SEPTIÈME HISTOIRE
Les Cygnes.
Un jeune prince, s'étant un jour égaré à la chasse, aperçut au fond d'une vallée solitaire une nymphe d'une admirable beauté qui se baignait dans une fontaine en tenant dans sa main une chaîne d'or qui lui servait de talisman. Il en fut immédiatement épris, enleva le talisman, la demanda en mariage, et ils célébrèrent leurs noces en plein air, auprès de la fontaine. Au milieu du silence de la nuit, la nouvelle épouse apprit, en considérant l'état du ciel, qu'elle avait conçu six fils et une fdle, et, toute tremblante, elle fit part de sa découverte à son mari. Celui-ci la rassura par des paroles affectueuses, et le lendemain il la ramena et l'installa dans
son château. Mais la mère du jeune homme, voyant la nymphe, fut immédiatement tourmentée par une horrible jalousie, et pensant qu'elle allait perdre quelque chose de son influence et de son pouvoir domestiques, elle s'efforça de semer la discorde et la haine dans le jeune ménage, et n'y réussissant point, elle dissimula, faisant bon visage à sa bru, l'honorant comme sa maîtresse, la caressant comme sa fille, et attendant l'heure de la vengeance.
Au temps voulu, la princesse mit au monde, suivant qu'elle l'avait prédit, six fils et une fille qui portaient tous autour du cou une petite chaîne d'or. La bellemère les reçut, puis mettant à exécution le crime qu'elle projetait depuis longtemps, elle profita du sommeil de l'accouchée pour les dérober et mettre à leur place sept petits chiens nouveau-nés. Quant aux enfants, elle les confia à im serviteur fidèle en l'obligeant, sous la foi du serment, à les étrangler ou à les noyer. Le serviteur les emporta dans la forêt, les déposa sous un arbre, et au moment de les tuer, recula devant l'horreur du crime et s'en alla en les laissant en vie. La Providence qui veille sur toute la nature et principalement sur la race humaine, envoya là, à point nommé, un philosophe qui s'était retiré dans la forêt pour méditer plus librement et avait élu domicile dans une caverne. 11 recueillit les pauvres petits abandonnés, les porta dans sa grotte et les nourrit pendant sept ans avec le lait d'une biche apprivoisée.
Vous devinez, Messieurs, ce qui s'était passé au château dans l'intervalle. Dès que le serviteur fut parti, la
maudite vieille (nefanda anus) appela son fils : « Vois, lui dit-elle, les beaux enfants que t'a donnés ta femme ! Et elle lui montra les petits chiens. Le fils, trop crédule, prit en horreur celle qu'il chérissait tant : immédiatement il fit noyer les petits chiens, et sans permettre à la mère un mot de justification, il la fit enfouir toute vive, jusqu'à la gorge, au milieu du palais, en ordonnant à tous, soldats, serviteurs, bouffons et parasites, de se laver les mains, avant chaque repas, au-dessus de la tête de la malheureuse et de les essuyer ensuite avec ses cheveux, puis de lui donner exactement la même nourriture qu'aux chiens. Elle supporta cet outrage sept années de suite et perdit tous ses charmes ; sa peau blanche comme la neige devint horriblement noire, ses yeux se creusèrent, son front se sillonna de rides, elle vit sa chevelure souillée par les valets et fut changée en véritable squelette. Les enfants, au contraire, très bien soignés par le philosophe bienfaisant, passèrent, au bout de sept ans, du régime de lait de biche au gibier qu'ils prenaient à la chasse. Un jour que le père chassait luimême dans cette forêt, il les rencontra tous les sept avec leurs chaînes d'or autour du cou. 11 voulut les prendre et les poursuivit, mais ce fut en vain, il les perdit presque aussitôt de vue. et de retour dans son palais, il raconta à sa mère ce qu'il avait vu. La misérable soupçonne aussitôt la vérité, elle interroge son serviteur qui avoue ce qui s'est passé, et elle lui dit : « Mon fils les a trouvés aujourd'hui, cherche-les toi-même, enlève à tout prix leurs chaînes d'or, sinon nous sommes perdus tous les deux. » Le serviteur se met en campagne, et le