SIXIÈME HISTOIRE
Le Chef de brigands et ses fils.
Un célèbre chef de brigands, enrichi par ses rapines, se décide, sur la fin de sa vie, à passer à la vertu et à faire souche d'honnêtes gens. Il proposa à ses trois fils de leur distribuer ses biens à condition qu'ils embrasseraient une profession honorable. Tous trois refusèrent à l'unanimité, déclarant qu'ils préféraient continuer le métier de leur père. « A votre aise, leur dit celui-ci, soyez brigands, courez les chemins par tous les temps au péril de votre vie ; mais vous n'aurez pas une obole de
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moi, et je vous avertis qu'on finit mal dans ce métierlà. »
La nuit même qui suivit, les trois jeunes gens s'emparèrent du cheval de la reine au moyen du stratagème suivant :
Cette bête incomparable ne mangeait que dune seule espèce d'herbe. Ils cachèrent le plus petit d'entre eux dans une botte de ce fourrage, qu'ils portèrent au marché et vendirent au palefrenier de la reine. Le voleur ainsi introduit jusque dans le râtelier attendit la nuit, et pendant que tout le monde dormait, il emmena le cheval avec son harnachement magnifique et même ses grelots d'or qu'il enduisit de cire. Il venait d'arriver au rendez-vous fixé par ses frères, quand tous les trois furent atteints par les soldats envoyés à leur poursuite, qui les saisirent et les ramenèrent à la reine. Celle-ci, voyant ces trois beaux jeunes gens et apprenant qu'ils étaient les fils de l'ancien chef de brigands avec lequel (chose bien singulière) elle était fort liée, fit venir le père et lui offrit de racheter ses enfants ; mais le vieillard tint sa parole et refusa absolument de débourser pour eux même une obole. « Au moins, dit la reine, racontez-moi les plus belles aventures de votre vie de brigand. — Soit, répliqua le vieillard, un récit cela ne coûte rien. »
Il prend la parole et tire de ses souvenirs passés, trois aventures extraordinaires qui viennent se greffer sur la sixième histoire et la compliquent.
Première aventure. — C'est celle d'Ulysse chez Poly-
phème, avec quelques variantes. Le chef de brigands, dans une expédition malheureuse, est pris avec sa bande par un géant qui les enferme dans sa caverne et se met à les manger les uns après les autres, en forçant les survivants à partager ses festins cannibales. Le géant nest point borgne, mais il a très mal aux yeux. Le chef se donne comme médecin, lui promet de le guérir et compose un collyre effroyable au moyen duquel il l'aveugle complètement et s'échappe à peu près comme Ulysse, sans oublier aussi d'insulter le monstre. Polyphème sort de sa caverne et feignant un accès de générosité : « Il ne convient pas, dit-il, que tu quittes un personnage comme moi sans recevoir un cadeau », et il jette un anneau d'or à son insulteur, qui le ramasse et le passe à son doigt. Mais c'était un anneau magique et ensorcelé, et voilà le malheureux qui, poussé par une force invincible, s'écrie malgré lui en se sauvant : « Me voici ! me voici! » Polyphème le suit à la voix et va l'atteindre quand le fugitif, ne pouvant se débarrasser de l'anneau fatal, se coupe le doigt et se sauve.
Seconde et troisième aventures. — Ce sont les deux parties du même récit dont je laisse parler le héros :
« Une fois délivré du géant, j errai pendant deux jours dans des solitudes atfreuses où je ne rencontrai que des monstres. Enfin, du haut d'une montagne, j'aperçus une vallée noire et profonde d'où montait une colonne de fumée. Je descendis, et au pied de la montagne j'aperçus les cadavres de trois brigands récemment pendus et, à côté, une cabane dont la porte était ouverte et dans
laquelle je trouvai une petite femme avec un petit garçon qui se chauffaient à un brasier. Je lui demande ce qu'elle faisait là toute seule, où est son mari et à quelle distance je me trouve d un lieu habité. Elle me répond en pleurant que je suis à trente milles de toute terre habitable, que la nuit passée elle a été enlevée avec son fils par des êtres qu'on appelle stryyes ou vampires et transportée dans ce désert avec l'ordre de faire cuire son propre lîls et de le servir aux stryges. Touché d'une pareille situation, je lui promets mon secours, et malgré ma fatigue, je décroche le plus gros des trois pendus, je l'apporte à la femme en lui disant de l'apprêter aux stryges en place de l'enfant que je cache soigneusement dans le creux d'un arbre, et je me cache moimême tout près de la cabane pour attendre les événements. Voilà qu'à la nuit tombante, je vois descendre de la montagne, avec un grand bruit, une nuée de créatures pareilles à des guenons qui traînaient derrière elles je ne sais quels lambeaux sanglants. Elles entrent dans la maison, allument un grand feu et se mettent à dévorer ces lambeaux, puis après quelque intervalle l'appétit leurrevient et elles se partagent les morceaux du voleur. (( Est-ce bien ton fils ou un autre corps que nous avons « mangé, dit à la femme celle qui paraissait la première « de ces vampires femelles. Je suppose que tu as éparvt gné ton fils et que tu nous as servi un des trois pence dus. Aile/ », ajouta-t-elle en s'adressant à trois de ses subordonnées, « rapportez-moi un morceau de cha- « cun de ces trois voleurs. » En entendant ces paroles, je cours me suspendre à la place du voleur qui man-
quait ; les stryges viennent, coupent une tranche dans la partie postérieure de chaque cadavre et dans ma cuisse, qui en porte encore la trace, puis elles retournent il leur chef. Je pense, ô reine, que j'ai bien gagné, par le récit de cette aventure, la grâce de mon second fils. Voici pour le troisième :
« Gravement blessé, je descends de la potence et j'essaie inutilement d'étancher mon sang. Mais plus occupé de la pauvre femme que de moi-même, je reprends mon poste d'observation, j'entends le vampire en chef dire après avoir goûté de ma chair : « Allez me chercher le « voleur du milieu, c'est celui dont la viande est la plus (( fraîche et la meilleure. » Je saute de nouveau à la potence, on m'en détache, on me traîne, à travers les ronces et les épines, jusque dans la cuisine infernale, et toutes déjà aiguisaient leurs dents et me dévoraient du regard, quand tout k coup, épouvantées par je ne sais quelle puissance secrète, elles poussent un grand cri et disparaissent comme un tourbillon, par la porte, par le toit, par toutes les ouvertures de la maison. Le jour venu, je m'enfuis avec la femme et son fils, et après un A-oyage de quarante jours, dans une solitude où nous ne vivions que d'herbes et de feuilles, nous retrouvâmes des hommes et je rendis mes deux protégés à leur famille. »
Pour prix de ces trois narrations, le vieux voleur reçut la liberté de ses trois fils.
Après la sixième histoire, la reine et les filles d'honneur, qui grondaient à chaque nouveau délai, éclatent plus furieuses, d'autant plus que le sixième sage, au
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lieu de ne demander quun jour de répit pour le condamné, sollicitait sa grâce complète. Les rois et les princes assesseurs, au contraire, inclinaient à la clémence pour en finir, car ils trouvaient que les assises se prolongeaient trop longtemps. Le roi, poussé à bout par les injures de sa femme, prit les dieux à témoin que le lendemain la sentence serait exécutée, et le lendemain, en efîet, on alluma un plus grand feu que de coutume, mais personne neut le courage d'y jeter Luscinien et le septième sage eut le temps d'arriver pour raconter son histoire qui est, si je ne me trompe, la plus belle de toutes, mais qui renferme le plus terrible acte d'accusation qu'on ait jamais dressé contre une belle-mère.