TROISIEME HISTOIRE
Le meilleur ami.
11 y avait une fois un roi de Rome tout jeune qui, assiégé dans sa capitale par un ennemi victorieux et pressé par la famine, prescrivit de tuer comme bouches inutiles tous les vieillards de l'un et 1 autre sexe, avec peine de mort pour quiconque désobéirait. Cet ordre fut exécuté et il y eut un massacre universel des parents par les enfants. Un seul fils épargna son père en le tenant caché dans une retraite profonde dont lui seul connaissait le secret avec sa jeune femme.
La paix s'étant rétablie, ce fils qui était de condition noble, fut appelé dans les conseils du roi où il prit un grand ascendant, grâce à la direction secrète qu'il recevait de son père. Les jaloux soupçonnèrent l'existence du vieillard, et dans une pensée de vengeance, ils poussèrent le roi à donner de grandes fêtes et à exiger que chacun des invités y amenât son meilleur ami, son pire ennemi, son meilleur serviteur et le meilleur comédien ou bateleur quil pourrait trouver. Ils espéraient amener leur rival détesté à produire son père comme son meilleur ami, et le roi à les faire périr tous les deux comme coupables de désobéissance. Le vieillard soup-
çonna le piège tendu k son lils et lui enseigna la manière d'y échapper. Le jeune homme se présenta à la fête avec son chien, son àne, sa femme et son tout petit enfant, et, traversant le palais à la tète de ce cortège inattendu, alla prendre sa place aux côtés du roi.
Cette entrée fît scandale d'autant plus que l'àne, peu accoutumé aux fêtes royales, tendit la queue et se mit à braire en entendant les instruments de musique. On chercha à exciter le roi contre le téméraire qui n'avait pas craint de remplir le palais de pareils monstres, mais l'accusé n'eut pas de peine à se justifier par des explications victorieuses.
« Ce chien, dit-il, vous représente mon meilleur ami: pour moi il affronte tous les périls, il me nourrit de sa chasse, il m'aime, il n'est jamais g-ai loin de moi et jamais triste avec moi.
(( Mon serviteur le plus fidèle, le plus patient, le plus sobre, c'est cet âne.
(( Y a-t-il un meilleur comédien que ce petit garçon ? C'est un acteur consommé qui joue tous les jours une pièce nouvelle, imitant tout ce qu'il voit et tout ce qu'il entend, parlant par gestes, passant en un moment des larmes au rire, et tout cela avec un naturel parfait, sans artiiice et sans espoir de salaire. Quant à mon pire ennemi, le voilà, c'est ma femme. » A ces mots, l'épouse entre en fureur : « Monstre de malice et d'ingratitude ! s'écrie-t-elle, voilà donc comme il me récompense d'avoir soigné son père dans une cave ! — 0 roi, réplique le jeune homme, tu vois que je n'ai pas tort, puisque, pour un mot, la voilà qui révèle l'existence de mon père et
me dévoue à une sentence de mort, » Le roi admirant la finesse du jeune homme et la vérité de ses discours, non seulement fit grâce au père et au fils, mais envoya immédiatement chercher le vieillard qui fut tiré de sa cave, comblé d'honneurs, et nommé peu après grand juge du pays.
Le troisième sage, Messieurs, ne dit rien de l'explication orageuse que les deux époux eurent certainement ensemble au retour de la fête.