle Eglise appartient la nation « irlandaise, on répondait : Oh 1 l'Eglise d'Irlande est « une Eglise protestante ! Il y avait, dans le comté de « Cork, un i-ecteur de paroisse qui fut un jour appelé aux « assises comme témoin. Le chef de justice, qui était un « lord protestant un peu fanatique, dit au prêtre : « Mon « bon Monsieur, seriez-vous assez bon pour me dire com- « bien vous avez de protestants dans votre paroisse ? — '( Pas un seul, gloire en soit au Père, au Fils et au Saint « Esprit », répondit le prêtre. Quand le doyen Swift (( (c'est le célèbre pamplilétairej prêchait, sa cong-régau tion se composait uniquement de son clerc Roger, et a au lieu de dire : Mes chers frères, il commençait ainsi: (( Mon cher Roger. On raconte même l'histoire d'un mice nistre protestant qui vint trouver un curé et lui dit : « Notre évêque arrive pour visiter ma paroisse, et il trou- (i vera si peu de protestants que je vous prie de me prè- (( ter une congrég-ation. L'histoire ajoute (mais ce n'est .( qu'une histoire) que le prêtre catholique lui prêta quelce ques-uns de ses paroissiens. Et quand l'évêque protes- <c tant vint et aperçut ces g-ens si trancjuilles qui n'oucc vraient pas la bouche, il dit (toujours suivant la chro- (c nique) : ce J'en jure par l'Evangile, voilà la congrégation ce la mieux tenue que j'aie jamais A'ue ! »

C'était, comme on le voit, un culte consistant surtout en un budget, et Burke en prononce l'oraison funèbre d'un cœur fort léger :

ce Une véritable merveille vient de s'accomplir. O'Con- « nell était dans son tombeau, le peuple irlandais était " paisible, il n'y avait aucune agitation, nous ne tenions

UN piu':dicateuf< contemporain 21

« aucun meeting pour dénoncer l'Eglise protestante, (( nous ne la dénoncions pas au Parlement. Il ne se pas- « sait rien d'extraordinaire. Tout au plus distinguait-on « un peu de fumée venant d'Amérique (l'agitation fénia- « ne), une petite boullée de cigare, juste assez pour dire: (c II doit y avoir du feu, puisque voilà de la fumée. L'ir- « lande n'était pas seulement pacifique, elle était presque « indifférente. Cependant l'heure de Dieu était venue, « Dieu avait regardé cette nation volée, pillée, abattue, « assassinée. Depuis 300 ans, la voix des saints, des saints « martyrisés pour l'Irlande demandait justice. La voix des « martyrs, du sein de leurs tombes irlandaises, appelait « l'heure de Dieu. L'heure de Dieu vint, et une voix, sans « doute descendue du ciel, murmura à l'oreille du premier « ministre anglais : Il faut en finir avec l'Eglise protes- « tante d'Irlande. Son heure est venue, elle a été jugée (( et condamnée, elle a été pesée dans la balance et trouvée « trop légère. Il y a du sang sur ses mains, il y a du « sang sur sa face. Qu'elle s'en aille avec tous les autres « mensonges, avec toutes les autres hypocrisies qui ont

« disparu du monde Et, à notre grand étonnement, la

« loi passa, et la reine, le chef de cette Eglise, remarquez- « le bien, fut obligée de signer le bill de sa propre main. « Vous imaginez-vous le Pape signant un acte quidécla- « rerait que l'Eglise catholique n'existera plus en Amé- « rique ? »

La conclusion à laquelle Burke revient sans cesse, après chacune de ces excursions historiques, c'est qu'entre la religion catholique et l'Irlande il y a une alliance intime ([ui a été cimentée dans le sang et les

larmes, que lémancipation succédant à de longues douleurs a rendue plus étroite encore, et qui fait du catholicisme un élément essentiel et indestructible de la nationalité irlandaise :

<( Notre histoire nationale commence avec notre foi et « se confond tellement avec notre sainte religion que si « vous séparez ces deux choses, le nom de notre pays « disparaît des annales du monde, tandis que, d'autre « part, rirlande chrétienne et catholique, l'Irlande sainte, « l'Irlande évangélisant les nations de l'Europe, l'Irlande « souffrant pour sa foi comme jamais peuple n'a souffert, « a écrit son nom en lettres d'or sur les plus belles pages « de l'histoire.

« L'Irlande et sa religion sont si étroitement liées que, (( dans les jours de prospérité et de paix, elles ont brillé « ensemble et que, dans les jours de douleur et d'op- « probre, elles se sont prêté un mutuel appui. Quand « l'ancienne religion fut chassée de ses sanctuaires, elle « trouva un temple dans chaque chaumière de notre « pays, un autel et un asile dans le cœur de tout Irlan- <( dais. Quand la guerre de conquête dégénéra en guerre « d'extermination, la foi, et la foi seule, resta pour la « race irlandaise le seul principe de vitalité et d'exis- (( tence nationale, le seul germe de liberté et d'espé- (( rance. Leur religion catholique devint la passion domi- (( nante de leur vie, et, dans leur amour pour leur « auguste mère souffrante, ils lui dirent avec le poète :

Dans la peine et le danger, ton sourire a éclairé ma roule, jusqu'à ce que l'espérance a semblé fleurir au milieu des épines qui me meurtrissaient. Plus sombre était notre fortune, plus

ardente brûlait la flamme de notre mutuel amour, jusqu'à ce que la honte s'est changée en j^loire et la crainte en confiante ardeur. Oui, au sein même de mon esclavage, j'ai goûté dans tes bras le sentiment de ma liberté, et j'ai béni les douleurs qui augmentaient ta tendresse pour moi.

Quel est donc aujourd'hui le caractère de ce peuple irlandais, après la longue oppression dont il se relève à peine ? Quelles sont ses qualités, quels sont ses défauts ? Quelles réserves doivent se mêler à l'admiration qu'il a méritée pour son courage et à la pitié qu'inspireront toujours ses malheurs? Demandons-le à Burke lui-même qui, en vingt endroits, trace de ses compatriotes un portrait flatté, peut-être, comme tout portrait dont le peintre aime passionnément le modèle, mais vivant et, à n'en pas douter, ressemblant.

« J'ai beaucoup voyagé sur tout le continent euro- « péen, à l'exception de la Russie et de la Turquie, et « rien ne m'a plus frappé que les différences de caractère « entre les différentes races. Par exemple, j'ai voyagé en « France, et là j'ai trouvé un peuple vif, ardent, géné- « reux et passionné, très poli, des gens toujours prêts (( à se déranger pour vous servir, qui s'ingénient à vous (( être agréables, et qui, en entrant dans une voiture ou « un Avagon, mettent le chapeau en main et s'expriment « ainsi : Voulez-vous me permettre, Monsieur, de vous « dire un mot ? . . . »

On éprouve un certain plaisir à constater que nous

n'avons pas tout k fait perdu notre vieille réputation d'urbanité, et que tout le monde ne partage pas l'opinion de M. de Bismark qui appelle les Français des Peaux- Rouges. Burke, du reste, nous témoigne de la sympathie en toute occasion, et se souvenant que nous sommes comme lui de race celtique, il dit volontiers : Nos cousins de France.

« L'étranger qui se rend en Irlande y trouve un peuple « vif, brillant, intelligent, généreux et ardent. S'il <( hasarde une plaisanterie, elle n'est pas plus tôt sortie « de ses lèvres que l'Irlandais se met à rire, montrant <( par ce rire instantané qu'il goûte la plaisanterie. Si (( l'étranger ne plaisante pas, le plus simple paysan « irlandais qu'il rencontrera sur la route plaisantera à sa « place. S'il a besoin d'un verre d'eau et le demande, « il est probable que la femme du fermier lui dira : « Ne « prenez point d'eaii, Monsieur, cela ne vous vaut rien. « Acceptez plutôt ce verre de lait, y Peuple de premier « mouvement, parlant avant de réfléchir, disant le mot « d'abord et se demandant ensuite s'il a eu raison ou « tort de le dire, capable de vous donner d'abord un (( soufflet, et de penser que vous ne l'avez pas mérité, « plus ou moins sans gêne, imprévoyant, laissant les « choses suivre leur cours naturel.

« Passez en Angleterre : il semble que vous avez « quitté ce monde pour une autre sphère. Chacun y reste (( à sa place. Vous pouvez traverser tout le pays sans « que personne, vous adresse soit un bonjour, soit une « insulte. Si vous avez besoin d'un verre d eau, n'ayez <( pas peur : on ne vous offrira pas même un verre de " petit-lait. >>

TN PRÉDirATEl.It CONTK.MPOHAIN 23

Burke revient, à plusieurs reprises, sur cette gaieté du peuple irlandais que tant de siècles d'oppression n'ont pu altérer :

« Si une autre nation sur la terre avait passé par trois (( cents ans de j^^uerres intestines, quatre cents ans d'in- « vasions et ensuite trois cents ans de persécution reli- « gieuse, le cœur et le tempérament de ce peuple seraient « brisés, et jamais on ne verrait un sourire sur la face « de cette nation. Eh bien 1 En dépit de tout ce qu'il a « souffert, en dépit de toutes les persécutions accumulées « sur lui, l'Irlandais d'aujourd'hui a le cœur aussi léger, « l'œil aussi brillant, le jarret aussi souple à la danse « que n'importe quel homme sur terre. Fournissez-lui « une occasion et il vous lancera une réplique telle que « vous n'en aurez jamais entendu. Dans mon comté « natal de Galvvay f j'affirmerais que plusieurs d'entre « vous connaissent l'endroit), il y avait un pauvre diable « en culottes de velours à côtes et en bas gris. Quant à (( ses souliers, je ne les mentionne pas, vu qu'ils n'avaient (( ni semelles ni dessus. Il se tenait debout à l'entrée de u sa chétive cabane, tandis que son cochon était dans « l'intérieur, qui jouait avec les enfants. Un Anglais vint « à passer, il vit le cochon dans la maison et dit à notre « homme : (( Comment, mon brave homme, pouvez- « vous laisser ce cochon dans votre maison? Cela ne « fait pas bon effet. — Quoi, dit l'Irlandais, est-ce « que ma maison n'est pas aussi bien installée que « peut le désirer un cochon raisonnable et point trop « exigeant? »

« Oh ! le cœur léger de la race irlandaise ! Si sur

26 ŒUVRES DU CAKDINAL MATIIIFX

« cette plate-forme il y avait un joueur de cornemuse « ou un ménétrier irlandais et qu'il jouât une g^igue (( irlandaise, croyez-vous que, tout prêtre, tout reli- (( gieux que je suis, je ne sentirais pas mes jambes se tré- (c mousser sous moi ? »

La race irlandaise se distingue par la pureté des mœurs et les vertus domestiques : « la pureté qui rend ( les femmes irlandaises aussi chastes que les nonnes ( dans leurs cloîtres, la pureté qui rend l'Irlandais aussi ( fidèle à sa femme que le prêtre à son autel, la pureté qui

fait du mormonisme et des excès du libertinage quelque

< chose d'absolument étranger à notre race et à notre ( peuple. Oui la femme irlandaise est la gloire de l'Ir- ( lande, elle est la gloire de son pays ! . . . . Je demande ( à tous ceux qui ne croient pas à la religion catholique ( de m'expliquer ce simple fait : Comment se fait-il que,

< tandis que les mormons se recrutent dans toutes les nations d'Europe et dans tous les peuples d'Amérique, ils n'ont que cinq Irlandais avec eux? Et parmi ces cinq, quatre sont arrivés à New- York la semaine der-

< nière. Un reporter du Herald les rencontra et leur dit : « Répondez-moi franchement, est-ce que vous êtes devenus mormons ? » Ils répondirent : « Oui. nous le sommes. — Mais est-ce que vous ne venez pas de l'Irlande ? » La réponse qu'il obtint fut celle-ci : C'est vrai, nous venons du nord de l'Irlande ; mais nous sommes nés Ecossais. » Hommes et femmes d'Irlande, je le dis à la gloire de votre race, il n'y avait qu'un seul Irlandais parmi les mormons. Qui est-ce qui a pu le conduire chez eux? .le n'en sais rien, je voudrais

<( bien le rencontrer et causer une demi-heure avec lui. (( Peut-être qu'il ressemblait k celui qui se joig-nit aux (( Trembleurs dans le Kentucky. 11 s'était coilTé du « chapeau blanc, avait endossé tout le costume et avait (( l'air d'un bien édiliant personnage. Il vint trouver un « prêtre avec les bras croisés, les yeu.x retournés, en « citant des textes de l'Ecriture. Le prêtre, qui ne le « connaissait point, le prit pour un quaker. Mais le drôle « retroussa ses manches et montra le signe de la croix « et la Sainte ^'ierge et saint Jean tatoués sur son bras. « (i Regardez cela, A'otre Révérence, dit-il. — Mon Dieu, « lui dit le prêtre, est-ce que vous n'êtes pas quaker? « — Oui, je le suis pour le quart d'heure. — Comment (( vous êtes-vous mis avec eux? — Oh ! pour dire la « vérité de Dieu, je suis venu chez eux pour voir si « c'étaient des gens sérieux. Votre Révérence, ajouta-t-il, « c'est du lard et des choux que nous mangeons tous les

« jours et cela me va tout à fait »

(^ Y a-t-il une nation sur la terre où la fidélité des « maris à l'égard de leurs femmes, des fils à l'égard des « pères et mères, du père à l'égard de ses fils éclate en « traits plus magnifiques? Il y a quelques années, l'Angle- « terre dit à l'Irlande que les époux irlandais pourraient « ronipre par le divorce avec leurs femmes irlandaises. « On n'entendit d'un bout à l'autre du pays qu'un « immense éclat de rire. « Oh 1 écoutez donc I Un (( homme pourrait se séparer de sa femme ! la malédic- « tion de CromAvell sur lui ! » Autrefois l'Angleterre « dit aux pères d'Irlande que c'était une félonie d'ena voyer leurs enfants à l'église catholique, et jamais

28 ŒLVRKS Dl" CARDINAL MATFIICU

les pères d'Irlande ne manquèrent k ce devoir sacré de Téducation. Quand on découvrait qu'un homme envoyait ses enfants a l'école, il était passible d'amende et d'emprisonnement. Les Irlandais, qui n'avaient jamais été serfs, refusèrent d'être les esclaves de l'ignorance, et l'Irlande fut toujours une nation instruite. Dans les plus mauvais jours de notre persécution, dans les plus mauvais jours de notre misère, il y avait un homme dans le pays qui n'a jamais cessé d'être respecté presque à l'égal du prêtre : c'était le pauvre scholar (maître d'école) qui, avec quelques livres sous le bras, s'en allait d'une ferme à l'autre avec son : Dieu vous bénisse tous ici 1 Tout ce qu'il y avait de mieux k la maison était pour lui, pour lui le meilleur lit, pour lui la chaise la mieux empaillée. Et les enfants étaient convoqués des maisons voisines et de tout le village. Il pouvait passer une semaine dans chacune, et, de temps en temps, chaque chaumière d'Irlande était ainsi changée en maison d'école. Jai connu des vieillards de ma famille qui se souvenaient de l'année 1782. Je les ai vus quand j'étais enfant, et ces vieillards élevés dans ces jours de persécution, de misère et d'ignorance forcée et obligatoire, étaient des controversistes de première force. Ils savaient lire et écrire, ils savaient par cœur les sermons du docteur Gallaghers. Il n'y avait pas d'évêque ou de ministre protestant d'Irlande qui put tenir cinq minutes devant eux ! . . .

'( Le premier des amours, après celui de Dieu, c'est « l'amour de la patrie et du sol natal. Y a-t-il jamais eu

UiN PKliDECATEUR CONTEMPORAIN 29

« uii pays aussi aimé par les siens que l'Irlande ? Pre- « nons, par exemple, pendant les trois siècles de persé- « cution, ces vieux religieux irlandais, dominicains et « franciscains, qui appartenaient aux premières familles (( du pays, les O'Neill, les Alaguire, les Mac-Donnell, « et il Galway, les Blake et les Burke. C'était l'habitude, « pour ces braves jeunes gens, de se sauver la nuit vers « la côte irlandaise, où ils s'embarquaient pour aller « étudier à Rome, en France ou en Espagne. Jouissant « du délicieux climat de ces contrées riantes, entourés «c d'honneurs, menant une vie facile, occupant leur temps M par l'étude et les plaisirs d'esprit de la vie sacerdotale, « chacun d'eux pourtant se sentait mal à l'aise. Pour « employer la vieille expression familière, ils étaient « comme des poules sur le gril, aussi longtemps qu'ils « restaient loin de l'Irlande, quoiqu'ils sussent parfaite- « ment qu'en Irlande ils étaient exposés à être jetés en « prison ou mis à mort . Tout le temps que dura la persécu- « tion, dès que l'un tombait dans les rangs, un autre

u s'avançait à sa place Honneurs et dignités ne les

« contentaient point dans les autres pays. Non, leurs « cœurs étaient affamés tant qu'ils n'avaient pas revu le « sol verdoyant et ne s'étaient pas retrouvés au milieu « des trèfles de la patrie ?. . .

« Et parmi vous, mes amis, quel est celui qui ne se « souvient de son vieux père ? Quel est l'émigrant dont « les yeux ne se remplissent de larmes dès qu'il entend « une voix familière lui rappeler son vieux père, sa (( vieille mère et tous ceux qui attendent dans leurs « tombeaux?... Quel est celui qui ne se hâte de gagner

30 ŒUVRES DL CAKDl.NAL MATHIEU

« ses dix premiers dollars pour les envoyer au père âgé, « k la mère restés là-bas?... »

A la pureté des mœurs, aux vertus domestiques, l'Irlandais joint la bravoure, une bravoure éprouvée .sur mille champs de bataille, qui a été très souvent trahie par la fortune, mais qui a toujours sauvé l'honneur, et l'Irlande n'a jamais été flétrie par la lâcheté de ses enfants.

Cette assertion parait difticile à soutenir à propos d'un peuple qui n'a jamais gagné une bataille rangée ; mais dans sa partialité patriotique, Burke célèbre comme des victoires une foule d'épisodes obscurs des soulèvements irlandais, et je crois bien qu il violente quelque peu l'histoire. Ainsi, d'après lui, les Irlandais auraient été vainqueurs à la Boy ne si le triste Jacques II n'avait arrêté le feu en s'écriant d'une voix larmoyante : Epargnez mes sujets anglais ! C'est la brigade irlandaise, et non pas les gentilshommes français de la maison du roi, qui a décidé le succès k Fontenoy, et ce sont les Irlandais qui, combattant sous un drapeau détesté, ont vaincu malgré eux Napoléon k Waterloo.

L'esprit, les bonnes mœurs, le patriotisme, la bravoure, voilk certes un peuple bien partagé, voilk de grandes qualités et tout k fait dignes d'un meilleur sort. Ces Irlandais, pourtant, sont-ils irréprochables ? Ne oommettent-ils pas certain péché favori ? Ces justes ne tombent-ils pas quelquefois ? Burke est bien obligé d'avouer leurs faiblesses ; mais je dois dire qu'il ne les gronde guère que dans les sermons. Dans les Lectures, devant ces auditoires mêlés où les Yankees admirateurs

UN PKÉDICATKLR CONTEMPORAIN 31

de Froutle coudoient ses compatriotes, il excuse, il plaide les circonstances atténuantes, il rejette sur l'Angleterre la principale responsabilité des vices irlandais :

« Je connais le coté sombre aussi bien que le côté « brillant de notre caractère national. Je ne vous donne- « rai pas là-dessus mes propres expériences, car j "aime « tant mon peuple et ma race que je ne trouve pas dans « mon cœur le courage den dire du mal. Je laisserai ce « soin à la presse anglaise. Que disent nos ennemis de « nos défauts? La première chose dont les Anglais nous « accusent, c'est d'être imprévoyants et sans souci. « Regardez l'Allemand, disent-ils ; il n'est pas en Amé- « rique depuis une année qu'il a déjà deux maisons et " deux lots de terrain à lui. Mais regardez l'Irlandais. « Il s'établit dans une maison louée et gagne peut-être « cinq dollars par semaine ; il donne un dollar au « prêtre, trois s'en vont en whiskey, il en reste un seul « pour sa femme.

« Ils disent que nous manquons d'habileté, que nous « ne savons pas assez, avec neuf pence, en faire dix-huit. « Je l'avoue, nous Irlandais, nous sommes des paniers « percés et des insouciants. Je vous le demande, hommes « d'Irlande, qui nous a faits si imprudents, si insou- « ciants ? Ah ! n'était-ce pas ce cruel, ce sanguinaire « gouvernement d'Angleterre qui ne nous laissait pas un « penny de nos propriétés? Quelle espérance avait l'Ir- « landais chez lui ? 11 labourait son champ et le drainait ; « il faisait d'un marécage une pièce de terre arable, et *< au moment où le terrain avait doublé de valeur, le

32 ŒUVRliS DU CAItDl.NAL MATIIlliU

« landlord l'en chassait avec sa femme et ses enfants, « pour les envoyer mourir comme des chiens dans un « fossé, et il donnait la ferme à un autre tenancier. <( Quoi d'étonnant que nous soyons prodig-ues et insou- « ciants quand, depuis 700 ans, le Gouvernement ne « laisse rien à un Irlandais dans son propre pays qui « vaille une heure de peine, d'épargne et de pré- « voyance ? . . .

« Ils disent que nous sommes vindicatifs. Si vous « voyagez en Ang^leterre, vous entendez en chemin de « fer un Anglais vous dire que l'Irlande est un pays « terrible, que les Irlandais sont un peuple très redou- « table, que si, voyageant chez eux, vous faites une pro- « menade le soir, tout à coup vous verrez un homme (( sortir d'un buisson, vous présenter le canon d'une (c escopette et tirer sur vous à bout portant. Il y a eu « beaucoup d'attentats contre la vie en Irlande. Cela « n'est pas douteux. Il y en a trop pour un peuple chré- « tien et catholique. Mais, mes frères, premièrement, « j'établis comme un fait indiscutable qu'il y a plus de « meurtres commis dans la cité de Londres en un mois <( que dans toute l'Irlande en trois ans. Secondement, « si le peuple recourt à la justice sauvage de la ven- « geance, qui faut-il en blâmer? Ah ! on sait bien qui « est à blâmer quand ce gouvernement a permis à sa u « brigade des corbeaux » d'arracher nos compatriotes (( k leurs foyers, de les chasser de leurs gîtes comme des <( bêtes fauves et de les laisser périr sur les berges des « routes ou dans les work-houses, ou de les abandon- « ner au triste sort des émigrants qui partent, sans le « sou, pour une rive étrangère !

UN PliÉDlCATELll CONTEMPORAIN 33

(( Le landlord irlandais se présente à la porte du tenan- « cier irlandais et dit à cet homme : « Allez-vous-en. » « Sa famille est peut-être depuis 300 ans sous ce toit, « et il iaut qu'ils s'en aillent. Il dit à la femme, alitée « peut-être à cause de ses couches ou de la lièvre : « Allez-vous-en. 11 dit aux petits enfants : Allez-vous- « en ! Sans un morceau de pain, sans un vêtement, hors <( de leur toit, par un hiver rigoureux ! Et le père irlan- « dais décroche son fusil et fait sauter la cervelle du « tyran ! Dieu me garde de les justifier ! Dieu me garde « de les encourager ! Mais je suis ici comme prêtre, (( comme théologien, comme Irlandais, et je dis que si « jamais peuple a été excusable du sang versé par le « meurtre, c'est le peuple irlandais !

(( La presse anglaise dit : La race irlandaise est une « race d'ivrognes. Ce sont des gens qui dépensent tout « leur argent à boire, et rien que du whiskey. Eh I>ien, « je réponds avec mon expérience d'Irlandais qu un (( homme qui accuse notre race de boire plus que les '< autres dit un mensonge. Oui, à celui qui me dirait « pareille chose, je répondrais : vous mentez ! Et je vais « le prouver. Prenez, par exemple, l'Ecossais. Que dit « leur propre poète ?

Willie plaça le peck (neuf litres) sur la table, Robert et AUan vinrent pour voir.

« Ils s'assirent à neuf heures du soir, et ils burent du « whiskey nouveau jusqu'à six heures du matin ; et « ils n'étaient pas encore ivres, car le poète conti- « nue :

C' Mathieu. — II 3

Nous ne sommes pas pleins,

Nous ne sommes pas pleins.

Il n'y a qu'un petit nuajje devant nos yeux ;

Le coq peut chanter, le jour peut venir.

Nous voulons encore le jus fermenté de Forge I

« Je voudrais bien savoir si un Irlandais serait capable « de boire du whiskey nouveau depuis neuf heures « du soir jusqu'à six heures du matin sans tomber sous « la table ! »

Un peu plus loin, il accuse encore l'Angleterre du vice national des Irlandais, parce que c'est elle qui, en les réduisant à la misère, les a poussés à chercher des consolations dans l'ivresse. Ce sont là des arg-uments oratoires plutôt que des arguments sérieux. Burke le sait bien, et dans plusieurs sermons il lance vertement ses compatriotes, leur prêche la tempérance, montre dans l'ivrognerie la cause de leur infériorité sociale, leur décrit en traits frappants la dégradation et les maux de toute sorte qu'elle entraîne, et les adjure éloquemment d'être sobres pour se faire dans la société américaine la place qu'ils méritent.

« La race irlandaise serait-elle donc condamnée à ne (( produire que des scieurs de bois et des porteurs d'eau?. . . « Comment se fait-il que, tandis que celui-ci ou celui-là « s'élève à la richesse et au bonheur, nous trouvions si « souvent (pas toujours, Dieu merci!) l'Irlandais con- « damné, par je ne sais quelle fatalité, à rester un pauvre « homme, à lutter pour la vie ? Il peut y avoir plu- « sieurs causes à cela ; ce peut être un certain esprit « de complète insouciance, un « vivons au jour le

« jour, le dimanche viendra toujours », qui ne prend « aucun plaisir à ramasser des dollars en ce monde. « Mais parmi les causes de notre infériorité, il faut cer- (( tainement compter ce fatal vice de l'intempérance. « Remarquez, mes amis, ([ue je ne prétends pas que « nous buvions plus que nos voisins. J'ai vécu parmi « des Anglais et des Ecossais, et je crois que le peuple « écossais boit plus que le peuple irlandais. J'ai vu sou- « vent un Ecossais boire assez, à lui tout seul, pour « mettre trois Irlandais par terre. Mais je ne sais com- « ment cela se fait : ces gens-là ont une manière parti- « culière de s'en tirer. Ils s en tiennent à la I)ière ou au « porter qui ne va pas plus loin que leurs estomacs et « les rend malades ; l'Irlandais, lui, se jette sur le (( whiskey qui lui monte au cerveau et le rend fou. . .

Suit une peinture extrêmement réaliste, dont j'adoucis les traits :

« Voyez l'ivrogne, voyez cette image de Dieu qui sort « de la salle à boire ! . . . . 11 a laissé son àme sur l'autel « du plus vil de tous les démons. ... il y a laissé sa

« raison, ses affections, sa liberté Où est-elle sa

« liberté ? Il est incapable d'exprimer une idée avec sa « langue qui essaie, avec des bégaiements enfantins, « d'articuler quelque misérable et impuissant blasphème « contre le Ciel. . . Il ne peut plus marcher, il ne peut « plus se tenir debout, il ne peut plus se guider lui-même ! « Qu'un enfant vienne et le pousse, il tombera pour ne (( plus se relever... C'est une honte vivante pour Ihuma- « nité, et j'aimerais mieux, avec Darwin, voir mon « ancêtre dans un singe que dans cet ivrogne couché au

« milieu de 1 "ordure. J'en ai vu un. J'ai vu un homme (( ivre, bestialement ivre, et j"ai vu les chiens aller et « venir autour de lui. le flairer, remuer la queue et s'en '< aller. Ils pouvaient s'en aller, eux. Lui, il en était « incapable. 0 Dieu du ciel! est-ce là ton image I »

A l'appui de ses conseils et de ses objurgations, il cite plusieurs exemples effrayants dont il a été témoin, et dont je ne rapporterai qu'un seul :

« Ecoutez-moi : j'étais en mission il y a quelques « années dans une ville manufacturière d'Angleterre. Je (( prêchais tous les soirs, et après un sermon sur livro- (( gnerie, un homme vint me trouver à la nuit close. Il ;< entra : c'était un bel homme, un homme paraissant « solide, bien portant, intelligent. Mais ses yeux étaient (( profondément enfoncés dans sa tète, son front était « sillonné de rides précoces, ses cheveux étaient blancs, « quoique, évidemment, l'homme fût relativement jeune. u 11 portait des habits râpés et n'avait qu'un seul mau- (( vais soulier, quoiqu'il fit une nuit pluvieuse. Il entra « chez moi l'air animé. 11 me raconta son histoire. « Je " ne sais pas, me dit-il. s'il y a encore quelque espoir « pour moi. Mais enfin, en entendant votre sermon, l'idée u m'est venue de vous parler. Si je ne parle à personne <( ce soir, mon cœur se brisera. » Quelle était son histoire ? « Quelques années auparavant, il avait amassé dans le « commerce vingt mille livres ou cent mille dollars. Il « avait épousé une fille de même race et de même reli- « gion que lui, une Irlandaise jeune, belle, accomplie. « Il avait eu deux lils et une fille. Pendant un certain (( temps, tout alla bien. « A la fin, dit-il, j'eus le malheur

UN PUÉDinATElR CONTEMPORAIN 37

« de commencer k boire. Je néglig-eai mes allaires, et « mes allaires commencèrent à me néglio^er. La femme (( vit venir la pauvreté, elle commença à dépérir et perce dit la santé. A la fin, quand nous fûmes pauvres, elle « tomba malade et mourut. Le jour même où elle mouce rut. me dit-il, j'étais ivre. J'étais assis près de son lit. « J'étais ivre à côté de la mourante ! — l'it \os lils, lui « dis- je. que sont-ils devenus? — Ah ! répondit-il, ils « étaient encore tout petits. L'aîné n'a pas plus de dix-huit « ans, et tous deux sont déportés pour vol à main armée. (( — Et la fille ? — Ah 1 dit-il, j'envoyai la fille à l'école « et elle fut bien élevée. Quand elle revint chez moi à « seize ans. c'était une belle jeune fille. C était ma seule " consolation. Mais j'étais ivre tout le temps. — Eh <' bien ! qu'est-elle devenue ? Il me regarda. — \ ous vou- « lez savoir, dit-il, ce qu'est devenue ma fille ? Et tout « à coup, comme s'il eût été frappé de mort subite, il « tomba à mes pieds. « Dieu du ciel ! Dieu du ciel ! Elle (( est dans la rue ce soir, c'est une prostituée 1 » En pro- « nonçant ces mots, il s'enfuit. Je courus après lui. « Oh i< non ! Oh non ! dit-il ! 11 n'y a pas de pardon pour « moi au ciel 1 J'ai laissé mon enfant dans la rue ! » 11 « s'en alla en maudissant Dieu, chercher la mort de « l'ivrogne. 11 avaittué la mère, il avait perdu les deux fds, « il avait fait de la fille un enfer vivant, etaprès il mourut (( en blasphémant Dieu ! »

Ce sermon prêché le 25 avril 1872 à la réunion générale d'une Société de tempérance produisit, dit l'éditeur, un effet indescriptible et fut suivi d'acclamations assez retentissantes pour porter jusqu au delà des mers, dans

la patrie du P. Burke, les remerciements enthousiastes de l'assemblée.

11 était impossible que Burke prêchant en Amérique, ne parlât point de l'Amérique elle-même, et ne fût amené à juger le pays où les Irlandais ont trouvé une seconde patrie et sont devenus plus nombreux qu'en Irlande. Comme presque tous les voyageurs, le premier sentiment qu'il éprouve est celui de l'admiration pour la civilisation puissante qu il a sous les yeux, et il paie sa bienvenue en éloges sonores :

« Vous habitez une contrée qui surpasse les autres (( continents, qui surpasse même tout le reste du monde « en ressources matérielles. Il y a plus d'argent en Amé- « rique qu'il n'y en a dans tout le reste du monde sorti « des mains de Dieu. Il y a en Amérique une plus grande « quantité de terre arable et toute prête pour la culture « cju'il n'y en a dans l'Europe et l'Asie réunies. Il y a « plus de richesse en Amérique, sans parler de la richesse « inexploitée, qu'il n'y en a dans tout le reste du monde. (( Il y a en Amérique plus d'énergie et de décision pour « exploiter et développer cette richesse qu'il n'y en a eu « dans tout le reste du monde depuis le commencement « de l'histoire jusqu'au temps présent. »

Vous remarquerez, Messieurs, que le mot Amérique est répété quatre fois dans ces quelques lignes. Ce n'était pas trop pour l'auditoire, car les Américains ne se fatiguent pas plus d'entendre nommer leur pays que de

l'entendre louer. D'ailleurs Burke leur réserve quelques vérités moins agréables, et il sait que, suivant l'expression familière, ils n'acceptent que les pilules fortement dorées et sucrées.

Vient ensuite un éloge de l'égalité civile qui lui est évidemment inspiré par ses souvenirs d'Angleterre, mais qui, grâce à Dieu, peut s'appliquer aussi justement à la France qu'aux Etats-Unis, puisque nous ne connaissons, pas plus qu'eux, le régime des castes, et que, chez nous, l'aristocratie privilégiée n'est plus qu'un souvenir, un mot vide de sens ou un épouvantail destiné à faire peur aux paysans en temps d'élection :

« Il y a en Amérique une gloire plus grande encore. « Il y a quelqu'un qui préside aux conseils de cette puisce santé nation, qui dirige sa conduite soit à l'égard de « ses propres citoyens, soit à l'égard des Etats étran- <( gers, quelqu'un qu'on n'a jamais vu s'asseoir dans les « conseils des vieilles contrées, je veux dire le génie et « l'ange de la liberté civile et religieuse. Dans ce paysce ci, il n'y a pas de classe aristocratique. Dans les vieux « pays, c'est le hasard de la naissance qui détermine la « position d'un homme dans la société. Peut-être que « le Tout-Puissant ne destinait nullement cet homme à « cette position. Par exemple, deux enfants naissent, le « même jour, de deux mères. L'un naît dans une chau- « mière de l'Irlande ; c'est l'enfant d'une sainte et ver- « tueuse mère, et Dieu a donné à cet enfant tout ce qui « peut le faire grand dans ce monde et dans l'autre. 11 « lui a donné le don du génie qui le distinguera parmi « tous les enfants des hommes. Cet enfant s'randit, il

« reçoit de réducation, son intelligence se développe, il « étonne les peuples et électrise le monde par les dons « que Dieu lui a départis. Cet enfant monte sur léchelle « sociale jusqu'à un certain point. Mais à ce certain « point, un ange qui ne vient certainement pas du ciel « se présente à lui et lui dit : Halte ! Un pas de plus « vous introduirait dans une classe privilégiée à laquelle « avec tout votre génie, avec toutes vos facultés vous ne (( pouvez aspirer.

« Le même jour, un autre enfant vient au monde avec « une petite cervelle, un front lias et fuyant ; c'est « peut-être l'enfant de parents vicieux. Il est idiot de « naissance ; mais il se trouve que son père est un « lord et sa mère une lady. Tous les honneurs, toute (( l'influence, tout le gouvernement, toute la puissance « de l'Etat deviennent l héritage de cet idiot, parce qu'il « s'est trouvé naître dans un certain milieu, et quoiqu'il « n'apporte ni vertu, ni intelligence, ni aucun don du « ciel ou des hommes, la circonstance fortuite de sa nais- « sance le place si haut que son pied est plus haut que « la tête de l'enfant plein de génie, de grâce et de pro- « messes.

« 11 n y a rien de pareil en Amérique. Tous les Améri- « cains naissent égaux. Ce n'est pas du haut de la chaire « que je parle maintenant- Je parle à ime tribune, moins « comme un prêtre que comme un homme s'adressant à « l'intelligence de ses semblables. Je proclame ici, en ce « qui me concerne comme individu, que j'admire cette « égalité et que je suis républicain dans chaque goutte « du sans: de mes veines. »

UN PRÉDICATE[H CONTEMPORAIN 41

Il est tout heureux de voir le champ immense qui s'ouvre, en Amérique, à l'intellig-ence et à l'activité humaines et les magnifiques salaires que le travail peut y conquérir :

« Quelle est la première chose que l'Amérique exige « de ses enfants ? Je réponds : c'est l'intelligence. Quelque « chance qu'un imbécile puisse avoir dans les autres pays, (( il ne réussit point en Amérique. Avez-vous entendu « parler de lord Dundreary, un imbécile, un fou de nais- « sance?Toutce qu'il sait au monde, c'est de se friser « les cheveux et de se tirer les moustaches. Et pourtant, (( il réussit remarquablement pour un fou parce qu'il se « trouve que c'est un lord . En Amérique, lord Dundreary « serait vite au pied du mur et mourrait de faim.. . . La « seconde chose que l'Amérique demande de ses citoyens, » c'est l'énergie, le déploiement du courage. Elle leur « impose des devoirs plus pesants qu'aucun autre pays « du monde. J'ai été dans beaucoup de pays, mes amis, « et je parle par expérience. J'ai vu dans l'Italie, dans le « Midi de la France et ailleurs, des hommes qui travail- « laientune heure à peu près par jour, puis s'en allaient « au café passer le reste du temps à fumer des cigares et (( à jouer au billard. Dites-moi, si quelqu'un à New- York « conduisait ainsi ses affaires, je voudrais bien savoir où « il en serait au bout de l'année. L'Amérique dit : Si « vous voulez obtenir de moi des récompenses et une (( place éminente parmi mes citoyens, il faut que vous <( so3'ez un homme laborieux. Et c'est un bonheur de « travailler dans un pays comme celui-ci. Car il n'en est « pas de même dans les vieux pays.

« Je me souviens quassistaut une fois à une revue de « troupes en France, je remarquai un pauvre petit tam- « bour qui, toute la journée, avait couru et battu son « tambour à la tête des soldats. Le voyant épuisé le soir, (f je lui dis : « Eh bien ! comment vous ètes-vous amusé « aujourd'hui ! — Eh! ma foi, cest une rude journée « pour deux sous! » Deux cents! Après avoir payé son « équipement et sa nourriture, il lui restait juste deux « sous ! Au temps passé, en Irlande, je m'en souviens, « un homme robuste travaillait toute la journée, coupant « des herbes avec de Teau jusqu'aux genoux, peinant, « courbé, ou bien occupé à la moisson et penché sur sa « faucille toute la journée, et le soir il recevait le magni- « fîque salaire de six à huit pence. En Amérique, il n'en « est pas ainsi. L Amérique n'agit point ainsi. Elle dit (( à ses citoyens : Je paie généreusement, je rémunère « largement et en proportion de la somme d'intelligence, « de force, de science et de courage que vous m'appor- « tez. »

11 V a un revers à la médaille d'or : cette srrande civilisation matérielle cache des plaies saignantes qui n'échappent point au regard observateurde Burke. et qu'il indique hardiment dans plusieurs sermons ou lectures prononcés devant la haute société de New- York, de la Nouvelle- Orléans et d'autres villes. Comme il s'adresse à bien des gens étrangers à sa croyance, qui n'ont jamais vu un dominicain ni entendu un orateur catholique, il tient d'abord à les rassurer :

<( Croyez bien que personne n'est moins fanatique que '< moi — Je suis prêtre, je suis même religieux et quoi-

« que, en me présentant ici dans ce vieil habit consacré « par le temps, j'apparaisse aux hommes du xix* siècle « comme un fossile exhumé d'un terrain du xiiT, je me « présente à vous comme un ami du siècle dans letpiel « nous vivons, un ami de ses libertés, un ami de ses lois, « un ami de ses progrès matériels... S'il y en a ici qui ne (( soient i)as catholiques, (piils ne s'imaginent pas que « je viens à vous avec un cœur plein d'amertume contre « ceux qui vivent en dehors de mon Eglise, cette mère « sainte, aimante et grande, pour laquelle je demande à u Dieu la grâce de mourir. Non, non. s'il va ici un seul (( non-catholique, qu il sache bien que je l'aime

(( En soutenant que l'Eglise catholique seule repré- « sente complètement le christianisme, je ne prétends « pas qu'il n'y ait aucun bien en dehors du catholicisme. « Je sais qu'il y a de braves et honnêtes gens hors de « cette Eglise. Quand je rencontre un homme, honnête, « fidèle à sa parole, je ne m'arrête point à chercher s'il « est catholique ou protestant. Je suis toujours prêt à M le saluer comme la plus belle œuvre de Dieu. »

Ces loyales déclarations faites, il étudie et apprécie librement la société qu'il a sous les yeux :

(( Quels sont les besoins de la société contemporaine? « Je le demande à l'homme d'Etat, au philosophe, à « l'économiste politique, au moraliste observateur... Je « sais bien que, si vous demandez au premier venu « quels sont les besoins du siècle, il répondra en les « mesurant d'après son intelligence et son cercle « d'idées familières. Je me souviens qu'interrogeant une « fois un cordonnier d'Irlande sur ce qu'il considérait

** ŒUVRFS DU CARDINAL AîATHirX'

(( comme le premier besoin de notre époque, il se gratta « la tête et me répondit : « Le plus grand besoin de « l'époque, c'est de supprimer l'impôt sur les cuirs. » « Ce n'est point dans cet esprit que nous sommes réu- (( nis ce soir. Je sais que j'ai l'honneur de parler à un « grand nombre de ladies et de gentlemen protestants, (( et je vais essayer de répondre à leurs Aues et d'expri- <( mer les miennes propres. »

Trois choses manquent, suivant lui, à la société américaine : la foi chrétienne, la pureté des mœurs, l'honnêteté politique et commerciale :

« A'oilà les trois choses dont notre siècle a besoin : « elles existent à peine et il n'y a pas une ofl're suffisante « pour satisfaire à la demande. Vous connaissez cette « loi de l'ollre et de la demande et le malaise qu'en- « gendre l'extrême inégalité entre lune et l'autre. Eh « bien ! le monde demande trois articles : foi, pureté, « hannêteté. Pardonnez-moi si je vous dis que l'offre « ne répond point à la demande et que la fourniture est « insuffisante. »

Pour ménager vos moments dont j'ai déjà abusé, je ne veux donner la parole à Burke que sur le troisième article :

« Le monde du commerce est-il honnête de nos jours? <( La presse, qui est la voix du monde, vous répond « qu'il y a peu ou point d'honnêteté commerciale. Dans « les colonnes de journaux pullulent les histoires de <( banqueroutes frauduleuses, de caissiers infidèles, « d'aliments corrompus, de vins fabriqués, de liqueurs « empoisonnées, au point qu on s étonne (ju'un homme

UN PREDICATEUR CUNTE.M l'URAl.N 45

« risque son argent dans une affaire et qu'un chimiste « se hasarde à goûter un mets. Nous avons été obligés « d'inventer un dictionnaire de la malhonnêteté. Ladjec- « tiî bogus, le substantif s7iOf/(/î/, le roper, termes incon- « nus à nos pères, qui désignent les créations du « xix'' siècle en matière de commerce !

(( Où en sont nos hommes publics pour l'honnêteté (( politique? Si la moitié de ce que nous entendons ou u de ce que nous lisons est vraie, une position politique « en Amérique, cela veut dire une place à laquelle « quelque fieffé coquin s'est poussé, par les moyens les « plus vils, pour les plus vils desseins... Le temps n'est (f plus où l'ambition d'occuper ces places était supposée (( la faiblesse (si c'est une faiblesse) des nobles âmes et <( une passion semblable « à un amour virginal pour une « vierge... » D'où viennent ces accusations journalières i< portées contre des hommes publics, ces dépositions « de juges, ces comités d investigation, ces associations (« de corruption politique, ces escroqueries pratiquées en « grand, aux dépens des villes et des Etats, ces fraudes « en matière de douane, ces intrigues de coulisses, ces « carpet-baggers, ces Cnklits mobiliers (le mot est en « français), ces voleries colossales, ces influences « secrètes, ces achats de votes, ces contrats extrava- « gants pour les concessions de territoires et tant « d'autres choses qui semblent former le fond et la sub- (i stance de la vie politique dans ce pays ? »

Burke constate ce petit fait, qui en dit long, à lui tout seul, sur les mœurs américaines : c'est que le mot politicien, homme politique, équivaut à un qualificatif injurieux :

« Je suppose qu'on vous interroge confidentiellement

(( sur le compte de quelqu'un. Ne pourra-t-il pas arriver

(( que vous répondrez ceci : « Oh ! c'est un honnête

K homme, un homme rond en affaires, un homme bien

« posé dans la société, un bon père, un bon époux, mais

<* vous savez, c'est un politicien'! Je vous le demande,

« n'y a-t-il pas quelque chose d humiliant dans cet aveu?

« N'est-ce pas comme si vous disiez quelque chose de

« déshonorant, de mauvais ? Mais il ne devrait rien y

« avoir de déshonorant dans cela. Au contraire, tout

« homme doit être politicien, particulièrement dans ce

« jeune et glorieux pays qui accorde à tout homme le

« droit de cité et lui dit : Mon ami, je ne ferai pas une

« loi pour vous lier et vous gouverner sans votre per-

(' mission

.< Il y a quelque temps, on arrêta en France un

(( drôle qui avait commis plusieurs crimes. Il plaida

« (( coupable » sur les différents chefs d'accusation ; mais

« il ajouta ceci comme circonstance atténuante : « Grâce

« à Dieu, toutefois, je ne suis pas jésuite ! » Il avait lu

« les journaux français, et il était convaincu qu'il n'était

« point descendu jusqu'au dernier degré du crime tant

« qu'il pouvait dire : Je ne suis point jésuite 1 Qu'un

« homme soit accusé, dans ce pays-ci, de tous les

« crimes imaginables, il pourrait invoquer une circon-

« stance atténuante de même nature et dire : G est vrai,

« j ai fait tout cela, mais je ne suis pas politicien Si

« tout cela est vrai, il faut en conclure que la conscience

« n'existe point entre le politicien et le public qui lui

« confie ses affaires. Une république, plus que toute

LN PHÉDICATELR CONTEMPORAIN 47

<( autre forme de gouvernement, a besoin de vertu « publique pour subsister, et certainement un étranger « ((ui lit vos journaux est forcé de conclure que la vertu « publique est un parfum du passé, que l'on ne respire (' plus dans les salles de vos législatures. »

L'orateur montre ensuite que l'Eglise catholique apporte un remède efficace à ces trois maux de la société américaine en créant la foi dans les esprits, en maintenant la pureté des mœurs et en imposant à ses fidèles une discipline morale qui prévient les vols ou opère les restitutions. Je vous ai promis, Messieurs, d'éviter toute controverse théologique et je vous épargne le développement de ces preuves. Je veux toutefois vous signaler le caractère pratique et utilitaire de cette apologétique adressée à un peuple de commerçants. Les grands apologistes, vous le savez, varient leurs arguments suivant l'état d'esprit de leurs auditeurs. Ils étudient 1 àme de leurs contemporains pour y découvrir la corde sensible, celle qui pourra vibrer et rendre un son chrétien sous leur parole. * Lacordaire, par exemple, frère de Burke par le talent et la profession, ne lui ressemble guère par la manière de défendre la vérité religieuse. S'adressant à une génération qui a lu René et qui a été touchée de sa mélancolie, qui est troublée au sein de son incrédulité apparente et qui mêle à son scepticisme des aspirations élevées, des illusions généreuses, 1 amour de la liberté et le culte de l'idéal, il lui montre dans le christianisme une grande affirmation qui la délivrera des tourments du doute, une poésie digne d'exciter son enthousiasme, une liberté qui, loin de menacer les

48 ŒUVRES Dl CAKUI.NAL MATHIEU

autres, les garantit et les soutient toutes. Sa parole semble un commentaire éloquent de ce grand cri du poète aimé de la jeunesse, qui n'est point parvenu à trouver au sein du plaisir l'oubli des choses divines :

Malgré nous vers le ciel il faut lever les yeux.

C est l'honneur de notre pays qu'on y écrive de pareils vers et que les théories matérialistes n'y satisfassent point longtemps les âmes ! « Nous autres Celtes, a dit un écrivain Breton de naissance, nous portons dans nos cœurs une petite fontaine verte au fond de laquelle nous voyons se refléter l'infini. » Les Anglo-Saxons d'Amérique, Messieurs, gens positifs et affairés, ne sont point tourmentés par la soif de l'infini. Je doute qu'ils soient, comme nous, propriétaires de la petite fontaine A'erte, ou s'ils la possèdent, ils ne prennent pas le temps de regarder dedans. Le mal qui les tourmente c'est le pick-pocket qui, chez eux. revêt tous les costumes, se déguise en beau gentleman dans la rue, en marchand au comptoir, en financier à la Bourse, en sénateur à la Législature, et qui les exploite sous toutes les formes. Dites-leur que le catholicisme, sérieusement pratiqué, a la vertu d'exorciser cette plaie d'Egypte : ils trouveront que c'est une religion excellente et goûteront l'argument bien mieux que le plus éloquent appel à l'idéal. Burke, qui les connaît, leur parle le langage auquel ils sont sensibles :

<( Il y a deux manières de maintenir un homme dans « l'honnêteté : la première c'est de l'empêcher de voler, « si on le peut ; c'est la meilleure. La seconde c'est

UN PRÉDICATELR COISTEMPORAIN 49

(( d'attraper le voleur, de vider ses poches et de rendre « ce qu'il a pris au monsieur qui a été volé. — Mon- (( sieur, voilà quelque chose qui vous appartient, on « vous Ta pris chez vous hier. Je tiens le voleur. — <( L'Etat peut-il faire cela? Non. Pour un voleur qu'il « attrape, il y en a mille qui lui échappent. Pour un qui « est accusé de corruption ou de concussion, combien (( ne sont jamais découverts, ou, s'ils sont découverts. « parviennent à éluder le châtiment 1 D'ailleurs l'argent (( est perdu, et tout ce que peut faire la cour, c'est « d'envoyer le convict au pénitencier, ce qui ne rap- « porte pas un penny de la somme volée. Il n'y a qu'un « pouvoir qui puisse faire cela : c'est l'Kglise catholique, « parce qu'elle exige de ses pénitents la contrition et la « réparation du mal commis. Si je vais me confesser et « que je dise au prêtre : Mon père, j'en voulais à un « homme et j ai cherché à me venger de lui. Je suis u allé trouver ses patrons, je leur ait dit qu'il était « malhonnête, ils l'ont renvoyé et voilà trois semaines « qu'il est sans ouvrage. Le confesseur dira : Ce que « vous avez raconté était-il vrai ou faux? — Mon père, u c'était un mensonge. — Et voilà trois semaines que « cet homme est sans ouvrage ? — Oui. — Combien « gagnait-il par semaine? — Dix dollars. — Mon ami, « dira le confesseur, vous donnerez trente dollars à cet « homme, vous irez ensuite trouver ses patrons et vous « leur direz que vous avez menti en calomniant cet « homme. Le pénitent répondra peut-être : Je ne puis « faire cela, je n'ai que vingt dollars. — Faites-le, ou « vous n'aurez pas l'absolution. — Vous ne pouvez exi-

G"' Mathieu. — Il i

50 OaVKES DU CARDINAL MATHIEU

« ger que je me donne moi-même comme un menteur. « — Peu importe, répondra le prêtre, vous avez menti « contre cet homme, il faut dire la vérité en sa faveur, « ou vous ne communierez pas à Pâques. — ^ oilà com- « ment le confessionnal catholique vient au secours du « devoir. Sil sag-it d'argent, c'est la même chose. « L'Eglise met la main sur le voleur, le saisit dans le « confessionnal. — Combien avez-vous jiris? — Vingt « mille dollars. — ^'ous les rendrez jusqu'au dernier « penny. — Peut-être me direz- vous que cela ne se fait « jamais. Je le nie. Cela se fait, je puis le dire parce c< que j'en ai obtenu la permission. Cela s'est fait sou- <( vent par mon intermédiaire. Il y a douze mois que « j'ai quitté l'Irlande, et depuis ce temps-là, j'ai payé « en restitutions vingt mille livres sterling, cent mille « dollars (."500.000 francs). »

Voilà, Messieurs, un argument qui est bien de nature à toucher le cœur de notre honorable confrère de la trésorerie générale. Reçoit-il souvent la visite de Burke? J'en doute un peu. Je sais bien que, de temps en temps, le Journal officiel enregistre quelque restitution anonyme faite à telle ou telle caisse de l'Etat. Mais les sommes versées sont généralement si maigres que les orateurs sacrés n'en triomphent guère. Cela tient-il à ce que les petits voleurs seuls se confessent, ou à ce que les grands ne s'accusent pas. ou à ce que les confesseurs sont moins persuasifs qu'en Amérique ? Je n'en sais rien. Le plus charitable est de croire que c'est parce qu'on vole moins en Fronce et que la rareté des restitutions y tient à la supériorité de la vertu publique. Il

UN PRÉDIC.VTKin C.OMKMPOlîAIN ') 1

paraît, du reste, que cette influence très réelle du confessionnal est appréciée même dans les pays qui ne se confessent pas,

({ Beaucoup de familles protestantes prennent des « domestiques catholiques pour nètre pas volées. Pen- « dant que j'étais en mission dans le comté de Glocester, « un clergyman protestant vint me trouver et me dit : « Soyez assez bon pour venir jusque chez moi. Voilà « deux mois que mon valet de chambre ne se confesse « pas et j'en suis très mécontent. — Mais, Dieu me « garde ! lui répondis-je ! Vous êtes ministre protestant, « vous répudiez la doctrine du confessionnal, et vous « voulez réellement l'envoyer se confesser? — Sans (( doute, me dit-il; hum! sans doute! vous savez... « Quand il ne va pas se confesser, suis-je sûr {|u'il ne (( me vole pas ? »

Comme Burke n'oublie jamais son Irlande, c est encore à elle qu'il pense en réfutant les préjugés des Yankees contre sa foi. Son rêve c'est de voir les Irlandais d'Amérique opérer sur eux-mêmes une grande réforme morale, devenir pour le pays qui les a accueillis, l'apologie vivante du catholicisme et une sorte de ferment généreux et purifiant, puis conquérir une influence prépondérante dans leur nouvelle patrie, pour venir ensuite au secours de l'ancienne.

'< Vous restez ici, mais je vais vous quitter, et si Dieu « me prête vie, peut-être verrai-je bientôt, avec des « larmes de joie dans les yeux, les vertes collines dln- « nisfail se lever devant moi. Oh ! mes amis, laissez- « moi emporter un message, un message consolant de

« la part de ceux qui aiment la vieille patrie à ceux qui « vous suivent de leur amour ici. Ce message, c'est « que l'Irlande en Amérique est digne de sa nouvelle « patrie, mais que l'Irlande en Amérique n'a pas oublié « Tancienne ; c'est que les cœurs irlandais battent avec (( toute l'énergie de la jeunesse devant le glorieux ave- « nir qui s'ouvre pour eux en Amérique, mais qu'ils (( regardent en arrière, et qu'à la lumière du souvenir, « ils contemplent, de l'autre côté des flots, la terre tou- « jours chérie et toujours verte des saints et des héros. « Alors, mes amis, la vieille patrie où je vais habiter, « tournera des jeux pleins d'espoir, à travers l'immense « Océan, vers le grand continent où vous êtes, et si un « ennemi l'attaque, si un vieux tyran vient pour la « charger d'une vieille chaîne, l'Irlande indignée se « lèvera dans sa force et dira : Oh tyran ! Oh oppres- « seur ! Souviens-toi que j'ai de l'autre côté de l'Océan « des fils robustes qui vont lever le bras pour moi ! Je « ne suis pas abandonnée, je ne suis pas oubliée, toute « vieille que je suis ! Je suis la mère d'une race forte, « intelligente, puissante, qui, un jour ou l'autre, amè- « nera à mon secours toutes les ressources du Grand « Pays pour arrêter, pour frapper, pour abattre la main « maudite qui voudrait toucher à la chère vieille (' Irlande ! »

Ce vœu que BurUe exprime en vingt endroits, se réalisera-t-il un jour? Verra-t-on les Irlandais d'Amérique, devenus les maîtres au Congrès de Wasliington, venger les injures séculaires de la mère patrie et envoyer une flotte dans les eaux de la Tamise? C'est le secret de

UN PRÉDICATELU CONTEMPORAIN 53

lavenir et on a vu des revanches plus extraordinaires. En tout cas, ils envoient déjà de l'ari^^ent et des munitions; ils témoignent à levu's frères d Europe des sympatliies assez ellectives pour (jue 1 espérance de l'orateur patriote ne semble point tout à fait chimérique, et des événements tout récents ont bien montré que le levier qui soulève l'Irlande a son point d'appui en Amérique.

Je m'arrête, Messieurs, en vous demandant pardon d'avoir mis votre patience à une si longue épreuve. Je vous ai présenté Burke, vous l'avez admis aux honneurs de votre séance, vous l'avez écouté avec une bienveillante attention et vous pouvez donc, sinon le juger en parfaite connaissance de cause, du moins vous faire une idée sommaire de son caractère et de son talent. Vous accorderez, je l'espère, quelque sympathie à cette nature loyale, généreuse et désintéressée, à ce frère de Lacordaire qui parle de la liberté avec un accent si fier et de la patrie avec un cœur si ému. Quant à l'orateur, quoique vous ne l'ayez entendu qu'au moyen de deux interprètes infidèles, le sténographe et le traducteur, et qu'il vous soit arrivé dépouillé du prestige de l'action qui, chez lui, paraît-il, est très grand, vous ne lui contesterez pas des qualités qui expliquent le succès prodigieux qu'il a remporté : le tour d'esprit irlandais, la gaieté, le don des mots heureux et incisifs, l'émotion communicative, l'instinct démocratique allié au sentiment chrétien, l'amour passionné de son pays et de sa

race. Il faut. l)ien reconnaître une puissance oratoire à qui soulève de tels enthousiasmes, et d'ailleurs, dans l'ancien comme dans le nouveau monde, on ôte volontiers son chapeau à un homme qui a gagné si honorablement deux millions.

En entendant ses hardiesses familières et ses mots un peu vifs (on en rencontre dans les sermons comme dans les lectures), vous vous êtes dit. peut-être, que les prédicateurs d'Europe ne feraient pas mal d'emprunter (juelque chose à cet Américain: je suis de votre avis. On leur reproche (j'ai bien le droit de le dire, puisque je suis parmi les accusés) d'être jDàles, sans couleur, sans vie, disons le mot, anémiques^ d'ennuyer leurs ouailles et de s'attarder dans une imitation stérile des modèles du grand siècle. Il est bien vrai que l'éloquence de la chaire, immuable par le dogme et la morale qu'elle prêche, doit renouveler, avec les temps, sa manière de les exposer, ses formes de langage, ses mouvements, tout son arsenal oratoire, et que les périodes nombreuses, les périphrases élégantes qui charmaient les auditoires aristocratiques du xvi^" siècle endorment ceux du nôtre. Mais le reproche principal doit-il s'adresser aux prédicateurs? Non, Messieurs ; la faute est surtout à nos mœurs moins libérales que nos prétentions, à l'opinion qui leur impose toutes sortes de gênes d'ancien régime et qui. à leur égard, se montre tout k la fois exigeante, prude et intolérante. Vous figurez-vous un de nos prédicateurs décrivant, à la manière de Burke, le chien qui flaire l'ivrogne en levant la queue, ou faisant, comme lui, une charge à fond contre les politi-

UN PREDICATEUR CONTEMl'ORArN 50

ciens'] Croyants et impies jetteraient également les hauts cris, les marguilliers s'agiteraient à leur banc, il y aurait un échange de notes diplomati([ues entre la préfecture et l'évêché, et cela ferait un bruit terrible dans Landerneau !

Heureux Burke qui peut appeler un chat un chat et les Anglais des tyrans sans craindre les constables ni les Articles orgnniques\ Heureux peuple surtout qui n'est pas diyisé contre lui-même et qui est revenu de loin, parce qu'il a placé son patriotisme sous la garde de sa foi religieuse et qu'il sait rester debout et uni contre l'ennemi du dehors !

Dès qu'il est question d'une nation humiliée, qui peut se défendre d'un douloureux retour sur notre propre pays encore mutilé et saignant ! Nos concitoyens, assurément, n'ont point les défauts que Burke reproche aux siens. Puissent-ils montrer le même esprit d'union, les mêmes yertus patriotiques qu'eux et ne point attendre trois siècles un retour de faveur de la Providence! « Il y a une justice de Dieu dans le ciel, dit « Burke ; il y a un Dieu qui compte la fidélité et les « souffrances d'une nation. 11 y a un Dieu qui accepte les « sacrifices d'un peuple et, tôt ou tard, les couronne. « C'est à ce Dieu que j'en appelle, et, avec la même (( confiance que j'espère de lui mon propre salut, j es- « père de toi, ô mon Dieu, que tu enverras à mon pays « sa couronne et sa récompense. » Permettez-moi, Messieurs, d'emprunter à Burke ce cri d'espoir et de le pousser pour la France ! C'est la foi qui sauve les nations comme les individus ; car c'est elle seule qui, en enfantant les grandes espérances et les dévouements généreux, peut amener les revanches éclatantes !

UN ROMANCIER LORRAIN DU XIP SIÈCLE (Le moine Jean'.)

Messieurs, ceux d'entre vous qui sont allés en chemin de fer d'Avricourt à Cirey ont pu remarquer sur leur gauche, tout près de cette dernière ville, un verger clos de vieilles murailles en briques, au fond duquel on aperçoit une porte monumentale et quelques débris d'architecture ecclésiastique. C'est là tout ce qui reste de l'abbaye cistercienne de Ilaute-Seille. fondée en 1140 par Agnès de Langstein, comtesse de Salm, et supprimée en 1791. Vers la fin du xii® siècle, vivait dans ce couvent un religieux spirituel et savant, très curieux de belles aventures et de récits merveilleux, qui mérite une place d'honneur dans l'histoire de la littérature populaire, et qui, loin d'avoir été prophète dans son pays, y est à peine connu. II s'appelait Jean : il a écrit un petit livre intitulé: Dolopathos, sive de Rege et septemSapientihus^ dans l'espérance de transmettre k la postérité des histoires qu'il jugeait avec raison intéressantes ; mais il avait eu le tort de les raconter en latin, au moment même où la langue des trouvères prenait son essor. C'était, dès le w\f siècle, une erreur d'espérer la gloire pour une

\. Extrait des Mémoires^ de l'Académie de Staniiila-t, 1882.

œuvre composée dans une langue morte, et d'écrire à la postérité en latin : aucune de ces lettres, suivant un mot connu, n'est arrivée à son adresse. Le livre du bon moine Jean n'est pas sorti du monde des religieux et des clercs et il a précédé les œuvres latines de Dante, de Pétrarque, de l'Arioste, de la foule des Vida, des Vanière et des Santeuil dans la nécropole que le peuple ne visite jamais, et où ne descendent que les lecteurs érudits dont notre éducation contemporaine diminuera de plus en plus le nombre.

Cependant le Dolopathos avait été fort remarqué ; quelques années après son apparition, un trouvère probablement né dans notre région et appelé Herbert, le traduisit en un poème de 12.001 vers français de huit syllabes, au début duquel il rend hommage au moine de Haute-Seille :

Un blancs moines de bonne vie De Haute-Selve l'abbaye A cette histoire novellée, Parbiau latin l'a ordenée ; Ilerbers la velt en l'omans trère Et del roman un livre fère.

Et plus loin :

Si com dom Jehans nos devise Qui en latin l'histoire a mise.

La traduction, Messieurs, comme il arrive quelquefois, éclipsa l'original, et par une application nouvelle du Sic vos non vohis, Herbert se fit un nom et Jean tomba peu à peu dans l'oubli. Le Dolopathos français, signalé dès

1381 par le président Claude Fauchet, par Huet en 1670, en 1751 par Dom Galmet qui, n'y regardant pas de près, ne fait qu'un seul personnage de Jean et d'Herbert, analysé inexactement en 1838 par M. Daunou, dans le tome XIX*" de VHisfoirc littéraire et étudié de plus près la même année par M. Leroux de Lincy, fut publié intégralement en 1856, dans la collection Janet, par MM. Charles Brunet et Anatole de Montaiglon. Je ne reprocherai à la préface fort savante de ces messieurs qu'une grosse hérésie de géographie historique, qui est une nouvelle preuve de l'ignorance avec laquelle les plus doctes Parisiens ont souvent parlé de notre Lorraine.

« Haute-Seille, disent-ils, de l'évêché de Nancy, dans le diocèse de ïoul. » C'est comme si l'on disait « Laxou de la pi'éfecture de Nancy, dans le département des Vosges », et il y a là, tout à la fois, un non-sens et une erreur, provenant de ce que ces messieurs ne savent pas que Nancy n'a été érigé en évêché qu'en 1777.

Qu'était devenu, cependant, le manuscrit latin du moine Jean ? C'est la question que se posaient les érudits depuis que la publication de M^L Brunet et de Montaiglon avait ramené l'attention sur l'œuvre originale. On savait que le Dolopathos latin existait encore au xvii'' siècle par Dom Martène qui l'avait vu à l'abbaye d'Orval, et qui, dans son Amplissima Collectio,en avait publié la dédicace adressée à un évêque de Metz appelé Bertrand. C'est du côté d'Orval que chercha, en 1873, un jeune savant allemand, M. flermann OEsterley. Il avait lu (je crois que c'est dans le président Jeantin) une dramatique histoire de moines s'échappant, en 1793,

de leur abbaveassiég-ée, par un long- souterrain, et transportant èi Luxembourg- leurs trésors et leurs manuscrits précieux, M. le président Jeantin a rendu en histoire beaucoup d'arrêts sujets à cassation, et l'on a soupçonné qu'il tenait d'une vieille servante le récit, absolument imaginaire, de cette évasion souterraine. En suivant une piste fausse, on arrive quelquefois sur le gibier. M. OEsterley lit des recherches à la bibliothèque de Luxembourg, où se trouvent, en eifet, des papiers d'Orval, et il eut la joie très vive de découvrir le texte authentique du DolopathoH latin, le même qu'avait signalé Dom Martène, dans un manuscrit du xiii'" siècle, dont il remplit les pages 139 et 170. 11 publia sa découverte en 1873, chez Trûbner, libraire de l'Université de Strasbourg, en une brochure in-8° de cent pages qui a pour titre : Johannis de altasilva Dolopafhos, sive de Regc et septem Sapientibus, et qui est précédée d'une introduction en allemand, d'oîi j'ai extrait une partie des renseignements qui précèdent.

Tel est, Messieurs, le petit livre que je vous demande la permission de parcourir avec vous. Il m'a semblé qu'il ne fallait pas laisser les Allemands s'en occuper tout seuls et que c'était un devoir de rendre pour un instant la parole, dans une compagnie française et lorraine, à un homme d'esprit qui était Lorrain et Français de langue et qui n'a pas obtenu dans sa pairie toute la réputation qu'il méritait. Nos A'oisins, Messieurs, sans que nous le remarquions assez, poursuivent dans le domaine de l'histoire, un système de conquête et d'annexion pareil à celui que. pour notre malheur, ils ont

accompli sur notre sol. C'est ainsi que dans les Monumenta Germaniœ historica, et dans une foule d'autres publications, ils tirent à eux et revendiquent comme Allemands nos pères du moyen âge, qui, pourtant, ne les aimaient guère. En 1878, ils ont publié à Metz, en deux volumes in-8° une histoire allemande de Lorraine écrite dans ce sens. Strasbourg est le siège d'une société pour l'étude des sources de l'histoire allemande, qui a fait paraître, outre notre Dolopathos, un poème lorrain du x*^ siècle, VEcbasis captivi, composé par un moine de Toul sous l'épiscopat de saint Gauzelin, et absolument inconnu dans notre région. Usons, au moins, de la seule ressource qui reste aux annexés malgré eux : la protestation, le culte des vieux souvenirs, l'espérance d'une revanche, même sur le domaine scientifique, et ne nous laissons point enlever sans rien dire, Dom Jean deHaute- Seille, le seul écrivain, à peu près, qu'ait produit la Lorraine au xii'' siècle.

Le livre s'ouvre par la dédicace qu'avait déjà publiée Dom Martène : V Au Révérend Père et seigneur Berce trand, évêque de Metz, par la volonté de Dieu, frère a Jean, moine quelconque de Haute-Seille, souhaite de « vivre heureusemeut et de terminer plus heureuse- (( ment encore le cours de sa vie. »

Ce Bertrand occupa le siège de Metz de 1180 à 1212, et il est célèbre dans l'histoire de cette ville pour avoir chaniïé le mode d'élection de l'échevin et créé le conseil

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des Treize^ qui a immortalisé la bourgeoisie messine. C'était un prélat pieux et de bonnes mœurs, quoique Allemand, dont les vertus suffisent à expliquer la marque de déférence de notre moine, sans qu'il soit besoin de recourir à l'hypothèse que llaute-Seille ait été détachée de Toul en I18i et rattachée à Metz, comme le disent MM. Brunet et de Montaiglon, d'après les Bénédictins de Y Histoire de Melz, qui ne citent aucune preuve.

Haute-Seille était située sur les limites des deux diocèses, et possédait des domaines dans chacun d'eux, mais le Gallia Christiana et tous les Fouillés la placent dans le diocèse de Toul.

Les souhaits de bonheur sont suivis d'un éloge pompeux des vertus de Bertrand :

« Je cherchais dans les profondeurs des cloîtres et « sous les bandelettes des pontifes, un homme en qui « mon cœur pût se complaire, un homme de vertu, saint, « juste, parfait, versé dans les lois divines et humaines, « et j'étais désespéré de ne point le trouver, et mes « yeux étaient devenus deux sources de larmes quand « j'ai vu resplendir votre sainteté plus évidente que la (( lumière. La joie de cette découverte a égalé la tris- « tesse que m'avait causée l'insuccès de mes recherches. . . a Allant donc à vous comme à la colonne inébranlable, « comme à la lampe ardente et luisante, dans l'espérance « d'emprunter quelque chose de vos qualités et de votre « éclat, j'envoie à votre paternité les prémices de mon « faible génie, ce livre du Roi et des Sept Sages, en sol- « licitant pour lui la censure de votre ^linerve et l'auto- « rite de votre patronage.»

()2 ŒUVRES DU CAHblNAU MATIIira"

Ces etl'usions d'admiration et de louanges sont familières à tous les auteurs de dédicaces, mais elles s'expliquent d'autant mieux ici que Jean a été le contemporain dugrand scandale que donnait, sur le siège de Toul, un prélat de la famille ducale, nommé par faveur, Maheu ou Mathieu, dont Jean de Bayon nous a raconté les amours infâmes et la fin tragique.

Le moine de Haute-Seille explique ensuite le but de son œuvre. Il admire par-dessus tout les philosophes anciens, entendant par ce nom ceux qui ont disserté sur la nature des choses ou célébré les exploits des héros, c'est-à-dire les philosophes proprement dits, les historiens et les poètes, auxquels leurs chefs-d'œuvre ont valu des statues d'or et des honneurs divins. Pendant qu'il était plongé dans l'étude des Anciens, il s'est rappelé tout à coup les événements merveilleux arrivés sous un roi oublié par l'histoire. 11 a pensé que ce serait bien dommage de laisser perdre le souvenir de si belles aventures, et, malgré sa faiblesse d'esprit et de style, il entreprend de les raconter à sa manière, avec les ornements de langage qu'il pourra trouver, agissant ainsi non point par vanité, mais seulement pour s'exercer et par amour des choses extraordinaires : Solius exercitii gralia et aniore ç/estorum. 11 termine son préambule par cet avertissement: « Au reste, lecteur, si tu remarques des (( fautes, pardonne-moi et sache bien que je ne me suis « guère fatigué à étudier les règles de Cyprien et que « je n'ai point séjourné dans les jardins fleuris de Quinu iilien et de Tullius. »

Ne prenez pas trop au sérieux, Messieurs, ces protes-

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