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quatrième jour, il les aperçoit qui, changés en cygnes, se jouaient au milieu d'un fleuve, tandis que leur sœur, assise sur le rivage, gardait les chaînes d'or. Il s'approche tout doucement, enlève les chaînes, à l'exception de celle de la fille, et les rapporte tout joveux à sa maîtresse qui fait venir immédiatement l'orfèvre et lui demande d'en faire ime coupe d'or. L'artiste emporta les chaînes, mais il essaya inutilement, soit de les fondre au feu, soit de les briser au marteau ; il ne réussit qu'à endommager un seul chaînon de l'une des six. Il prit alors le parti de se servir de son or à lui, fit une coupe et la remit à la mégère qui la déposa précieusement dans son écrin, sans jamais boire dedans, sans jamais la montrer à personne.
Cependant les six enfants transformés en cygnes et ne pouvant, à cause de la perte de leurs chaînes, reprendre la forme humaine, déploraient leur sort par les chants les plus doux. Ils prirent leur vol avec leur sœur qui s'était métamorphosée comme eux, et vinrent s'abattre, après une longue traite, sur un vaste étang qui baignait les murs d'un château, le château de leur père ! Le châtelain accoudé tout pensif à une fenêtre qui donnait sur l'étang, aperçut ces oiseaux qui étaient inconnus dans ces parages, admira leur beauté et la douceur de leurs chants, défendit à ses gens de les inquiéter et prescrivit de leur jeter les restes de sa table pour qu'ils n'abandonnassent plus son étang. L'ordre fut exécuté, et c'était merveille de voir chaque jour les cygnes accourir et poursuivre dans les eaux les morceaux de pain et les fragments de poissons qui leur étaient lancés. Quant à
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leur petite sœur, elle avait repris sa forme humaine et mendiait chaque jour dans le château, comme une orpheline. Ce quelle recevait, elle le partageait avec la pauvre nymphe, toujours enterrée jusqu'à la gorge, dont elle pleurait 1 infortune par bonté naturelle, sans savoir que c'était sa mère, et elle portait le reste à ses frères. Ils accouraient en battant des ailes, sur le bord de l'étang, prenaient leur nourriture dans son sein, elle les embrassait et les caressait l'un après l'autre, puis elle remontait au château où elle passait toutes les nuits à côté de sa mère qu'elle ne connaissait point. On la voyait descendre chaque jour vers l'étang, on la voyait pleurer sur la nymphe enfouie et on trouvait de la ressemblance entre les deux visages. Le châtelain, qui, obéissant à son insu à la voix du sang, la regardait souvent, finit par la faire A'enir. Il remarqua la chaîne d'or, se souvint de sa nymphe, et dit : « Qui es-tu donc, petite fille? Quels sont tes parents? et pourquoi appelles-tu ainsi les cygnes? » Elle répondit en pleurant : « Si on pouvait naître sans parents, je dirais que je n'en ai point, car je ne les connais pas. Quant aux cygnes, ce sont mes frères. » Puis elle raconta comment ils avaient été recueillis par le philosophe et nourris de lait de biche, puis comment ses frères avaient perdu leur chaînette d'or et n avaient pu reprendre la forme humaine.
La vieille belle-mère <( réceptacle d'iniquité, la plus méchante de toutes les méchantes femmes »,• entendait tout cela avec son serviteur, et les deux complices échangeaient des regards de honte. Le Dieu qui venge
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les opprimés permit qu'ils essayassent de tuer la petite fille. Au moment où elle descendait vers 1 étang, le serviteur la suit une épée à la main, mais au moment où il va frapper, le châtelain survient, lui arrache l'épée et tire de lui les aveux les plus complets.
La belle-mère scélérate est démasquée, TalTaire de la coupe est éclaircie, les chaînes d'or rapportées, et la petite sœur toute jo\euse va les rendre à ses frères qui reprennent immédiatement la forme humaine, excepté un seul, celui dont la chaîne avait été ébréchée. Resté cygne, il s'attacha à un de ses frè;'es, dont il tira, par la suite, la barque avec sa chaîne d'or çt c'est lui qui a rendu immortel le nom de Chevalier du Crjfjne. Le père retrouva ses enfants, les enfants retrouvèrent leur père et leur mère, car la nymphe fut immédiatement tirée de son trou, lavée, parfumée et rendue à sa beauté première. Enfin, la détestable vieille, suivant la peine du talion, alla remplacer sa belle-fîUe dans la fosse qu elle lui avait creusée.
Ainsi finit. Messieurs, la septième histoire, trop peu connue des belles-mères sur lesquelles elle ne paraît pas avoir exercé dans la suite des temps une sensible influence.
11 semblait que la cause de Luscinien devait être gagnée définitivement par ce dernier et habile avocat. Il n'en fut rien, la reine éclata en invectives plus furieuses que jamais contre u le vieillard radoteur » et contre son mari. « Me voici, c'est moi qu'il faut livrer aux flammes, puisque vous épargnez l'impudique. » Dolopathos. incapable de résister à cet ouragan de
colère, veut en finir à tout prix, et déjà il soulevait son fils pour le jeter dans les flammes, quand Virgile, notre Virgile [Virgilius noster), monté sur un coursier ailé, arrive avec la rapidité de l'éclair. « Arrête, ô roi, s'écrie-t-il, ne touche point à l'innocent ! » Luscinien, voyant son précepteur, semble s'éveiller et rompt enfin son terrible silence, « Salut, ô maître », lui dit-il. Le roi est stupéfait, les princes s'étonnent, le peuple accourt et tous demeurent l'oreille tendue et stupides comme des ânes [stupidi ut asini persévérant). Virgile adresse alors à la reine des reproches sanglants et va jusqu'à maudire la femme en général. « C'est par elle que les rois sont menés, les villes détruites, les pays dévastés, le sang le plus noble versé. C'est ime femme qui a perdu le monde, la femme est un fléau ! » Puis il raconte aussi son histoire, que je trouve. Messieurs, s'il faut l'avouer, peu digne du personnage et des apostrophes éloquentes qui la précèdent.
Histoire de Virgile.
« Un philosophe de mes amis, voulant prendre femme, me consulta à ce sujet. Je l'en détournai de toutes mes forces en lui représentant qu'une femme est incompatible avec la philosophie et que c'est un être qu'on ne peut pas garder. Il me répondit qu'il avait un moyen sûr de n'être pas trom^ié par la sienne et passa outre. 11 se maria donc contre mon gré, bâtit une tour solide qui n'avait qu'une petite fenêtre et une petite porte, et y enferma sa femme, et ne laissa entrer âme qui vive.
Il tenait toujours la porte fermée, portait toujours la clef sur lui et, la nuit, la plaçait sous son oreiller. Ils n'étaient mariés que depuis quelques jours et il montait sa g^arde avec le plus grand soin, quand la femme, enfermée seule dans sa tour et regardant par la fenêtre, aperçoit un jeune homme devant la porte de la maison d'en face. Elle le regarde, elle en devient éperdument éprise, elle l'appelle et lui Jette par la fenêtre un billet pour lui indiquer comment ils pourront se voir. Son philosophe rentre; elle l'accueille d'une façon charmante, lui prodigue des marques de tendresse et l'enivre d'un vin très fort; puis, quand elle le voit bien endormi, elle s'empare de la clef, ouvre la porte et court chez son jeune homme. Le philosophe s'éveille, et les fumées du vin étant passées, il comprend son malheur, et se lève aussitôt pour aller fermer la porte en dedans et empêcher le retour de l'adultère. Elle revient et trouvant la porte fermée et son mari debout, elle lui demande d'ouvrir, le supplie, pleure et fait toutes les plus belles promesses de sagesse pour l'avenir. Le mari ne se laisse point toucher et jure que le lendemain il la poursuivra comme adultère devant leurs amis et devant les juges. Elle crie alors qu'elle va se noyer dans le puits qui est tout près, jette dedans une énorme pierre, puis se cache ellemême derrière une statue. Le philosophe entendant le bruit de la chute, ouvre sa porte, court au puits et manœuvre avec la corde pour la retirer. Pendant qu'il est ainsi occupé, la coquine ne fait qu'un saut dans la maison, ferme et barricade la porte, puis prend le rôle d'accusatrice et lui reproche tout ce qu'elle a fait elle-
même. C'est au tour du mari de supplier et de promettre. Il s'eng^age à ne plus l'enfermer, obtient la permission de rentrer et profite de sa liberté reconquise pour renverser sa tour, se débarrasser de sa femme et retourner à la philosophie. »
Virgile, après son récit, poursuit son réquisitoire victorieux contre la reine, et démontre juridiquement la nullité de toute la procédure suivie, car les lois n'interdisent à personne de se défendre, elles ne permettent de condamner les sourds et les muets que pour des faits évidents, et Luscinien n'a point été entendu; qu'il parle donc! Luscinien, qui a la langue déliée, raconte les tentatives malhonnêtes auxquelles il a été en butte, et son discours produit sur le jury une telle impression que la reine et les lîUes d'honneur sont jetées dans le bûcher par acclamation. L'innocence triomphe, le jeune prince est couronné, l'assemblée se disperse ensuite et chacun retourne à ses affaires.
Dolopathos ne survécut pas longtemps aux émotions de ce drame et mourut l'année suivante. Il fut suivi de près dans la tombe par Virgile qui s'était fixé auprès de son élève et qui, sur le point de rendre le dernier soupir, enfouit son merveilleux manuel dans une cachette si profonde qu'on ne l'a jamais retrouvé et que nous devons renoncer à tout espoir d'en tirer parti.
Arrivés à ce point de la narration, Messieurs, nous attendons naturellement la formule finale, qui est con-
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sacrée depuis de siècles : Luscinien lut heureux, il se maria et il eut beaucoup d'enfants. Jean de Haute-Seille ne termine point de cette façon vulgaire. Luscinien règne heureusement jusqu'aux dernières années de l'empire de Tibère, puis il voit arriver en Sicile un apôtre de la foi chrétienne, l'interroge et écoute une exposition en règle de la doctrine nouvelle, qui ne tient pas moins d'une quinzaine de pages, et qui ne manque assurément ni de science, ni d'une certaine élévation de langage. Rassurez-vous pourtant, Messieurs ; j'ai déjà mis votre patience à l'épreuve avec un prédicateur contemporain, et je vous épargnerai celui du xii*^ siècle. L'apôtre appuie ses discours par un miracle éclatant : il ressuscite un mort. Luscinien se convertit avec une grande partie de son peuple, puis confiant son royaume à un ami fidèle, il part à pied pour le pèlerinage de Terre-Sainte avec le saint homme qui l'a baptisé. Que fit-il, que devint-il en Palestine? personne n'en arien su. Ce qui est certain, c'est qu'on ne le revit jamais dans son royaume. L'histoire, Messieurs, finit là, et si elle vous a paru extraordinaire, le bon moine rappelle en quelques lignes de conclusion qu il ne vous raconte pas ce qu'il a vu, mais ce qu'il a entendu, qu'il ne garantit rien ; qu'après tout, il y a des faits dont personne ne doute et qui sont tout aussi merveilleux et qu'enfin il ne force personne à le lire.
Vous connaissez le Dolopathos, Messieurs ; le temps et la science me manquent ég'alement pour traiter les intéressantes questions de littérature comparée qu'il soulève. Un gros volume ne suffirait pas à les approfondir et je puis à peine les indiquer.
L'aventure du prince muet condamné à mort sur l'accusation d'une marâtre et sauvé, de jour en jour, par un récit que viennent faire successivement sept hommes sages, se trouve dans toutes les littératures connues, et les livres qui la racontent ont joui dune popularité qu'aucune œuvre classique n'a obtenue et qui, au dire du célèbre allemand Gôrres, n'a été surpassée que par les livres saints. Je vous fais grâce de la preuve et des énumérations que vous pourrez voir dans les travaux publiés sur la question, par MM. Gôrres, Aldebert Keller, OEsterley, Gœdeke et Moussafia en Allemagne ; Dunlop en Angleterre ; Comparetti en Italie ; Dacier, Daunou, Loiseleur, Deslongchamps, Leroux de Lincy, Brunet, de Montaiglon, Gaston Paris en France. Sans sortir de notre pays, cette fiction romanesque a donné naissance d'abord au Dolopathos latin et français, puis à un groupe de récits latins et français, presque tous anonymes, que Ton désigne sous le nom général de Roman des sept Sages, et qui comprend:
1'^ L'abrégé fait au xiv^ siècle, par le dominicain Jean Petit, d'un livre perdu, appelé Liber de septem Sapientibus ;
2** Une rédaction latine imprimée au xv*" siècle ;
LK MOIiNE JEAiN
3" Un poème français du xiii' siècle, renfermant O.061 vers, publié en 1836 à Tubingue, par M. Adelbert Keller, avec une introduction, en allemand, de 246 pages ;
4" Diverses rédactions françaises conservées dans vingt-quatre manuscrits, dont M. Gaston Paris a publié, en 1876, celle qui lui a paru la meilleure.
Le Roman des sept Sages (c'est-à-dire l'ensemble des travaux ci-dessus mentionnés) a été souvent, mais bien à tort, confondu avec le Dolopathos.
L'œuvre du moine Jean, bien antérieure aux autres par la date, ne leur ressemble que par le cadre, et elle en diffère profondément par la composition, les histoires et le style.
Vous vous rappelez, Messieurs, (|ue les sages seuls ont pris la parole, chacun d'eux est venu faire son récit et la marâtre s'est bornée à gronder sourdement d'abord, puis à crier plus fort, puis à éclater en scènes violentes.
Dans le Roman des sept Sages, la reine réfute le récit de chaque sage par un récit contradictoire destiné à aigrir le père contre son fils et contre les donneurs de conseils qui prétendent en savoir plus que les autres et se mêlent de ce qui ne les regarde pas. Il y a même des rédactions oii le sage réplique par un second discours, comme devant nos tribunaux où la défense se réserve le dernier mot.
Le Dolopathos est écrit avec art, par un homme d'esprit qui n'est pas très fort en géographie, mais qui sait son histoire et qui distingue entre les temps et les civilisations. Le Roman marie, de la façon la plus bizarre, G»' Mathieu. — II 7
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1 antiquité païenne au christianisme et confond toutes les époques avec un mépris superbe de la chronologie et de la vraisemblance. C est ainsi qu il nous montre Hippocrate entouré de gens d'église, et qu il nous apprend que le roi, père du héros muet, sappelle Marcomeris, fils de Priam, quil a été sauvé du sac de Troie par sa{ nourrice, qu'il est devenu empereur de Rome et de Constantinople, roi de France et, avec cela, gendre du roi de Carthage.
Dans le Boman. trois seulement des récits du Dolopatlion sont reproduits : le Chien et le Serpent, le Tre sorier du roi, la Femme et la Tour, et le Trésorier du roi est raconté, non plus par un sage, mais par la reine pour montrer combien les rois sont exposés ai être trompés.
Je ne veux pas, Messieurs, vous fatiguer de tous ces! récits qui sont venus successivement s'intercaler danslej cadre si commode de la liction primitive. Il y en a uni pourtant que je veux vous signaler parce quil prête kl d'intéressantes observations littéraires et morales. Vous pourrez le lire, soit dans le poème publié en li>3ii pari M. Keller, soit dans l'édition de M. Gaston Pains, soitj dans le tome XIX*^^ de l'Histoire littéraire. D'ailleursi vous le connaissez déjà par Pétrone et La Fontaine;! c'est le conte antique de la Matrone d'Ephèse, cette! veuve éplorée qui jure des ensevelir, toute vivante, dans] le mausolée où repose son défunt chéri, puis qui laisse^ pénétrer dans le sanctuaire de sa douleur un soldat chargé de garder les corps de trois malfaiteurs pendus au gibet voisin, puis qui s'attache au soldat et le retient à
tliiier, si bien ([uon dérobe un des trois pendus, puis qui, eiitin, pour épargner la mort au soldat négligent, conseille de remplacer le cadavre dérobé par celui du mari auquel elle avait juré de ne pas survivre et qu'elle remplace presque aussitôt par le soldat.
Avez-vous déjà remarqué, Messieurs, comme uiuî seule et même anecdote se transforme, suivant le tour d'esprit, l'humeur et le caractère des gens (pii la racontent ? C'est vous qui en êtes le père, c'est vous qui 1 avez lancée, et vous la reconnaissez à peine quand elle vous revient, après avoir fait seulement le tour de la ville. 11 en est de même de ces vieilles histoires qui viennent échouer dans nos almanachs après avoir couru le monde pendant des centaines d'années ; chaque peuple, chaque époque les raconte à sa manière et les marque en passant de son empreinte.
Dans le Roniun des sept Sa^es, Ephèse, le croiriezv(jus, Messieurs, c'est la Lorraine, et la matrone se trouve être une de nos compatriotes, ^'oilà une héroïne ([ue ni D. Calmet et ni votre regretté confrère Digot n'ont connue, et je ne sache pas que notre vénérable président d'honneur lui-même, qui a revendiqué avec tant d éloquence les gloires lorraines oubliées, ait jamais songé à celle-là. Ecoutez pourtant '.
« Il y eut jadis un comte en Lorraine, sage, prude et « courtois. Il print à femme une jeune dame de bon et « hault lignage qui tant étoit belle que plus ne pouvoit.
-i. Je cite la rédaction éditée par M. G. Paris, en rajeunissant ijiieiijue peu le texte.
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i< Ils se jouoient ensemble très-souvent comme deux (( enfants : le vouloir de l'ung étoit celui de l'autre, « onques deux personnes ne furent mieux assemblées u par mariage ^ .
Il mourut. De dire comment Ce serait un détail frivole,
pensé La Fontaine. Notre conteur n'est pas de son avis et il expose que le comte samusant un jour à déchiqueter un bâton avec son couteau, la comtesse voulut lui prendre le bâton et se blessa lég-èrement avec le couteau. Elle se pâma comme si elle allait mourir, quoiqu'elle n'eût qu'une ég-ratignure, et le comte « se doulousa )> tellement de la pensée d'avoir fait un petit mal et une grande peur à sa femme, qu'il en mourut le lendemain. La dame considérant " que par l'amour d'elle il avait reçu la mort », alla s'établir au cimetière, sur la fosse de l'époux ra^d si prématurément à sa tendresse, et ses parents lui bâtirent là une logette où ils apportèrent des vivres et lui offrirent des gens pour demeurer avec elle. Celle d'Ephèse accepta une servante délurée qui se tit l'avocate du diable ; notre compatriote « ne voulut ne « boire, ne mengier, ne avoir compaignie se nom de Dieu « seulement ». Dans notre pays, Messieurs, les trois pendus n'étaient point des malfaiteurs vulgaires, gardés par un simple soldat, mais de puissants seigneurs révoltés, sur les cadavres desquels veillait un chevalier tout armé sur son cheval. Or, on était à la Saint-Andrieu « qu'il
1 G. Paris, le Roman des sept Sages, p. 3tj.
« est yver et sont les nuits et longues, et froides et « ennuyeuses ». Le chevalier aperçut « la clarté de chance délie au cimetière et se pourpenso qu'il iroit là pour '< se chauffer ».
11 heurte à « l'huis delalogette » et la dame demande qui est là. « Hélas, ma belle amye, je suis « Hervieu, «je garde là trois pendus..., mais le temps est si merci veilleux que nul ne peut durer hors et vous prie que " ung- petit je me chauffe, je vous jure que par moi vous f( n'aurez honte ne villanie. »
11 entre, apprend de l'éplorée sa résolution de mourir, la combat inutilement et les choses se passent en tout bien tout honneur. Mais pendant qu'ils causaient, ou dérobe le pendu, le chevalier s'en aperçoit en reprenant sa faction et vient conter son ennui et le péril de mort qu'il va courir. Tandis que, dans La Fontaine, tous les deux s'aiment déjà quand le vol arrive, et que nous sommes préparés à l'abandon du mort par une gradation descendante, très finement observée, la matrone lorraine, brusquement, sans avoir auparavant adressé la moindre parole d'affection au chevalier, lui dit en voyant son chagrin: « Venez avant, c'est mon seigneur qui au " jour d'hier a été enfoui, il n'est encore de rien empiré: « nous le deffouyrons et le mettrons au gibet au lieu du « larron. » Ils le défouirent et le troussèrent sur le cheval du chevalier. Et Messieurs, c'est elle-même qui lui mit la hart au col et le pendit ! Le conte finit là dans Pétrone et dans La Fontaine, mais la matrone lorraine a ajouté au crime de sa commère d'Ephèse des raffinements de perversité inconnus à l'antiquité. « Tout cela
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n'est rien, dit le chevalier en voyant le mari installé à la place du pendu, Celui qui était là avait les dents rompues, et si la justice du roi vient, on reconnaîtra la supercherie. »
Or, la dame saisissant une g'rosse pierre, remonta k léchelle et dun seul coup brisa à son seigneur et mari toutes ses dents !
« Il y a encore plus, reprend le chevalier. Il avait le côté percé d'un épieu.
« — Baillez-moi votre épée, dit la dame. » Elle remonte en haut du g"ibet, et frappe son mari do si bon cœur « quelle lui fait lépée outrepasser ». Voilii. Messieurs, les exploits de la malheureuse Lorraine qui avait dit: « Dici je ne partyrai, mon mari mourut pour « moi, je lui en rendrai le reguerdon ! »
Vous comprendrez l'exclamation du narrateur : m Ah 1 Dieu, quelle femme est-ce! »
La Fontaine prend fort gaiement son parti de la pendaison :
Car de mettre au patibulaire
Le coi'ps d'un mari tant aimé,
Ce n'était pas peut-être une si grande affaire,
Cela lui sauvait l'autre, et tout considéré,
Mieux vaut goujat debout qu'empereur enterré.
Le XIII'* siècle, Messieurs, ne partageait point cette morale relâchée et la coquine fut bien punie. Le chevalier (qui avait pourtant laissé faire) se révolta contre
tant de perversité. <( Orde p s'écria-t-il, fausse.
« mauvaise traîtresse. Allez, fuyez de cy,.., <|ui vous « jugeroit par droit et par raison, vous seriez arse et « brûlée. » Et, comme vous le vovez, Messieurs, lo
u: :moink .ikan KI.'J
comédie ne finit point du tout par un mariage, <i et la dame, dit le poète du xiu'' siècle, clieust entre deux selles. »
\'oilà ce qu'est devenu, sous la main rude d'un honnête homme du xiii'' siècle, le bijou si linement ciseh; par un païen romain du second, et si heureusement retouché dans la suite par un païen g-aulois du xvii''.
Doîi ces vieilles histoires sont-elles arrivées dans notre pays et comment nos ancêtres ont-ils entendu parler du prince muet et des sept sages qui l'ont sauvé? Y a-t-il dans le Dolopathos une part d'invention originale dont on puisse faire honneur aurelii;Leux: de Haute- Seille? On a disserté doctement sur ces questions, Messieurs, et il n'y a pas de raison pour que les dissertalions finissent de sitôt, car elles sont difîciles à résoudre. Cette liction romanesque, ces aventures merveilleuses, ces rois, ces trésors, ces brigands, ces magiciens et ces magiciennes, tout cela ne ressemble guère à la Lorraine du XII'' siècle et nous donne, au contraire, la sensation toute vive des Mille et une Nuits et de l'Orient. C'est de 1 Inde, vous le savez, que tous les beaux contes ont pris leur vol pour se répandre jusqu'aux extrémités du monde. C'est dans la vallée du Gange qu'à une époque très reculée, l'imagination humaine, féconde et exubérante comme la nature, a enfanté la plupart des récits qui ont amusé ou instruit notre race, et, en efîet, Messieurs, en remontant de siècle en siècle et de peuple en
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peuple, du français au latin, du latin au grec, du grec au syriaque, du syriaque à l'hébreu, de l'hébreu à l'arabe, de l'arabe au persan, du persan à l'hindou, on arrive à un livre des Sept Vizirs, du Pédagogue et de la Femme du roi, composé par Sendabad, ou Sindibad, ou Sendabard, dont les orientalistes et M. Silvestre de Sacy, en particulier, ont découvert l'existence.
« Le petit ruisseau, comme dit Gôrres, est donc des- « cendu des montagnes de l'Inde, puis il s'est dirigé pen- « dant des siècles de l'Est à l'Ouest, à travers les «. immenses plaines de l'Asie, en se grossissant toujours u en route, et de nombreuses générations de peuples s'y « sont désaltérées. »
Qu'il y a loin, Messieurs, des rives du Gange à celles de la Vesouze, la petite rivière qui baigne les murs de Haute-Seille ! Qui donc a introduit au couvent les Sept Vizirs, le Pédagogue et la Femme du roi? Qui les a présentés au moine Jean ? Jusqu'à présent, on disait que c'était un Grec ou un Latin, et tout récemment encore, M. Aubertin, auteur d'une Histoire de la langue et de la littérature française au moyen âge, excellente d'ailleurs, affirmait avec une faute d'orthographe et une faute de géographie, que c Don Jehan, moine de l'abbaye de Haute-Sel ve, au diocèse de Metz, mit en latin le texte grec du roman ».
Ce texte grec, connu et analysé au xviii® siècle par Dacier, a été publié en 1828 par M. Boissonade qui a donné son nom au livre ; le roi s'y appelle Cyrus, le précepteur Syntipas, et le jeune prince est tout à la fois muet et anonyme. Il y a pour cette assertion de M. Au-