DE NANCY
Première Messe du Saint-Esprif.
Parabole de la semence.
Chères Enfants,
Dieu vient de vous adresser la parole qu'il dit autrefois à Abraham quand il voulut se choisir un peuple qui fût à lui... Egredere... Sors de ta maison et de ta parenté et va dans la terre que je te montrerai. Vous êtes sorties de cette maison paternelle à laquelle votre âme tenait par toutes ses racines et vous voici dans cette maison que le Seigneur a bâtie pour vous et qu'il a montrée à vos parents avec des promesses qui les ont décidés au plus grand des sacrifices.
Abraham se mit en route, poussa ses troupeaux devant lui et vint planter sa tente en pays inconnu, sans savoir au juste ce qu'il y trouverait. Ce qu'il y trouva ce fut la richesse, la puissance et le salut. Ce qui l'y attendait, c'était Thonneur de devenir l'ancêtre
du Messie, c'était des siècles de gloire, cétait une postérité nombreuse comme les étoiles du ciel, une histoire pleine de prodiges éclatants, le berceau et le sépulcre d'un Dieu qui devait sortir de sa race. Ce qui vous attend ici, c'est une famille bénie qui vous ouvre ses rangs avec un affectueux empressement et où vous retrouverez des mères et des sœurs ; ce sont les anges de Dieu qui vont vous prendre par la main et vous conduire sur les routes enchantées de la piété, de la science et du bonheur pur. C'est la Sainte Vierge qui va vous abriter sous son manteau et vous serrer contre son cœur, c'est saint Joseph qui va vous servir de père et vous nourrir du pain surnaturel qui fortifie les âmes ; c'est saint Dominique qui a allumé le flambeau à la clarté duquel vous allez marcher. Vous voilà transportées vous aussi dans la terre promise où coulent le lait et le miel de la grâce, où Dieu parle, où il rend ses oracles, où il possède son temple et où chaque jour son Fils naît et meurt dans cette chapelle qui reproduit tout à la fois Bethléem et le Calvaire.
Chères enfants, prédestinées comme Abraham, montrez le même courage et la même foi que lui. Du courage, il vous en faut surtout dans les commencements. Oh! ce n'est pas moi qui sourirai jamais de la peine qu'éprouve une jeune fille, surtout une nouvelle venue dans les premiers jours qu'elle passe à la pension ; et quand je lis ses regrets dans ses veux humides, dans
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l'altération de sa voix et la mélancolie de son attitude, je compatis de tout mon cœur, parce qu'en remontant à des souvenirs déjà bien éloignés, je reconnais mes propres impressions dans les siennes ! Je vous plains donc sincèrement, chères petites affligées, mais je vous recommande de ne point vous laisser abattre. Vous souffrez d'une séparation momentanée et adoucie de mille manières. Il faut pourtant vous résigner. Que voulezvous ? C'est l'apprentissage de la vie que a^ous faites en ce moment, de la vie que vous n'avez connue jusqu'alors que sous des aspects riants, mais qui est une chose grave, sérieuse, souvent triste, et qui vous infligera des séparations bien plus dures que celles dont vos cœurs saignent en ce moment. Tirez parti de votre chagrin même pour vous en faire un mérite. Offrez-le à Jésus et à Marie en union avec celui que tous deux ont éprouvé dans les diverses séparations que la volonté de Dieu, le Père céleste, leur a imposées pour notre salut. Dites-leur avec simplicité : 0 bon Jésus, ô bonne Vierge Marie, vous voyez mes larmes, essuyez-les, cicatrisez ma blessure et faites que surmontant ma sensibilité par un effort de courage, je recueille bientôt dans la joie la moisson que je sème aujourd'hui dans les pleurs.
Je vous parle de semence et de moisson, c'est bien de cela, en effet, qu'il s'agit pour vous, mes enfants, et vos devoirs vous ont été révélés par Notre-Seigneur luimême dans une parabole célèbre que je veux vous rap-
peler brièvement. Parcourez la campagne en ce moment, vous la trouverez dépouillée ou peu s'en faut : la vendange s'achève, les fruits sont cueillis, les récoltes rentrées, et pourtant on y travaille très activement; \oyez ces charrues traînées par six chevaux qui vont et viennent infatigablement et creusent dans le sol des sillons parallèles ! Derrière elles, marche penché vers la terre fraîchement remuée, un homme qui porte sur l'épaule un sac entr' ouvert. Il y plonge la main, la retire pleine de grains et les répand sur la glèbe d'un grand geste plein d'une singulière majesté. Cet homme, chères Enfants, c'est Notre Seigneur Jésus-Christ qui passe en ce monde en semant sa parole, le bon grain qui doit fructifier pour la vie éternelle. Le champ, ce sont les âmes pour lesquelles il a travaillé, sué sang et eau, prié nuit et jour et souffert le martyre, et vous qui m'écoutez vous formez un des sillons sur lesquels le divin semeur est penché en ce moment pour y jeter la graine précieuse qu'il est allé chercher pour nous au ciel : Semen est verhum Dei. La semence, c'est la parole de Dieu qui va s adresser à vous, sous toutes les formes : instructions religieuses, prédications, conseils, avis donnés en secret, réprimandes publiques, témoignages joyeux de la bonne conscience, reproches et plaintes de la conscience mauvaise, voix intime et pourtant éloquente qui, pendant une visite au Saint-Sacrement, tout à coup sortant de ce tabernacle plongé dans son demi-jour mystérieux, ou vous éveillant comme le jeune Samuel dans le silence de la nuit, vous murmurera des paroles d'amour et vous demandera des sacrifices.
Que devient la divine semence jetée avec profusion au sein de l'humanitt'- ? La réponse de Notre-Seigneur nous apprend, hélas ! qu'elle ne profite point à tous, que beaucoup la laissent périr par leur faute ou que le chemin, la pierre, les épines la volent pour la frapper de stérilité. Le grand chemin d'abord où la semence est foulée aux pieds et mangée par les oiseaux du ciel. Jeunes filles étourdies et légères, reconnaissez-vous là votre portrait? Vous avez l'àme ouverte, bruyante et fréquentée par toutes sortes de compagnies, plutôt mauvaises encore que bonnes. Vous accueillez toutes les pensées qui se présentent, vous écoutez toutes les conversations, vous suivez du regard tous les papillons qui volent, tous les fantômes riants qui se lèvent devant votre imagination ; vous ne savez pas fermer votre porte, vous ne distinguez pas entre les plaisirs et les devoirs ; à votre vie manquent absolument l'équilibre et le point fixe. Dieu passe à son tour .sur ce chemin battu, mais comme vous ne faites rien pour le retenir, comme vous l'apercevez à peine, comme ce qu'il vous dit entre par une oreille et sort tout de suite par l'autre, la bonne semence ne séjourne pas chez vous et elle est aussitôt emportée par de vilains oiseaux que le démon envoie pour vous enlever jusqu'au dernier grain. Votre étourderie, votre légèreté vous perd. Guerre à l'étourderie et à la légèreté !
Le terrain pierreux où la semence pousse d'abord, mais sèche bientôt, faute d'humidité, figure les jeunes qui prodiguent : les promesses et les bonnes résolutions au jour de la rentrée et qui ont tout oublié pour la première sortie. Cest la grande armée des inconstantes : écoutez-les, voyez-les jetant feu et flamme et annonçant des prodiges: oh ! comme elles vont se corriger ! plus un mensonge, plus une colère, plus un accès de paresse, vous verrez, ma mère^ vous verrez, papa. Cela dure combien de temps? huit jours ?... un jour ?... une heure ? quelquefois moins, puis la tentation arrive, rhéroïne se décourage, et elle retombe. Elle se rend lâchement comme les gouverneurs de villes assiégées qui ouvrent leurs portes au premier coup de canon, à la première sommation de lennemi, et qui ne donnent pas le temps de venir à leur secours : celles-là ont l'inconstance qui les perd. Guerre à l'inconstance qui empêche tout progrès sérieux en matière d'éducation !
Il y a des terrains où la semence profite en apparence et lève heureusement, mais des épines croissent en même temps et finissent par l'étouffer, les épines des inquiétudes, des richesses et des plaisirs du monde, dit Notre-Seigneur. Il y a des jeunes filles qui promettent beaucoup, qui ont fait une bonne première communion, qui obtiennent des succès dans leurs classes, qui passent
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même pour pieuses et ((ui trompent à la longue toutes les espérances qu'elles ont données, à cause d'une épine qu'elles ont laissé grandir dans leur cœur, faute de vigilance pour l'apercevoir ou de courage pour l'arracher. Quelle épine ? un défaut qui devient dominant, absorbant et mortel pour la jeune àme qui ne l'a point combattu à temps : c'est la jalousie, c'est la coquetterie, c'est la curiosité, c'est la sensualité, c'est l'orgueil. Prenez garde, chères Enfants, la parole de Dieu est une semence délicate qui ne s'accommode point du voisinage des épines et autour de laquelle il faut sarcler sans cesse. Guerre et guerre sans trêve au défaut dominant, aux épines maudites qui épuiseraient la sève de votre petit champ et le frapperaient de stérilité !
Une partie de la semence tombe dans une bonne terre où elle porte du fruit au centuple. Image des cœurs honnêtes et bons qui écoutent la parole de Dieu, la retiennent et la font fructifier dans la patience. Les cœurs bons, honnêtes et patients, ce seront les vôtres, chères Enfants, dans tout le cours de cette année, si vous avez soin de ne pas compter sur vous-mêmes et d'invoquer assidûment l'Esprit-Saint dont nous allons chanter ensemble le cantique. Oh ! qu'il vienne, imploré par votre prière ardente ! qu'il envoie tour k tour son soleil et sa rosée sur les champs de vos âmes que Jésus ensemencera de sa parole, et qu'une riante parure de fleurs et de fruits
vienne les orner pour réjouir les cœurs de vos anges du ciel et de vos anges de la terre, vos maîtresses et vos parents. Que la sainte Vierge et saint Dominique joignent leurs prières aux nôtres pour les rendre plus efficaces. Que saint Louis Bertrand, dont nous faisons aujourd'hui la fête, protège cette maison. Patron de celle qui la dirige, qu'il lui rende la santé ! Qu'il écoute les enfants suppliant pour une mère qu'elles entourent de leur respect et de leur tendresse affligée! Que pour nous tous l'année qui commence soit de celles qui comptent aux yeux de Dieu et qu'elle soit récompensée dans l'éternité.
Ainsi soit-il !
Deuxième Messe du Saint-Esprit.
De la docilité.
Depuis quelques jours vous êtes passées de la vie de famille à la vie de pension ; vous avez changé de régime, d'occupation, de société, vous êtes entrées dans un monde nouveau, et si parfois vous donnez encore un regard attendri, une larme secrète aux êtres chéris que vous avez quittés, si parfois, dans le silence du soir, votre cœur s'en retourne au foyer domestique où vos parents regardent votre place vide, en parlant de vous ; cependant vous vous êtes mises avec courage à votre tâche quotidienne et déjà en trouvant ici des maîtresses si dévouées et de si aimables compagnes, il vous semble que vous n'avez fait que changer de mère et de sœurs. Voici le moment d'offrir à Dieu l'année qui commence, à Dieu qui aime toutes les prémices, à Dieu d'où vient tout don parfait, à Dieu sans lequel vous ne pouvez rien et dont la bénédiction est indispensable à toute fleur pour qu'elle s'épanouisse, ne se flétrisse point, à toute œuvre pour qu'elle prospère, à toute àme pour qu'elle produise sa moisson de vertus. C'est en vain, dit le psaume, que les ouvriers travaillent à une maison, si ce n'est pas le Seigneur qui bâtit ; c'est en vain que les gardiens veillent sur une cité, si ce n'est pas le Seigneur
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qui la garde : Nisi Dominus sedificaverit domum. Nous allons lui demander ensemble sa grâce et ses lumières pour que l'année se passe bien, et parmi les dispositions qu'il faut solliciter de l'Esprit Saint, je vais vous signaler la principale, celle qui est absolument nécessaire à l'œuvre de votre éducation : l'esprit de docilité.
Qu'est-ce que la docilité ? Comment est-elle nécessaire ? Comment peut-on l'acquérir ? La docilité, mes chères Enfants, c'est, suivant l'étymologie, la disposition qui consiste à se laisser instruire et diriger. Elle est indispensable à toute créature qui a besoin d'être aidée et qui ne trouve point en elle-même les éléments de sa vie ; elle est indispensable tout particulièrement à la créature humaine qui sans le secours du dehors périrait ou resterait à l'état sauvage. Voyez le petit enfant dans les bras de sa mère, de quoi serait-il capable tout seul? de mourir de faim ou de froid. Elle le nourrit, elle l'habille, elle le protège contre les intempéries, elle veille sur lui, nuit et jour, elle sauve mille fois cette petite vie si frêle qui dépend absolument de la sienne et qui sans elle s'éteindrait tout de suite comme une petite flamme incapable de résister au plus léger souffle. Aussi dès que l'enfant sortant de ce premier engourdissement où dorment toutes ses facultés, prend conscience de lui-même, il s'attache à sa mère, comme le lierre s'attache au chêne, il ne la quitte point, il se défie des étrangers, il se jette dans son sein au moindre péril, il ne peut supporter une courte absence. C'est sa faiblesse qui lui apprend la
docilité et c'est cette docilité instinctive qui le préserve du péril, et, le faisant profiter de tous les services maternels, assure son existence et garantit tous ses progrès. Dernièrement je voyais un symbole intéressant de ces relations intimes qui unissent la mère à ses enfants en bas âge. Dans une campagne située à quelques heures d'ici, un propriétaire me montrait une petite ménagerie domestique où il se plaît à élever des animaux étrangers à nos climats. Parmi ces animaux, il y avait une très jolie sarigue qui jouait avec son petit : le petit nous aperçut et tout de suite il courut se cacher dans la petite niche que la nature lui avait ménéigée sous le ventre de sa mère. Sa tête seule en sortait, et de là il promenait ses yeux rassurés sur tous les objets environnants. Et la sarigue bondissait joyeusement, paraissant tout heureuse de son fardeau qu'elle promenait à travers les pierres et les troncs d'arbres, sans le heurter jamais. N'est-il pas vrai, me dit le propriétaire, que voilà un vrai modèle de bonne mère et d'enfant confiant ? Ce spectacle vaut un traité d'éducation.
Ce que je viens de vous dire de l'éducation physique est encore plus vrai de l'éducation intellectuelle et morale. Il a plu à Dieu que l'homme fût un être enseigné, qu'il trouvât sa première école sur les genoux de sa mère, que la parole de la mère éveillât l'intelligence et la conscience de l'enfant, que la docilité de l'enfant devînt la condition absolue de ses progrès spirituels et qu'il y
eût toujours dans le monde des maîtres pour se transmettre le flambeau de la vérité, des élèves pour le recevoir et le porter ensuite. On a trouvé des malheureux qui avaient été abandonnés après leur première enfance et avaient échappé à la mort comme par miracle. L'éducation de la parole leur avait manqué, ils étaient devenus de vrais sauvages, poussant des cris inarticulés, ne sachant point la distinction du bien et du mal, à peine supérieurs aux bêtes fauves au milieu desquelles ils avaient grandi. Et c est là une grande preuve de l'existence de Dieu; car enfin si l'homme n'a pu inventer la parole et si la parole est nécessaire au développement de la pensée, il faut bien que le premier homme ait entendu une première parole. Puisque le flambeau a passé tout allumé de main en main, de siècle en siècle, il faut bien qu'à l'origine des temps et des siècles, il ait été allumé par un Etre supérieur à l'homme. Il faut que Dieu ait parlé à l'origine, qu'il ait été le premier maître de l'homme, que la pensée de Dieu ait excité la pensée de l'homme tout à la fois comme un stimulant extérieur et comme une lumière intérieure. C'est le grand mystère qui s'est passé dans le paradis terrestre, quand Dieu prit du limon, souffla dessus et marquant cette argile grossière du sceau de sa ressemblance érigea au milieu du jardin de délices la statue vivante de notre premier père qu'il crée pensant, parlant et agissant, et auquel il donna presque tout de suite après une compagne semblable à lui, en leur disant à tous deux : croissez et multipliez-vous, communiquez à votre postérité la vie du corps et la vie de l'âme, je vous fais mes ministres,
je VOUS investis de mon autorité sur vos enfants, élevezles pour moi, éclairez leur esprit, dirigez leurs inclinations, formez leur conscience, apprenez-leur à me connaître et à m'aimer, faites-en des candidats au ciel, et que par votre ministère, par le ministère des maîtres et des maîtresses que vous aurez choisis, mon royaume se peuple et se recrute à travers les siècles.
Voilà, mes chères Enfants, comment le ministère de votre éducation a été confié à vos parents et aux délégués de vos parents, c'est-à-dire à vos maîtresses et à moi. Nous sommes chargés avant tout de vous mettre sur la route du ciel, en vous apprenant votre destinée et vos devoirs de chrétiennes, en vous corrigeant des défauts et en vous munissant des vertus qui vous rendront agréables à Dieu, puis accessoirement vos maîtresses ont reçu la mission de présider atout votre développement physique, intellectuel et moral pour vous préparer à remplir la mission que Dieu vous assignera un jour dans le monde, suivant votre condition et les circonstances où vous serez placées. Mais que voulez-vous que nous fassions de vous, sans vous-mêmes et sans le concours de votre parfaite et complète docilité ? Comment vous instruire si vous n'écoutez pas, si vous ne vous appliquez pas à retenir, si vous ne triomphez pas de cette répugnance pour le travail sérieux qui caractérise tant de jeunes filles ? Gomment vous corriger si vous vous croyez parfaites et si vous vous irritez contre la charité clairvoyante qui vous signale vos défauts? Comment vous guérir, si vous injuriez le médecin ? On a souvent comparé le cœur de l'homme à une terre, et vous connaissez toutes la célèbre
parabole de la semence que Notre-Seigneur lui-même a pris la peine de nous expliquer : terre animée, terre vivante, que deviendrez-vous si vous refusez de vous ouvrir au soc de la charrue, et de vous amollir sous la dent de la herse ; terre enrichie des semences divines, que produirez-vous, si vous repoussez la main qui veut arracher les ronces et les épines qui vous déshonorent, si vous n'acceptez point, si vous n'invoquez point le soleil et la rosée et les engrais nécessaires à la végétation? Jeunes arbres exposés au vent, à la g-elée, à la dent des bêtes, réjouissez- vous de trouver ici l'abri protecteur qui vous sauvera ! Bénissez les mains qui courberont vos branches indociles, qui élagueront vos branches folles, qui dirigeront la marche de votre sève pour qu'elle fructifie. Le succès de votre année est assuré, chères Enfants, si vous voulez bien vous laisser conduire et si convaincues de la nécessité de croire vos maîtresses sur votre compte et de vous en rapporter à leur tendresse éclairée, vous prenez la résolution de faire ce qu'elles vous diront en imposant courageusement silence à toutes les révoltes de votre nature. Le respect des maîtresses, la volonté et l'habitude de leur obéir, voilà la base d'une bonne éducation et la condition indispensable de tout progrès.
Je viens de dire le respect pour les maîtresses, j'ajoute, en finissant, le respect pour le Maître et la docilité à sa voix. De quel maître? Celui qui est ici, qui vous regarde^ qui vous parle et qui vous écoute ! Celui dont toute âme
est le reflet, dont toute beauté est l'imag-e, dont toute science, tout art et toute vertu procèdent et s'inspirent, Celui qui du haut du ciel aspirant à descendre vers nos misères, s'est anéanti pour nous, s'est livré à la mort comme un agneau. Celui qui est ressuscité dans une chair glorieuse et triomphante et qui néanmoins ne pouvant se résoudre à nous quitter est lesté avec nous dans le profond et doux mystère de l'Eucharistie. Voilà Celui qui vous parlera, voilà le maître dont il faut écouter les leçons, voilà l'Orphée divin qui depuis dix-huit siècles enchante les âmes, au son de sa lyre, et les entraîne à sa suite, sur les routes du sacrifice.
Je lisais hier une légende touchante : Une hostie se perdit et tomba près d'une ruche d'abeilles; elles se rassemblèrent et bâtirent une cathédrale, puis bourdonnèrent harmonieusement comme pour chanter les louanges de leur Seigneur. Que cette légende devienne une réalité vivante, que Jésus soit le centre de votre vie, que toutes, maîtresses et élèves, travaillent uniquement pour lui et pour sa mère, que toutes les fleurs livrent leur miel pour lui, que toutes les voix chantent ses louanges, et que l'édifice formé de vos bonnes œuvres, de vos prières monte jusqu'au ciel pour sagloire et pour votre salut. Ainsi soit-il.
Troisième Messe du Saint-Esprit.
1° Sans le bon Dieu vous ne pouvez rien. 2° Avec lui et son Esprit vous pouvez tout. 3° Invo(|uez-le donc.
Chères Enfants,
Un grand changement vient de s'accomplir dans votre vie ; vous venez de quitter vos familles pour vous installer dans cette maison. Il va quelques jours, souscrivant à la résolution de vos parents qui jugeaient bonde se priver de vous, dans votre propre intérêt, vous vous êtes mises en route, vous avez jeté sur ceux que vous laissiez à la maison, sur la maison elle-même, sur le lieu qui vous a vues naître, surle clocher de votre église, sur tout l'horizon familier à vos veux ces longs regards chargés d'amour et de regret qui restent fixés sur le même point tant qu'ils peuvent l'apercevoir. Vos mères vous ont amenées ici, vous avez pris vos places, puis le moment de la séparation définitive est venu. Vous avez reçu un dernier baiser, une dernière étreinte, une dernière recommandation, un dernier geste d'amour, puis le cœur gros, les yeux humides, vous vous êtes mêlées à vos compagnes et vous avez commencé votre existence nouvelle. Déjà, n'est-il pas vrai, vous êtes acclimatées : vous avez
bientôt senti autour de vous cette bonne atmosphère de tendresse, de soins et de prévenance qui vous rend une seconde famille. Déjà il me semble que vous êtes gagnées par l'attrait de cette vie régulière et pourtant variée que vous allez mener pendant quelques mois. Vous avez retrouvé des mères et des sœurs. Cette chapelle vous donnera un père, le meilleur, le plus puissant et le plus tendre de tous, Celui qui aimait tant les enfants, qui disait: ('Laissez venir à moi tous ces petits», qui les pressait entre ses bras pour les caresser et les montrera ses disciples. Celui qui huit jours avant sa passion, voulut que son triomphe fût accompagné par leur troupe innocente et chanté par leurs voix pures. Permettez qu'en son nom, je vous répète la touchante parole qu'il adressait à ses apùtres : Ego sum, nolite timere, c'est moi, ne craignez pas. Ne craignez ni Dieu, ni les choses de Dieu, ni le ministre de Dieu. Nous sommes ainsi faits que souvent le divin nous inspire une sorte de terreur fantastique qui, si nous n'y prenions garde, nous éloignerait de l'église, du prêtre et des sacrements, comme s'ils cachaient quelque péril. Marchez sur ces vains fantômes, venez ici l'àme dilatée et toujours confiante. Il y a dans cette chapelle des bras sanglants étendus sur vous, il y a quelqu'un de tout dévoué et de tout-puissant qui pense à vous, il y a un cœur sacré qui brûle pour vous. Il y aune mère tendre que. du haut du ciel, vous verrez se pencher avec amour vers vous pour vous élever jusqu'à elle, comme font les mères avec les petits enfants. 11 y a ici l'Esprit de Dieu et l'Esprit de Marie qui ne demandent qu'à s'épancher sur vous et que nous allons invoquer en
chantant le Veni Creator. Prions-le avec ardeur, car nous ne pouvons rien sans lui. Prenons avec son inspiration des résolutions généreuses, car il ne peut rien sans nous.
Non, chères Enfants, nous ne pouvons rien sans le bon Dieu de qui nous tenons tout et dont nous avons un besoin absolu, ^"ous voilà ici plus de cent, différant toutes Tune de l'autre par lâge. la figure, la fortune et les facultés. Qui est-ce qui a ainsi semé vos âmes sur divers points de l'espace et du temps? Qui est-ce qui a construit vos corps avec leur mécanisme merveilleux, présidé à votre développement physique et intellectuel, et disposé le milieu dans lequel chacune de vous a grandi? C'est lui seul, et sans lui, sans cette parole qui a fait jaillir les mondes et qui les soutient, rien ne serait, rien ne durerait, ni l'étoile mystérieuse qui scintille au ciel, ni la fleur inconnue qui embaume un sentier solitaire, ni le blé qui vous nourrit, ni l'étoffe qui vous habille, ni la pierre qui vous abrite, ni vos parents, ni vous-mêmes qui habitez le palais que Dieu a construit pour vous et qui mangez à la table chargée de ses bienfaits. Sans lui, votre intelligence n'est qu'un pâle flambeau mourant dans la nuit. Votre cœur ignore le plus beau et le plus noble des sentiments, votre volonté se traîne essoufflée dans les bas-fonds des vertus vulgaires ou purement mondaines, et votre destinée assiégée par la douleur et brisée par la mort ressemble à une route triste et mal
entretenue qui aboutit à un grand précipice noir. Sans lui et sa grâce, nous ne pouvons ni penser au ciel, ni le mériter, ni corriger un défaut, ni acquérir une vertu, ni même, saint Paul l'affirme, pousser un soupir de piété et de sainte tristesse. Sans lui, jeunes filles molles, désobéissantes, paresseuses, vous traînerez toute l'année le fardeau déshonorant de votre mollesse, de votre désobéissance et de votre paresse ; vous prendrez des résolutions et vous ne les tiendrez pas, vous vous irriterez contre les difficultés et vous ne les surmonterez pas, vous accuserez de vos propres torts les compagnes qui en souffriront, les maîtresses qui vous les signaleront et vous ne vous en corrigerez pas. Vous acquerrez peutêtre une teinture des connaissances humaines, mais la vraie science, la science du salut vous manquera. On admirera peut-être vos grâces mondaines, mais votre front sera privé de la plus belle des parures, la piété chrétienne, et si vous persistez plus tard dans cet éloignement de Dieu, il arrivera, au jour des manifestations suprêmes, que ce Dieu méconnu vous trouvant les mains vides, vous adressera ces terribles paroles de l'Epoux aux vierges folles qui avaient laissé éteindre leurs lampes : « Je ne vous connais pas, allez-vous-en, maudites, au séjour des pleurs et des grincements de dents. »
Avec le bon Dieu au contraire, avec son Esprit et son assistance, sachez bien que le mot impossible devient un contre-sens. Il n'y a pas une ambition pieuse qui ne
VOUS soit permise, il n'y a pas un progrès qui vous soit interdit, il n'y a pas un sommet de vertu que vous ne puissiez escalader. Ouvrez l'histoire du christianisme, c'est l'histoire des prodiges que l'Esprit de Dieu a opérés à travers les siècles, tantôt soufflant comme une tempête, et renversant les cèdres du Liban, tantôt murmurant doucement comme une brise du soir qui rafraîchit les plantes altérées, terrassant Paul sur le chemin de Damas, convertissant Augustin, domptant les barbares, peuplant les solitudes sacrées, produisant dans l'Eglise une floraison continue de sainteté, s'insinuant dans chaque âme chrétienne pour l'exciter au bien, la soutenir dans ses combats et la relever après ses chutes. Si les murs de cette chapelle pouvaient parler, ah ! quelles histoires édifiantes ne vous découvriraient-ils pas ! Quelles merveilles n'ont-ils pas vu l'Esprit-Saint opérer dans les cœurs. Que de jeunes filles sont arrivées ici, un peu malgré elles, le cœur déjà troublé, la volonté frémissante et toute prête à la révolte, et tombant dans le piège béni que leur tendait la Miséricorde divine, ont été gagnées par l'amour de Celui qui a dit : « Mon joug est doux et mon fardeau léger. » Que de bonnes prières ont été dites, que de larmes pieuses versées. Que de résolutions prises et tenues par celles qui vous ont précédées sur ces bancs'. Que de caractères difficiles corrigés, que de conversions véritables opérées. Que d'enfants entrées ici méchantes, indociles, sont sorties toutes changées, presque méconnaissables pour leurs parents mêmes, tant elles étaient transformées par la grâce de l'Esprit-Saint unie à leurs efforts et à ceux de leurs maîtresses. Eh bien ! chères
Enfants, puisque vous voilà sur le théâtre où l'Esprit- Saint s'est plu tant de fois à renouveler les prodiges de la Pentecôte, comptez sur lui et invoquez-le avec une confiance ardente, aujourd'hui, chaque jour, au commencement de chaque exercice, en disant de notre mieux la prière habituelle qu'on lui adresse. C'est là, pour le dire en passant, une petite résolution pratique que je ne saurais trop vous recommander. Et puisque la grâce se diversifie suivant les natures, que chacune lui demande le secours particulier dont elle sent le besoin. Vous, petite nouvelle qui regrettez chaque soir le baiser de votre mère, et qui versez dans la solitude plus d'une larme secrète, confiez-lui votre peine et soyez sûre qu'il l'adoucira. 11 est le consolateur excellent, le doux hôte qui vient s'asseoir à notre foyer et le doux rafraîchissement qui nous ranime: Consolator optinie. Vous, jeunes âmes agitées, qui avez payé votre tribut peut-être aux faiblesses du monde, petites brebis déjà un peu loin du bercail, déjà blessées parles épines et les ronces des chemins de traverse, il aous attend pour vous purifier et vous guérir, si vous lui dites : Lava qiiod est sordiduni, sana qiiod est saucium. Cœurs arides pour la piété, il sait tirer les sources vives des rochers eux-mêmes ; caractères indociles, il vous pliera au joug salutaire ; natures exubérantes, il corrigera vos excès.
Oh ! que son action puissante s'exerce sur nous tous pour rendre cette année fructueuse et riche en mérites devant le Seigneur. Que personne ne le contriste, que tousse soumettent à son influence; que tous, maîtresses,
élèves, orphelines, prêtre, nous ne fassions en lui quun cœur et qu'une àme pour aimer Dieu, pour accomplir sa volonté et pour aller au ciel avec sa grâce.
Ainsi soit-il.
Sur les avantages de la vie de pension.
Mes chères Enfants,
Vous venez d'accomplir un acte important qui influera sur tout votre avenir : l'entrée ou la rentrée au Pensionnat. La Providence est allée vous chercher dans des familles et des conditions bien diverses ; elle vous a amenées, quelques-unes de bien loin, dans cette maison qu'elle avait préparée pour vous et où tout était disposé pour vous recevoir ; et vous voilà réunies pour attirer sur les travaux de Tannée qui commence les bénédictions de Dieu qui s'intéresse aux plus légers désirs des enfants, aussi bien qu'aux plus vastes projets des potentats et qui du haut du ciel se penche avec amour vers la petite fille qui l'invoque, pour écouter sa prière et protéger ses résolutions.
C'est un changement considérable et brusque qui s'est opéré dans votre vie, mes chères enfants, et un changement coûte toujours à la nature, surtout quand il nous arrache aux douceurs de la vie de famille et nous prive momentanément des caresses d'une mère. Il n'est donc pas étonnant que plusieurs, et surtout les nouvelles venues, souffrent au fond de leurs cœurs d'une petite blessure qui ira se cicatrisant de jour en jour, mais qui pourra saigner encore quelque temps au souvenir d'un passé tout à la fois si doux et si récent.
Loin de blâmer votre peine et d'en sourire, chères enfants, j'y compatis bien sincèrement. Cependant il faut que la raison reprenne ses droits, et vous devez immédiatement réagir par un effort intelligent et courageux contre un attendrissement stérile qui détendrait les ressorts de vos âmes et compromettrait le succès de votre année. 11 faut que chacune de vous se dise : « Je suis ici pour mon bien, et je veux profiter du séjour que je ferai dans cette maison. » Pour vous encourager à ces dispositions, je vais vous montrer rapidement les avantages de la vie du pensionnat telle que vous allez la mener ; et la conclusion, vous la tirerez vous-même.
Les pensionnats religieux, tels qu'ils existent aujourd'hui, sont une institution moderne. Car autrefois, aux époques où la sécurité publique était menacée par de continuelles violences, les religieuses étaient réduites à se protéger par de hautes murailles, des grilles épaisses, et une clôture qui ne s'ouvrait qu'à de rares privilégiées. C'est au w\f siècle qu'en France elles exercèrent l'apostolat de la charité et celui de l'enseignement avec une puissance et un éclat inouïs jusqu'alors : saint Vincent de Paul créa les sœurs de Charité, et en Lorraine le bienheureux Pierre Fourier institua la Congrégation qui porte son nom et qu'on appelle aussi Congrégation de Notre-Dame. Le xix*' siècle a vu éclore en foule, sous des noms et des costumes divers, les émules des Filles de Vincent de Paul et de Fourier, et c'est une des bénédic-
tions particulières accordées à notre âge, signalé d'ailleurs par tant d'œuvres nouvelles : on compte, en France seulement, plus de cent mille religieuses vouées aux diiîérents ministères de la charité, et je vous félicite d'avoir été admises dans une des maisons les plus florissantes du Tiers-Ordre enseignant de saint Dominique. Pourquoi ? parce que, ici, je ne crains pas de le dire, vous pouvez, beaucoup mieux que dans vos familles, vous former à la piété, à la science, aux vertus douces et aimables, et à toutes les habitudes que l'éducation doit développer en vous. Vos parents lont si bien senti qu'ils n'ont pas hésité à s'imposer de grands sacrifices de cœur et de grandes dépenses d'argent pour vous placer ici. N'ontils pas eu raison ? Pour parler d'abord de la foi et de la piété, ne savez-vous pas que le monde est plein de mauvais exemples, de mauvais discours, d'influences pernicieuses? L'impiété marche le front haut, elle s'étale librement et insolemment, elle cause dans les salons, elle écrit dans les journaux, elle prononce des discours à toutes les tribunes, répandant partout les blasphèmes, les calomnies, les préjugés, égarant les esprits et empoisonnant les cœurs. Que dis-je ? Elle s'assied à presque tous les foyers, tantôt souriante et assaisonnée d'esprit, tantôt grossière, agressive, provocante, et toujours redoutable soit qu'elle procède par artifice, soit qu'elle s'impose par violence. C'est surtout dans le domaine de l'éducation qu'elle veut régner, et la voilà qui heurte à la porte de toutes les écoles publiques pour en chasser Dieu et toutes celles qui enseignent Dieu, en introduisant à leurs places des maîtresses mercenaires et sans foi.
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Que deviendraient dans un tel monde votre instruction religieuse, votre innocence, votre piété? L'instruction religieuse, vous seriez presque toutes réduites ou bien à la chercher dans des écoles où on la distribue avec une parcimonie qui la rend illusoire, ou bien à la demander aux catéchismes des paroisses, qui devant forcément rester élémentaires parce qu'ils sont destinés à tous, ne répondraient point aux exigences de votre situation, au milieu dans lequel vous vivrez, aux objections que vous entendrez. Ici, chères enfants, la religion est considérée avec raison comme la plus indispensable de toutes les sciences. Nous cherchons à vous en donner une connaissance exacte et précise qui vous préserve de l'erreur, de l'exagération, du scrupule, et vous rende capable d'affronter les objections que a'ous entendrez certainement formuler par l'ignorance qui n'a jamais été si répandue que de nos jours et par les préjugés qui n'ont jamais été si nombreux.
Ce n'est pas tout de connaître la religion, il faut la pratiquer, l'introduire dans nos pensées, dans nos actions et en faire la lumière et le soutien de toute notre vie. Combien d'influences combattront l'influence religieuse autour de vous et peut-être même chez vous ! Entraînements de l'exemple, du nombre, des proches et des amis, conversations, divertissements, lectures : tout conspire à vous pousser sur la pente qui éloigne de l'Eglise et des sacrements, et à augmenter la répugnance qu'éprouve la nature corrompue à l'égard des choses de Dieu. Non, l'atmosphère du monde n'est pas bonne pour la piété, et les fleurs les plus délicieuses de l'àme v souffrent comme
ces plantes des tropiques qui, transportées dans les climats brumeux du Nord, n'y traînent qu'une vie languissante, suivie d'une prompte mort. Ici, au contraire, mes chères enfants, vous êtes en plein midi, c'est-à-dire que vous êtes tout à la fois abritées contre le mal et sollicitées au bien. Ni les scandales, ni les mauvais discours, ni les impiétés ne franchissent le seuil de cette maison, et la fureur du démon vient expirer impuissante contre ces murailles gardées par Notre-Seigneur et par saint Dominique. Ici, n'êtes-vous pas placées dans le milieu le plus favorable k l'éclosion des vertus chrétiennes ? Comment ne pas prier, quand, plusieurs fois par jour, vous entendez la psalmodie de vos maîtresses, quand vous voyez qu'ellesmêmes trouvent dans la prière un bonheur constant et le courage nécessaire pour se dévouer à votre service du matin jusqu'au soir ? Comment ne pas écouter des conseils appuyés par des exemples encore plus persuasifs que leurs paroles? Comment résister à cette sollicitude si attentive et si douce qui ne vous quitte ni le jour ni la nuit et qui profite de toutes les occasions pour vous élever jusqu'à Dieu ? Ah ! c'est ce Dieu lui-même qui parlera bien éloquemment à votre cœur dans cette chapelle où, chaque jour, son Fils unique s'immole pour vous, où si souvent vous serez admises en présence de Jésus, où tant de fois vous recevrez de Lui le pardon de vos fautes, suivi du festin magnifique de son corps et de son sang! Gomme votre cœur montera naturellement vers lui avec la fumée de l'encens, pendant les bénédictions du soir, aux accents harmonieux des cantiques, au milieu de cette foule de saints et de saintes qui, du haut
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de ces murailles, semblent vous regarder et prier tout bas pour vous !
Mais c'est surtout une tendre dévotion à la sainte Vierge qui naîtra et s'enracinera dans vos cœurs à la vue du culte qu'on lui rend dans cette maison, où on ne cesse de la prier, on ne cesse de chanter ses louanges et de célébrer ses fêtes, les plus douces et les plus belles qu'on puisse imaginer. Son rosaire est l'arme et la parure familière de toutes les mains, la dévotion chère à tous les cœurs, et le centre dune confrérie dont les membres tiendront toujours à honneur, je l'espère, de marcher les premières dans les routes du devoir, les premières à bien prier, les premières à bien travailler, les premières à s'approcher dignement et fréquemment des sacrements de Pénitence et d'Eucharistie.
Les sacrements ! Il ne tiendra qu'à vous de venir boire à longs traits à ces sources de la vie spirituelle et d'épuiser la force, les joies saintes de la piété et le courage de toutes les vertus. Ici, il n'y aura pas de respect humain pour vous écarter du confessionnal et de la table sainte, et je suis bien sûr que les conseils de vos maîtresses et l'exemple de vos compagnes conspireront avec les inspirations de vos bons anges pour vous amener souvent au banquet eucharistique et vous apprendre, si vous le désirez, combien le Seigneur est doux pour celles qui le cherchent de bonne volonté.
Vous le voyez donc, chères Enfants .'leçons, exemples, influences de toutes sortes, tout vous sera prodigué de ce qui peut vous conduire au bien et faire de vous des jeunes tilles selon le cœur de Dieu. C'est votre situation
que le poète décrivait à l'avance dans ces vers que vous connaissez probablement :
Heureux l'enfant (jue le Seigneur aime
Qui de bonne heure entend sa voix
Et que ce Dieu daigne instruire lui-même...
Tel en un secret vallon
Sur le bord d'une onde pure
Croît, à l'abri de l'acjuilon,
Un jeune lys, lamour de la nature !
Un jeune lys qui s'élève, «gracieux et parfumé sur sa tige! charmant symbole, r^ui peint la pureté du cœur et toutes les vertus aimables que vos maîtresses s'eiïorceront de cultiver en vous.
La vie de l'homme a été souvent comparée à un désert que la grande caravane humaine traverse, haletante, alfairée, courant vers de lointains mirages qui la trompent et l'épuisent. Au milieu de ce désert, faites en sorte que cette maison, semblable au vallon du poète, arrosé d'eaux vives et tout embaumé du parfum des lys, forme comme une oasis de pureté où Dieu se plaise à descendre comme il descendait autrefois sous les ombrages innocents de l'Eden. Je compte sur votre bonne volonté, chères enfants, pour réaliser cette image, pour désarmer, à force de vertus, la colère du ciel irrité contre un monde coupable, pour attirer sur cette maison toutes les bénédictions d'en haut, et mériter ainsi la récompense éternelle. Ainsi soit-il.
Bienfaits de V éducation publique.
Chères Enfants,
Vous voilà réunies dans cette chapelle pour appeler les grâces de lEsprit-Saint sur l'année qui commence. Ma première parole, en vous revoyant, sera celle que Notre- Seigneur adressait à ses apôtres après une séparation : Pax vobis : la paix soit avec vous ! La paix soit avec vous, jeunes filles qui revenez dans cette maison après l'avoir déjà habitée et qui retrouvez ici des visages connus, des maîtresses et des compagnes que vous aimez, des soins et une affection dont vous avez goûté la douceur, et tout un passé d'agréables souvenirs qui vous promettent des joies nouvelles ! Que cette paix divine s'insinuant dans vos âmes en chasse les pensées troublantes et importunes, les mélancolies inutiles, la mollesse, les fantômes vains et dangereux qui pourraient ramener vos regards en arrière et vous empêcher de mettre immédiatement la main à l'œuvre de votre éducation.
La paix soit avec vous, chères enfants qui avez quitté pour la première fois la maison paternelle, qui cherchez encore chaque soir et chaque matin le baiser de votre mère absente, et qui vous initiez peu à peu à une vie nouvelle que tout le monde autour de vous s'empresse
de vous rendre douce et facile. Je ne vous connais pas encore, mais j'ai déjà prié pour vous avec cette sollicitude affectueuse que Dieu met au cœur du prêtre pour les âmes qui lui sont confiées et qui m'autorise, en échange, à vous demander quelque chose de la confiance que vous accordez à votre père. Que la paix du Seigneur descende aussi dans vos jeunes cœurs pour en cicatriser la blessure et dissiper l'inévitable tristesse des premiers jours, comme le soleil montant à l'horizon disperse les brouillards du matin !
Cette paix du Seigneur que je vous souhaite à toutes, il y a un moyen de l'acquérir qui nous a été recommandé par les Anges en personne dans la nuit fortunée de Noël, alors qu'ils chantaient « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté ! »
La bonne volonté ! voilà la disposition nécessaire, fondamentale, avec laquelle vous devez entrer ici, si vous voulez vous y plaire, y être heureuses et y profiter des grâces précieuses que Dieu a préparées pour vous. Et cette bonne volonté vous viendra tout naturellement, si, répondant à la pensée de vos parents qui vous ont envoyées dans cette maison, et à la pensée de la Providence qui l'a établie pour vous, vous vous estimez heureuses d'y avoir été placées, et si vous considérez votre séjour ici comme une faveur insigne du ciel et le moyen indispensable d'être bien élevées. Je vais essayer en peu de mots de vous inspirer cette estime du pensionnat en vous en montrant les avantages pour la formation du caractère.
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En quoi consiste l'éducation? Chères enfants, je n'irai pas en chercher bien loin la définition. Il est bien clair qu'élever une jeune fille, c'est corriger ses défauts et développer toutes ses bonnes qualités et la préparer aux luttes de la vie en la rendant pieuse, modeste, aimable, instruite et courageuse. Notre àme, en effet, est une terre où le bien et le mal croissent ensemble et où le mal étouffera le bien si une main intelligente et vigoureuse n'intervient pour remuer le sol, l'amender, arracher les plantes vénéneuses. Sans la culture de l'éducation, la sensualité, l'orgueil, la jalousie, la paresse pousseraient des jets superbes, La piété, la bonté, la charité, au contraire, se montreront comme de pauvres petites fleurs timides qui ne pourront grandir et seront étouffées presque aussitôt ; et le cœur de la jeune fille la mieux douée en apparence, la plus adulée, la plus brillante, ressemblera à la terre des tropiques que recouvre une végétation luxuriante mais malsaine, dont l'éclat trompe, dont les parfums empoisonnent, et dont les profondeurs recèlent des serpents, des tigres, toutes sortes d'animaux malfaisants et d'influences mortelles.
Or, chères enfants, est-ce dans la famille seule que nous trouverons la vigilance et le courage nécessaires pour arracher les plantes parasites et greffer à la place les vertus chrétiennes ? J'en doute. Dans les meilleures familles, c'est-à-dire dans les vôtres, il règne presque inévitablement une atmosphère tiède et molle qui favorise l'éclosion de toutes sortes de germes fâcheux. Voyez
comme la plante de la vanité y pousse tout naturellement. Avant qu'une enfant sache parler, avant qu'elle comprenne le sens des mots, on lui dit qu'elle est charmante, on la pare, on l'attife, on la décore comme une petite idole, on la promène en triomphe, et dès que sa raison s'éveille, elle se compare avec orgueil à la fille du pauvre qu'elle voit passer en haillons. Elle apprend à former des mots et des phrases : elle commence naturellement par des naïvetés et des insanités, elle apprend bientôt des mots piquants et des injures qu'elle lance à tort et à travers, elle se permet des inconvenances, des grossièretés, de petites insolences. Insanités, grossièretés, insolences excitent les applaudissements d'une galerie de parents, d'amis, de bonnes qui déclarent que jamais on n'a vu un enfant plus spirituel et que c'est un vrai prodige. La pauvre petite en arrive tout naturellement à partager cette opinion et à se prendre aussi pour un prodige : sa vanité se tourne en orgueil, son orgueil en tyrannie fantasque, sensuelle, exigeante, et voilà une princesse de sept ou huit ans qui règne et qui gouverne dans une maison livrée à ses caprices. Qu'on essaie de lui refuser quelque chose, et voilà une tempête de cris et de larmes qui s'élève. Elle connaît la puissance de ses larmes, elle a vu que pleurant elle obtenait tout, et elle cultive le don des pleurs avec une habileté, une hypocrisie, une persévérance extraordinaires ; une fois en possession de cette arme invincible, elle ne met aucune borne à ses exigences. Elle voudra la canne de son père, la montre de sa mère, l'oiseau qui vole, la lune qui brille, et ses désirs croîtront incessamment par la facilité de
les satisfaire. Tous les mauvais instincts s'éveilleront en elle à la fois, elle sera gourmande et volera des friandises, puis elle mentira pour cacher ses larcins, elle sera violente, colère, frappera du pied, battra les servantes, ses compagnes, et ira peut-être jusqu'à lever la main sur sa mère. Elle joindra à ces belles qualités une ignorance profonde : il faut se donner de la peine pour apprendre et elle ne veut point se donner de peine. Elle manquera de piété : le matin, elle n'est jamais prête à sortir du lit et n'a pas le temps de dire ses prières ; le soir, elle s'endort obstinément sans permettre qu'on la secoue pour lui faire dire un Ave Maria. Que sortirat-il de là ? une malheureuse qui désespérera ses parents ; ses passions l'emporteront à travers la vie comme autant de coursiers sauvages, et un jour ou l'autre, elle tombera du char toute meurtrie et se brisera la tête. ..
Que lui a-t-il manqué ? La contradiction et la discipline, le frottement contre d'autres caractères, les humiliations salutaires de la publicité, l'émulation et la comparaison avec des compagnes : précisément tout ce qu'elle trouve ici. Transportez la petite princesse du foyer solitaire dont elle fait l'admiration et le tourment au milieu d'une centaine d'autres enfants dont elle partagera la vie. Quel changement brusque et solitaire ! Elle commence par découvrir qu'elle n'est pas seule au monde et qu'il y a sur la terre d'autres petites filles, qui pourraient bien valoir autant qu'elle. La maison n'a pas été bâtie pour
elle seule, le dortoir renferme quarante lits exactement pareils au sien, les maîtresses ne sont point exclusivement occupées d'elle seule, et elle n'est plus qu'un numéro comme les autres, et elle soupçonne qu'elle pourrait bien n'être ni la plus belle, ni la plus aimable, ni la plus savante, ni la plus vertueuse. La classe lui réserve des surprises fort désagréables : ses fautes d'orthographe et ses taches d'encre sont remarquées ; ses brouillons ne sont plus considérés comme des chefs-d'œuvre de peinture, elle est forcée de s'avouer qu'elle est une des dernières et reçoit là sa première leçon d'humilité. En même temps que son amourpropre est attaqué, sa volonté tyrannique, sa mollesse, toutes ses passions sont nécessairement forcées de se plier au joug de la règle. Elle ne règne plus, elle ne commande plus, elle est détrônée au profit de la règle. Il faut bien qu'elle se lève avec les autres ; tout le monde s'agenouille : il faut bien qu'elle s'agenouille ; elle est entraînée par l'exemple ; elle ne mange plus qu'à l'heure des repas, elle n'est point admise à proclamer ses préférences et ses dégoûts. Elle apprend ainsi forcément à mener une vie correcte, parce qu'elle a changé de milieu. Elle était l'étoile fixe autour de laquelle tournait une pléiade de flatteurs qui la gâtaient. La voilà qui devient une pauvre petite planète, modeste, peu brillante, peu remarquée, et qui est entraînée dans le mouvement général du système et qui tourne autour du soleil au lieu d'être soleil elle-même. Et quel est donc l'astre qui meut et dirige tout le système, qui échauffe, qui éclaire, qui réjouit? où est le foyer de vie dans une maison comme
celle-ci? C'est Jésus, le soleil de justice, la source de la grâce, le modèle des vertus, qui inspire aux maîtresses le dévouement, aux élèves la docilité, qui donne à toutes le courage du devoir et les joies saintes de l'amour pur. Une fois sortie des bas-fonds de l'égoïsme et de la sensualité, l'enfant vicieuse sera gagnée par la contagion sainte des bons exemples et du bien qu'elle verra pratiquer autour d'elle. Devant ses regards purifiés se lèvera la face adorable de Jésus couronné d'épines, elle entendra la voix touchante qui sort de ses pieds et de ses mains percés, de son cœur ouvert par la lance ; elle comprendra les leçons de Bethléem, de Nazareth, du Calvaire, elle aimera Jésus et Marie mère de Jésus, et la piété fleurira dans son cœur sur les ruines de l'orgueil, de la sensualité et de tous les vices que l'éducation du pensionnat aura détruits ou notablement diminués.
Voilà, chères Enfants, les services que vous rendra la maison dans laquelle vous venez d'entrer, ^'ous n'avez pas assurément tous les vices que j'ai décrits. J'ai forcé les couleurs tout exprès : mais il n'en est aucune qui n'ait à profiter, à élaguer, à tailler, à couper, à s'imposer des sacrifices ; il n'en est aucune qui n'ait des progrès notables à faire dans la piété : à l'œuvre donc avec une grande défiance de vous-mêmes, une immense confiance en Dieu et que cette maison ressemble à une ruche pleine d abeilles diligentes, soumises et industrieuses. Que chacune de vous compose un miel exquis avec le parfum des fleurs vulgaires, c'est-à-dire que par la pureté d'intention, le désir de plaire à Dieu, vos actes les plus vulgaires se transforment en mérites pour le
ciel ; que Marie soit la reine, le modèle, la protectrice de toute la ruche, et que, grâce à son secours, l'année que nous commençons soit précieuse devant le Seigneur et vous obtienne les récompenses de l'éternité. Amen !
Le Règlement. Son autorité. Sa facilité.
Dans notre première instruction je vous ai expliqué la parabole des talents et j'ai essayé de vous montrer que toutes vous ressemblez à ces serviteurs de TÉvangile auxquels leur maître partant pour un long- voj'age distribue ses biens avec mission de les faire valoir. L'un reçut cinq talents et en gagna cinq autres, le second qui en avait reçu deux les double aussi, le troisième qui n'en avait qu'un l'enfouit et fut condamné par sa paresse. Vous êtes tout naturellement tentées de me demander: comment ferons-nous pour imiter ces bons serviteurs et réussir à doubler nos talents? Comment ferons-nous pour éviter le sort du malheureux qui fut jeté dans le séjour des pleurs et des grincements de dents? Je vais vous répondre et vous indiquer un moyen infaillible d'augmenter vos richesses spirituelles et de plaire au maître suprême. Ce moyen, c'est le règlement dont je vais vous exposer l'autorité, la facilité et les avantages.
Il y en a parmi vous, peut-être, qui se croient bien à plaindre d'être obligées de suivre une règle et qui s'imaginent qu'à cause de cela elles forment dans le monde une exception désagréable à laquelle elles seraient heureuses d'échapper. Détrompez-vous, chères
Enfants, ici, hors d'ici, dans les familles et dans les Etats, dans les armées, dans l'administration, dans tout l'immense empire de la création animée et inanimée, depuis l'archange qui chante les louanges de Dieu sur sa harpe d'or, jusqu'au dernier des misérables qui le maudit au fond des enfers, depuis l'étoile brillante dont le savant calcule la course, jusqu'à la molécule inerte enfermée à des profondeurs que l'œil de l'homme ne visitera jamais, la règle existe, elle règne, elle gouverne, elle dirige tous les êtres à leur fin avec une toute-puissance à laquelle aucun ne se soustrait, maintenant les êtres inanimés dans l'ordre, récompensant par le bonheur les êtres libres qui l'observent et châtiant par la souffrance ceux qui la violent. Ne voyez-vous pas la terre et le soleil observer leur règlement avec une ponctualité qui permet de prévoir à une seconde près toutes les phases successives de leurs mouvements. Le jour où les forces naturelles se déchaîneraient sans règle, ce serait le chaos, ce serait la mer envahissant ses rivages, ce serait le feu central jaillissant en laves dévorantes, ce seraient les astres se heurtant les uns contre les autres, ce seraient des chocs effroyables, partout la destruction, la ruine et la mort.
Ce qui est vrai de la nature l'est encore bien plus des créatures intelligentes et libres ; pour celles-là, leur règle s'appelle la loi morale ; elle ne s'impose pas par la force, mais par la persuasion, elle sollicite la conscience, elle parle par la voix du devoir, elle prescrit la vertu et la récompense, elle proscrit le péché et le punit par le remords, par la souffrance physique et morale, par
toutes les calamités qu'il entraîne après lui en ce monde et dans l'autre.
La règle, c'est la volonté de Dieu s'étendant à tout ce qui existe sous une forme ou sous une autre et nous atteignant nous en particulier par tous les préceptes de la morale chrétienne et par leurs applications qui varient à l'infini, suivant les conditions, l'âge et les circonstances.
Vous allez peut-être me faire une objection et me dire : tout cela est juste et vrai pour le décalogue, pour les grands devoirs de la vie, pour tout ce qui oblige sous peine de péché, mais quel rapport cela a-t-il avec les prescriptions minutieuses de notre règlement? Est-ce que la morale chrétienne nous commande de nous lever à six heures dix, de descendre à la chapelle à sept heures, de manger à midi..., etc.? Tout cela, ce n'est pas la volonté de Dieu. — Je vous demande bien pardon, mes chères Enfants, tout cela c'est la volonté de Dieu, très précise et très formelle. Vous n'exigez pas, je pense, que Dieu s'incarne de nouveau, apparaisse à chacune d'entre vous et lui dicte, heure par heure, ce qu'elle devra faire. Vous admettez et il le faut bien qu'il peut choisir et déléguer son autorité sur vous. C'est ce qu'il a fait. Il a choisi, délégué et accrédité auprès de vous votre père, votre mère, vos maîtresses avec mission de vous élever pour lui, de nourrir vos corps et vos âmes, de vous enseigner la piété, la science, les arts qui seront pour vous,
un jour, une parure et une force, et de vous aider, avec sa grâce, à développer toutes les ressources de votre nature physique, intellectuelle et morale; or le règlement est précisément le cadre que la Providence a spécialement dessiné et arrangé pour que toute votre vie s'y enchâsse et s'y trouve à sa place. Vous révolter contre lui, c'est vous révolter contre la Providence qui vous a préparé ce cadre et sortir de la place qui vous a été assignée. Vous êtes des plantes précieuses et chères au cœur de Dieu qu'il cultive invisiblement par sa grâce et visiblement par les mains des ouvriers et des ouvrières avec lesquels il daigne partager sa sollicitude. Le règlement, c'est le sol dans lequel vous devez grandir, c'est la terre qui doit vous abriter contre les intempéries, c'est le tuteur qui doit appuyer votre faiblesse, c'est la main amie qui doit vous redresser et arracher les mauvaises herbes qui vous étoufferaient. Le méconnaître, ce serait imiter ces fleurs qvii se révoltèrent un jour, quittèrent le beau parc où elles grandissaient au soleil, le ruisseau pur qui baignait leur pied, la famille qui les aimait et les admirait, et s'en allant courir le monde et briller sur le bord des sentiers fréquentés par la foule, ne tardèrent pas à être foulées et brisées par le pied brutal des passants.
Au contraire, l'observer, c'est entrer dans les desseins de la Providence, c'est observer la volonté spéciale de Dieu sur vous, non pas seulement la volonté absolue qui impose une obligation rigoureuse ; mais (cette
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remarque est, je crois, de Bourdaloue) la volonté de bon plaisir et de perfection par laquelle Dieu vous sanctifiera en vous montrant les chemins où il veut que vous marchiez et en vous préservant des égarements, des chutes, des caprices dans lesquels vous tomberiez toutes seules, aussi bien que de la paresse et de la langueur morale où vous croupiriez sans cet aiguillon salutaire. Quelle joie, quelle sécurité pour chacune d'entre vous, de pouvoir se dire, en gardant le règlement : je m'unis à Dieu de la manière la plus excellente dont une pauvre enfant comme moi puisse lui être unie sur la terre ! j'applique sa volonté parfaite aux moindres actions de ma vie ! j'agis en toute chose selon son cœur! et si je suis en état de grâce, je mérite le ciel, du matin au soir. Mon sommeil même devient comme une prière ; car il ne regarde pas l'acte extérieur, mais le sentiment qui l'inspire et au conquérant superbe qui l'oublie, à la reine chargée de couronnes et d'hommages, il préfère une petite fille qui s'endort en murmurant un Ave Maria.
Par un effet tout opposé, quand je désobéis à la règle, je me sépare en quelque sorte de Dieu, je m'aifranchis de cette aimable sujétion qui m'attachait à lui, je ne veux plus que ce soit sa volonté qui me gouverne ; je veux que ce soit mon amour-propre. C'est exactement comme si je lui disais : « vous m'ennuyez. Seigneur, vous me gênez avec ces prescriptions minutieuses dont vous désirez de moi l'accomplissement, c'est une sorte d'esclavage que
VOUS m'imposez, je reprends ma liberté, je veux en jouir, tant pis si je dissipe le trésor que j'amassais pour le ciel ! Vous demandez de moi le silence, je veux parler, vous m'appelez à la prière, je n'irai pas, ou je causerai devant vous, vous m'engag-ez au travail, je veux le repos, laissez ma barque s'en aller à la dérive à tous les souffles du caprice ! » — Voilà ce que c'est qu'observer la règle, ce que c'est que la violer.
Vous comprenez maintenant que l'habitude de la violer est une disposition toute voisine du péché et qui y conduit tout droit. N'exagérons rien, je me garderai bien de vous fausser la conscience et de vous enseigner que votre règlement vous oblige sous peine de péché. Non, cela n'est pas vrai, ni de votre règle, ni même dans les cas ordinaires, de la règle des ordres religieux. Il n'en est pas moins certain que le péché proprement dit et la violation de la règle partent du même principe d'insubordination et marchent habituellement de compagnie. Il n'en est pas moins certain qu'une infraction de la règle emprunte souvent la malice d'un péché aux circonstances qui l'accompagnent. Par exemple, causer dans un moment où il vous est ordonné de vous taire, ce n'est point un péché en soi-même : mais pourquoi causez-vous ? par vanité ? — c'est un péché ; par malice et pour offenser la charité ? — c'est un péché ; pour dire un mensonge ?
— c'est un péché; par colère, et pour lancer une injure?
— c'est un péché. Je pourrais multiplier les exemples
et prendre Tune après l'autre vos imperfections les plus fréquentes ; vous verriez que presque aucune n'est innocente, que prescjue toutes viennent d'un fond d'orgueil, de vanité, de sensualité qui les rend inexcusables et leur communique le caractère de nouvelles fautes, toutes vénielles, j'en conviens. Ce ne sont pas des coups de poignard qui tuent, ce sont des coups d'épingle qui affaiblissent à force de se répéter.
D'ailleurs, est-ce qu'il faut y regarder de si près et compter si exactement avec Dieu? Est-ce que le désir de lui complaire ne doit pas suffire à une âme noble pour lui donner des ailes et la lancer sur la route du sacrifice ? Est-ce que Dieu peut se montrer généreux à l'égard d'une jeune fille qui du matin au soir se refuse à entrer dans ses vues et s'oppose à l'exécution de ses desseins ? Non, non, il vous traitera comme vous le traitez. Vous vous plaignez de votre tiédeur, vous manquez de goût pour la piété, vous prenez le matin des résolutions qui sont oubliées à midi. Voulez-vous apprendre le secret de vos faiblesses ? Ce sont les immortifications et les légèretés continuelles que vous commettez en manquant à la règle, Dieu se détourne j)arce que vous le fuyez. Attirez-le par le sacrifice d'une régularité soutenue, il vous surpassera en générosité, et vous le remercierez bientôt de vos victoires, au lieu de l'accuser de vos faiblesses.
Je parle de sacrifice. En est-ce vraiment un que d'obéir à la règle et cette obéissance ne vous est-elle pas aussi facile qu'avantageuse ? Il y a des règles pénibles, celles qui commandent un silence continuel, une réclusion absolue, des pénitences sévères. Allez à une lieue d'ici, vous verrez de saints religieux qui ne sortent de leur cellule que pour aller au chœur, qui causent ensemble une fois la semaine, qui font toujours maigre, se couchent sur ime paillasse très dure. Voilà une règle dure, pénible.
En dehors même de toute idée religieuse, il y a des genres de vie qui imposent toutes sortes de gênes et de rigueurs. Regardez ces pauvres filles qui s'en vont dès le grand matin dans une fabrique et qui passent toute leur journée au milieu du bruit et de la poussière, avec une seule heure de repos pour prendre un dîner chétif. Voilà une règle dure et monotone. Mais la vôtre, une succession d'exercices de religion, d'occupations, de jeux, de repos, calculée de manière que le travail ne puisse jamais dégénérer en fatigue, ni la piété engendrer l'ennui, ni l'âme user le corps, ni le corps peser sur l'àme ; un genre de vie consacré par une longue expérience et par lequel ont passé avant vous des milliers de jeunes filles qui s^en sont parfaitement trouvé ; qui prescrit le plaisir, qui fait une large part à toutes les nécessités physiques, sommeil, nourriture, mouvement, grand air.., etc. Prétendre que ce régime vous pèse et exige trop de vous, ce n'est vraiment pas sérieux et il n'y a qu'une lâche indolence qui puisse inventer ce prétexte pour s'en auto-
riser. Il ne tient qu à vous d'observer votre règle, c'est à vous, comme autrefois aux Hébreux, que s'adresse cet avertissement du Seigneur : « Le précepte que je vous donne n'est ni au-dessous de vous, ni hors de votre portée. Il n'est point suspendu dans le ciel et vous ne pourrez pas dire : nous ne monterons jamais à une telle hauteur. Il n'est point de l'autre côté des mers, et vous ne pourrez pas dire : nous ne l'atteindrons jamais... Si vous ne l'observez pas, ce sera votre faute, ô Israël, et votre perte viendra de vous : Perditio tua ex te, Israël. » Observez-le, chères Enfants, avec suite, avec courage et fidélité et vous en recueillerez les fruits abondants pour le temps et l'éternité.
Amen.
Seconde instruction sur le Règlement.
Il y a quinze jours, je vous ai parlé du règlement, de son autorité et de sa facilité. Je vous ai montré que, comme toutes les créatures, vous êtes soumises à une loi qui détermine vos devoirs et que cette loi, qui n'est autre chose que la volonté de Dieu, se manifeste à vous et sollicite votre obéissance sous la forme particulière du règlement. Quoiqu'il n'oblige pas lui-même sous peine de péché, vous y soustraire c'est méconnaître l'autorité de Dieu, refuser d'acquiescer à son bon plaisir et vous exposer au péril certain de l'offenser. Vous y soumettre, c'est vous placer dans la voie qui mène au salut et vous y êtes d'autant plus obligées qu'il n'exige de vous aucun sacrifice sérieux et qu'il est même facile à pratiquer. Aujourd'hui, je vous entretiendrai des avantages que l'observation du règlement vous procurera.
Avantages du règlement.
Le premier avantage du règlement, cesi qu'il vous oblige à faire précisément tout ce que votre devoir et vos intérêts vous prescrivent et vous prescriront toute
votre vie. Avant tout, il cherche à éveiller en vous la pensée de Dieu et vous commande de le prier, le matin, le soir, au commencement et à la fin des exercices principaux, au commencement et à la fin des repas, puis il vous amène ici pour la sainte Messe et vous invite à vous approcher des sacrements au moins une fois le mois. Est-ce que tout cela n'est pas précisément l'ensemble des devoirs que la relig^ion vous impose et que vous devrez pratiquer toute votre vie, sous peine de manquer à Dieu et de commettre contre lui le péché d'ingratitude, d'oubli ou de révolte. Est-ce que vous croyez que hors d'ici, il vous sera permis de le traiter comme un étranger qu'on ignore ou comme un de ces amis intermittents qu'on ne voit qu'une fois ou deux par an, et de le tenir à la porte de votre cœur en lui dérobant votre vie intime et en ne lui offrant que ces pratiques extérieures dont les bienséances font de temps en temps une loi aux femmes les plus mondaines? Non, non! il est le maître, il est le roi, il n'abdiquera jamais et il veut régner sur les pensées les plus secrètes comme sur vos paroles et vos actions publiques, il entend être connu, aimé et servi de vous, depuis le premier éveil de votre raison jusqu'à votre dernier soupir.
Par conséquent, il faut estimer et pratiquer avant tout la partie du règlement qui concerne l'instruction religieuse et les exercices de piété en vous considérant comme fort heureuses de recevoir ime éducation solidement chrétienne. Est-ce que le monde a'ous apprendra quelque chose sur la religion et le devoir? Oui! il vous apprendra des objections et des plaisanteries qui traînent depiiis
SERMONS DES D0311NICATNES 345
des siècles dans la conversation des impies, ilvous enseignera l'indillerence, le scepticisme, l'amour du plaisir et le culte de la bagatelle, et agira sur votre foi comme une sorte de dissolvant subtil. Rappelez-vous seulement l'influence presque toujours fatale des vacances sur vos résolutions: vos pensées moins innocentes, vos prières plus rares, les sacrements délaissés ! Sachez prévoir l'avenir, les épreuves qui vous attendent, l'abandon de ce monde lâche et frivole qui vous laissera seules avec vos douleurs, seules avec vos devoirs austères, sans rien faire pour vous aider, sans rien pouvoir pour vous consoler ; vous serez convaincues alors que c'est ici en vous exerçant à une piété solide et éclairée que vous acquerrez l'art de bien diriger votre vie et la force de la bien supporter.
Pendant les vacances dernières, je rencontrai bien loin d'ici une personne fort remarquable et presque célèbre par ses talents d'artiste. Je l'avais vue en d'autres temps, heureuse, admirée, fêtée comme une sorte de reine ; cette fois je la trouvais en deuil d'une charmante petite fille de quatre ans, qu'un mal subit venait de lui enlever. Elle semblait accablée par la douleur, et je ne pus la voir sans être ému ; j'essayai de la consoler, d'entr'ouvrir pour elle les perspectives de l'immortalité chrétienne et de lui montrer dans sa petite fille un ange qu'elle rejoindrait tôt ou tard et qui en attendant protégerait de sa prière ses petits frères et ses parents. Elle me remercia beaucoup, mais resta comme écrasée, et une de ses amies, qui me reconduisait, me dit tout bas : « Hélas! Monsieur ! nous avons bien essayé aussi de lui suggérer tout cela.
mais cela ne prend pas ! Elle a été élevée dans une pension où il n'y avait pas de religion et où tout le monde ne faisait même pas ses Pâques. » Vous voyez par là, chères Enfants, linfluence décisive de la première formation morale. Cette douleur morne et sans espoir était le fruit de cette éducation sans Dieu. Vous serez préservées de pareil malheur, en apprenant ici, par l'accomplissement fidèle de la règle, à vous enraciner en Dieu et à faire de Jésus-Christ, suivant la belle expression de saint Paul, la pierre angulaire de votre existence.
Ce que je dis de la piété s'applique aussi au travail, à l'ordre, aux arts d'agrément. Tout ce que la règle vous prescrit sur ces différents points, c'est la raison et le bon sens même qui l'ont dicté. Pouvez-vous quelque chose, oui ou non, sans une application constante et régulière ? Est-ce que votre àme ne ressemble pas à une terre qui resterait absolument stérile si elle n'était incessamment remuée par la main du laboureur? La condition de l'homme est telle que son intelligence demeurerait engourdie et comme enténébrée si elle n'était stimulée par l'intelligence d'autrui. On cite quelques exemples d'enfants abandonnés dans les bois et retrouvés après plusieurs années. Tous étaient restés dans l'état sauvage, à peine supérieurs aux animaux au milieu desquels ils avaient vécu. Il faut donc absolument des maîtres ou des maîtresses à tout enfant pouc qu'il se développe, il faut à chacun de nous la tradition orale
pour nous transmettre avec la parole, linstrument de la pensée et du progrès ; mais cette tradition orale suppose nécessairement la docilité dans ceux qui la reçoivent et ensuite un effort, un travail constant pour s'assimiler les notions communiquées. Il en est ainsi depuis le péché originel, il en sera de même jusqu'à la fin des temps. Le pain de l'intelligence comme celui du corps se gagne à la sueur du front. Nous naissons tous fils d'un grand seigneur ruiné et tombé en faillite, et c'est par le travail seul que nous pouvons regagner notre fortune. Voilà pourquoi il faut bénir le règlement (jui vous oblige à travailler et vous met en main l'outil sacré avec lequel vous vous enrichirez. Mais vous croiser les bras, gémir quand l'heure de l'étude marque la fin de la récréation, en faire le moins possible, vous laisser pour ainsi dire porter en classe et vous promettre bien de vous reposer quand vous serez maîtresses de votre temps, c'est vous dévouer à l'avance à la sottise, aux humiliations qui attendent les ignorantes, à l'ennui qui les punit, à la médiocrité d'esprit et de cœur où elles languissent fatalement et enfin aux chutes grossières dans lesquelles tombent les oisives exposées à toutes les attaques du démon qui entre chez elles sans être arrêté par aucun obstacle.
Vous me direz : « cette observation de la règle est sans doute utile et nécessaire, mais elle coûte vraiment à la nature » ; et en faisant cette objection vous comparez men-
talement votre vie de famille libre et insouciante à la contrainte douce mais continue que vous impose la règle. J'ai déjà répondu à cette remarque que celles qui se plaignent ainsi sont des sybarites que blesse le pli dune feuille de rose, et que vraiment vous êtes mal venues à accuser la dureté d'une règle extrêmement douce, appropriée sagement à votre tempérament physique et moral, et qui ne vous demande que des sacrifices fort légers. J'accepte pourtant l'objection ; si vous le voulez, je reconnais qu'il en coûte de se soumettre toute la journée à une discipline exacte qui ne se relâche jamais, et qu'il serait bien plus agréable pour vous de prolonger votre sommeil quand il faut vous lever, de vous amuser quand il faut travailler, de causer quand il faut se taire..., etc. Mais alors, je vous réponds ceci qui est la vérité même : la règle vous gêne et vous demande des choses qui vous coûtent, tant mieux pour vous ! c'est un service éminent qu'elle vous rend, parce qu'alors elle contrarie tous vos mauvais penchants, parce qu'elle vous tire malgré vous de la sensualité qui vous perdrait, parce qu'elle met un frein aux caprices qui entraveraient tout progrès sérieux dans vos études et que chaque peine qu'elle vous coûte est récompensée par un bénéfice important dans l'ordre moral. Avouez-le, de bonne foi, si vous étiez abandonnées à vous-mêmes, vous ressembleriez encore en beaucoup de points aux enfants dont vous n'avez plus Tâge, mais dont les instincts sont demeurés dans votre nature. Or l'enfant ne fait presque rien de bon, sans y être forcé, et s'il était abandonné à lui-même il périrait vingt fois avant d'avoir atteint l'âge d'homme, ou s'il échappait aux périls
SERMONS DES DOMINICAINES 3i9
de son étourderie, deviendrait une sorte d'animal sauvage très ignorant, très méchant et très égoïste. Voyez-le, il mange gloutonnement et jusqu'à s'incommoder, il vole sans scrupule pour satisfaire sa gourmandise, il réclame impérieusement tout ce qui le frappe, et témoigne une colère effroyable et bat tout le monde si on résiste à ses exigences les plus fantastiques. Il est malpropre, impoli, ingrat, impudent, il s'expose à tous les dangers sans en avoir conscience, et il faut à chaque instant qu'on lui enlève le couteau avec lequel il se couperait, l'allumette chimique avec laquelle il mettrait le feu à la maison. C'est une affaire de lui apprendre à dire merci, c'est une affaire de lui joindre les mains et de l'obliger à balbutier sa petite prière, c'est une affaire de l'envoyer à la salle d'asile et de lui enseigner ses lettres ; on ne le corrige qu'avec un mélange de douceur et de force, qu'en le contraignant, mais en lui montrant qu'on ne le contraint que pour son avantage. C'est précisément ce mélange de douceur et de force qui préside à votre éducation et inspire la règle à laquelle vous êtes soumises. Tout ce que cette règle vous défend, c'est ce qui vous nuirait; tout ce qu'elle vous prescrit, c'est ce qui vous est utile, c'est ce que vous ne feriez pas ou c'est ce que vous feriez mal, si elle ne vous y obligeait. La main sur la conscience, auriez-vous le courage, toutes seules, de venir à la Messe, chaque jour, de ne point manquer vos prières, d'étudier telle ou telle matière qui vous déplaît, de vous lever et de manger à des heures réglées, de soigner vos petites affaires avec ordre et propreté? Pouvez-vous cependant contester l'évidente utilité de toutes ces petites choses
qui cachent de grands devoirs et vous conduisent à de grandes vertus ? Eh bien ! reconnaissez le bienfait de la règle qui vous les impose.
Et qui vous les impose de manière à vous les rendre faciles et à atténuer tous les sacrifices qu'elle vous demande. Car le propre de la règle, son avantage, ce qui fait la supériorité de l'éducation publique dont elle est la loi, c'est que tout le monde obéissant ensemble, on se soutient les unes les autres, on s'entraîne mutuellement, on est comme emportée par le mouvement de la masse, et cent ou cent cinquante jeunes filles marchent bravement dans tous les sentiers du devoir, comme de braves soldats qui ne sentent point la fatigue parce qu'ils vont au pas, aux sons de la musique, sous la conduite de chefs en qui ils ont confiance.
C'est ainsi que dans un pensionnat chrétien, les bons exemples agissent comme un ferment salutaire ; la piété de l'une édifie l'autre, l'activité de l'une stimule l'indolence de l'autre, et il se produit entre jeunes filles une noble émulation à qui servira mieux le bon Dieu, à qui remportera la victoire dans les luttes pacifiques du travail, à qui donnera le plus de satisfaction aux maîtresses et réjouira davantage le cœur du Maître suprême.
Le Règlement est semblable au fleuve de Pascal, cest un chemin qui marche et vous entraîne.
Et savez-vous quelle est la récompense finale de cette vie régulière courag-eusement et joyeusement pratiquée? La voici, et certes elle vaut bien toutes les peines qu'elle peut coûter. Peu à peu, après quelques années de ce régime salutaire, le mal constamment vaincu et refoulé perd son attrait, la vertu perd ses épines et l'âme s'élevant, se dégageant de jour en jour de l'orgueil et des sens arrive non seulement à se corriger, mais à redresser complètement ses inclinations, à se donner des penchants qu'elle n'éprouvait pas d'abord et à contracter par la répétition des mêmes actes l'habitude du bien : à force de prier, elle acquiert l'amour de la prière ; à force de travailler, elle devient laborieuse ; à force d'obéir, elle reste soumise, et sort du pensionnat méconnaissable et transformée, avec une énergie morale qu'elle gardera toujours.
Voilà l'idéal à poursuivre, et vous pouvez y atteindre, chères Enfants. Tous les ans, la grâce de Dieu opère ici de véritables conversions. Tous les ans, des jeunes filles arrivent ici, avec des défauts que l'atmosphère un peu tiède et molle du foyer paternel avait entretenus et que leur bonne volonté secondée par la prière parvient à extirper. Mettez-vous toutes à l'œuvre et cherchez votre principal secours, après Dieu, dans l'observation de la règle. En y restant fidèles, vous vérifierez une parole profonde de Y Imitation. Il y avait, au temps où elle fut composée, des moines qui erraient loin de leurs couvents.
SOUS prétexte de pèlerinages pieux, et qui promenaient à travers le monde des figures ennuyées. Et le pieux auteur écrivait à ce propos : Cella continuata dulcescit, fréquenter derelicta taedium (jenerat, « la cellule qu'on quitte peu devient douce, elle pèse quand on s'en va souvent. » Gardez votre cellule, chères Enfants, c'est-à-dire la petite prison salutaire dans laquelle la règle vous enferme. En la gardant, vous l'aimerez, et en l'aimant, vous aimerez avec elle le devoir qu'elle vous apprend à connaître, et Dieu qu'elle vous apprend à servir.
Ainsi soit-il.
Sur la présence de Dieu.
Mes chères Enfants,
Des jours de grâce et de bénédiction viennent de s'écouler pour vous. Mardi dernier, beaucoup d'entre vous ont reçu le caractère ineffaçable et auguste qui fait le parfait chrétien, et la Confirmation pour un certain nombre succédait de près à la première ou à la seconde communion. Toutes vous avez été émues par les paroles qu'a bien voulu vous adresser votre premier pasteur, par le spectacle de la cérémonie pieuse qui s'est déroulée sous vos yeux, par les souvenirs touchants qu'elle suscitait dans vos âmes et par cette coïncidence qui amenait votre évêque, ici, à la fin du mois du Sacré-Cœur que vous avez célébré pieusement, au jour précis que les ennemis de l'Eglise attendaient avec une impatience haineuse et ses fidèles avec une tristesse trop justifiée par les événements. Vous avez, j'en suis sûr, toutes bien prié, pris, toutes, d'excellentes résolutions : je viens vous engager à les tenir et vous indiquer en peu de mots un excellent moyen de persévérance qui pourra vous servir pour toute votre vie et dont il faut user immédiatement : je veux parler de l'exercice de la présence de Dieu.
C"' Mathieu. — II 23
Présent à tous les points du temps, présent à tous les points de l'espace, Dieu remplit tous les siècles et tous les mondes de sa majesté sainte et de son essence adorable. Il était hier, il est aujourd'hui, il sera dans les siècles des siècles : hodie, heri, in secula. Il règne au ciel, il règne sur la terre, il règne au fond des enfers, partout agissant et partout présent, parce que partout où il agit, partout se trouve son essence. Non pas que cette immensité soit une étendue corporelle : Dieu est un pur esprit ; c'est comme pur esprit qu'il est partout présent et partout immense.
Quelque part que nous nous trouvions, nous pouvons donc dire comme Jacob : « vraiment ce lieu est saint, et je ne le savais pas ou plutôt je n'y pensais pas. » Ainsi l'exercice de la présence de Dieu est l'hommage légitime et le culte que je rends à son immensité. Figurez-vous un vaste Océan, une mer sans rivage qui porte toutes les créatures, qui les pénètre profondément et les retient à jamais captive dans ses abîmes : Voilà Dieu et voilà le monde vis-à-vis de Dieu. Nous sommes, pour ainsi dire, plongés en lui, c'est dans son sein que nous vivons, que nous respirons, que nous puisons l'existence et la durée : in ipso vivimus^ movemur et sumiis. C'est saint Paul qui l'a dit devant l'Aréopage.
Puisque nous sommes ainsi enchaînés à Dieu, n'est-il pas juste que nous nous souvenions de cette dépendance et que nous respections cette présence auguste? En effet : en même temps que Dieu est partout, il voit tout, il observe tout, notre vie tout entière s'écoule sous son regard sans qu'un seul des détails de notre existence lui
échappe. Pensées ensevelies au bord de l'ùme, convoitises secrètes qu'on ose à peine s'avouer à soi-même, actions solitaires bonnes ou mauvaises, meurtres commis au fond des bois et dont la justice humaine ne saura jamais rien, révoltes cachées de l'orgueil, triomphes puérils de la vanité, morsures de la jalousie : il connaît tout cela, et nous lui servons de continuel spectacle. Quo ibo a spiritu tuo? s'écrie David: <( où irai-jeloin de votre souffle? quo a facie tua fugiam? où fuirai-je loin de votre face? Si je monte au ciel, vous y êtes; si je descends dans les abîmes je vous y trouve ; si je déploie mes ailes dès l'aurore et que j'atteigne jusqu'aux extrémités de l'Océan, c'est votre main qui m'y portera. Dixi : forsitan tenehrae operientme, peut-être les ténèbres me cacheront-elles. Sicut tenehrae ejus ita et lumen ejus : il perce les ténèbres et les rend éclatantes comme la lumière. »
Que conclure de là, chères Enfants, sinon que cette pensée va devenir un bouclier pour votre âme et un sûr préservatif contre le péché. Ne savez-vous pas quelle influence la présence d'un homme exerce sur d'autres hommes, et combien l'on s'observe devant témoins ? Que sera-ce de la présence d'un Dieu, et quelle considération ne méritera pas un pareil témoin ? Que de fois n'a-t-on pas vu un criminel reculer devant un odieux forfait, par la crainte non pas d'être surpris en flagrant délit et livré au supplice, mais seulement d'être aperçu? Voici un fait qui a été souvent observé : des assassins ont pénétré dans la chambre de leur victime avec toutes les précautions nécessaires, ils ont parfaitement pris leurs mesures,
3o6 ŒUVRES DU CARDINAL MATHIEU
ils sont en force, ils ne craignent aucune résistance, et, tout à coup, au moment de lever la main, ils s'arrêtent effarés et tremblants. Qu'ont-ils vu? Qu'ont-ils entendu? un rien. C'est un faible rayon de lumière qui est venu les éclairer à l'improviste ; c'est une rumeur lointaine qui arrive à peine jusqu'à leurs oreilles. N'importe : voilà leur affreux courage abattu ; il pourrait y avoir quelqu'un : ils se sauvent, pâles et tremblants, et le seul soupçon de la présence d'un témoin suffît pour les mettre en fuite. Et quand le témoin a vu s'accomplir le mal, qu'il est puissant sur le malfaiteur et jusqu'où ne descend-on pas pour acheter son silence ? Qu'il est puissant le témoin inconnu qui a le secret d'un forfait, qui est le maître de l'honneur d'un coupable ignoré, peut-être riche et considérable par sa position et son influence?
En dehors de ces cas extraordinaires, il y a dans le simple regard d'un honnête homme ou d'une honnête femme, regard franc et loyal, quelque chose qui déconcerte le vice et le fait rougir. Supposons deux amies de pension, toutes les deux bien douées, mais dénuées de fortune et obligées de se créer un avenir par le travail. Elles ont grandi ensemble, recevant les mêmes instructions, s'approchant des mêmes sacrements, se préparant à la même destinée austère, puis elles se séparent. L'une marche courageusement dans son rude sentier, soutenant ses vieux parents à force de privations, détalent, de labeur continu ; elle coud, donne des leçons, fait des prodiges d'économie et réussit à ne pas mourir de faim. L'autre, au contraire, parvient rapidement à la fortune et au plaisir. Mais cette fortune, ces plaisirs, elle les a
achetés par le déshonneur; elle trahit tous ses devoirs et scandalise par sa conduite et son luxe effréné, et délaisse ses vieux parents de la misère desquels elle rougit. Un jour, elles se rencontrent; l'une est à pied, pauvrement vêtue d'une robe qu'elle s'est faite ellemême, allant d'un pas hâtif donner une leçon ; l'autre se prélasse dans une magnifique voiture, étalant sur ses vêtements sa richesse insolente et mal acquise, et courant à quelque fête. Elles ont k peine le temps de se reconnaître et d'échanger un regard : cela suffit, chères enfants. Le regard de celle qui est restée vertueuse est allé comme une flèche s'enfoncer au cœur delà coupable : elle rougit, pâlit, se déconcerte et emporte de cette rencontre d'un instant une blessure qui la punit cruellement de son injuste prospérité.
Mais je laisse là toutes ces comparaisons étrangères pour invoquer votre propre expérience. Remontez dans vos souvenirs. Tel jour, n'avez-vous pas proféré telle parole que la présence de votre père aurait arrêtée sur vos lèvres ? N'avez-vous pas commis telle faute dont la pensée ne serait même pas venue devant votre mère ? Si vous étiez seulement sûre que votre maîtresse ou même votre voisine lit dans votre âme comme si elle était transparente, qu'elle assiste à ce dialogue intérieur que vous entretenez avec vous-même et qu'elle voit passer toutes les pensées qui se pressent dans votre esprit, tous les désirs qui naissent dans votre cœur, tous les tableaux qui se peignent en votre imagination; que toute votre vie intime lui est connue et qu'elle en prend note jour par jour, minute par minute, oh ! quelle surveillance
VOUS exerceriez sur vous-mêmes ! Vous voudriez pouvoir passer le front haut devant elle ; et sentant attaché sur vous le regard clairvoyant et impitoyable de votre inspectrice, vous vous appliqueriez à ne lui offrir que des spectacles honorables pour vous, et toute votre vie se trouverait par là-même transformée et anoblie à votre avantage !
Eh bien, mes chères Enfants, toutes ces comparaisons pâlissent et s'effacent devant la réalité. Vous êtes vue, vous êtes suivie, vous êtes absorbée par un témoin mille fois plus auguste que vos maîtresses et vos compagnes, par votre père, par votre maître, par votre juge. Ce que vous pensez, il le sait aussi bien que vous ; ce que vous faites, il le voit avant que vous ne l'exécutiez ; ce que vous ne dites ni h votre père, ni à votre mère, ni à votre amie la plus intime, il en est instruit en même temps que vous. 11 était là le jour où cherchant l'ombre et le mystère, vous vous êtes dérobée à la surveillance de votre mère pour commettre un petit larcin ; il a entendu votre premier mensonge que vous avez balbutié avec rougeur, le second que vous avez proféré avec moins d'embarras, les suivants qui semblent couler de source et qui trompent tout le monde. 11 n'est pas dupe de ces airs affectés, de ces protestations hypocrites, de cette candeur apparente, sous lesquelles certaines jeunes filles cachent de fort laides réalités. Il discerne la jalousie sous les compliments qu'elles adressent bien malgré elles à leurs rivales plus heureuses, la vanité sous la modestie de commande qu'elles s'imposent, la rancune qu'elles dissimulent sous des accusations qui paraissent inspirées
par lamour de la justice, l'ég-oïsme sous des affections molles qui prennent les livrées du dévouement, la paresse SOUS les prétextes variés dont elle s'enveloppe. Si jamais vous avez commis une faute mortelle, il était là qui assistait à votre défaite, son œil luisait sur vous plus perçant que celui de l'aigle ; suivant la belle parole d'un poète latin, vous avez porté nuit et jour votre témoin en vousmême : Nocte diuque suiim gestans in pectore testem.
Imiter la vie intérieure de Jésus, son amour de la vie cachée.
Etudier Jésus-Christ notre modèle et reproduire en nous-même cette image divine, voilà le devoir indispensable des chrétiens. Car Jésus est Tidéal qui est descendu du ciel pour s'offrir à nos regards et entraîner nos volontés en g-agnant notre cœur ; c'est le second Adam qui répare les ruines du premier et restaure notre nature dans les droits et les grâces dont elle avait été dépouillée ; c'est un roi que ses sujets doivent suivre dans tous les sentiers qu'il leur a tracés ; c'est un chef dont nous sommes les membres ; c'est « la voie, la vérité et la vie », et c'est à chacun de nous qu'il adresse cette exhortation que ses apôtres ont entendue les premiers et que l'Evangile nous a transmise : exemplum dedi vobis.
Il y a, dit Bossuet, dans la figure de Jésus de grands traits et de petits traits. Ses grands traits sont ceux qui frappent tous les yeux, les petits traits sont ceux qui exigent une étude plus attentive. Il faut les copier tous et il ne nous est permis d'en négliger aucun. Commençons par les grands traits.
J'en remarque un tout d'abord, que je vous signale
parce qu'il importe que vous l'imitiez tout de suite, que vous le transportiez de sa vie dans la vôtre et que vous ne l'effaciez jamais, c'est l'esprit intérieur, c'est-à-dire un esprit de séparation, de recueillement, de prière, d'union à Dieu, qui éclate surtout dans les trente premières années de la vie du Sauveur, mais qui ne l'a jamais abandonné au milieu même des occupations les plus absorbantes de sa vie publique. S'il y a un fait qui ressorte avec évidence de toute l'histoire de Jésus, c'est celui-ci : il n'a jamais recherché ce qui passionne les hommes, il n'a point paru dans les lieux de plaisir, il n'a point amassé l'argent ou l'or, il a fui la louange, il s'est tenu en dehors de cette mêlée ardente qui dure depuis qu'il y a une société, et où des concurrents acharnés se disputent des proies dont ils espèrent le bonheur. Il se cache, lui, le Dieu de gloire, sous le voile d'une nature mortelle. « Il est venu dans le monde, le monde a été fait par lui et le monde ne l'a pas connu. » Presque tout l'univers l'ignore, son enfance n'a rien de célèbre; on parle du moins des études des autres enfants, mais on dit de celui-ci : « où a-t-il appris ce qu'il sait puisqu'il n'a jamais étudié et n'a pas été vu dans les écoles ? » Il paraît une seule fois, à l'âge de douze ans, mais encore ne dit-on pas qu il enseignât : il écoutait les docteurs et les interrogeait, d'une manière extraordinaire à la vérité, puisque les assistants étaient frappés de sa prudence et de ses réponses, mais il ne paraît pas qu'il décidât, ou s'il a décidé, il a commencé par entendre, par écouter, et par assister à une sorte de catéchisme et d'instruction enfantine. Quoi qu'il en soit,
l'incident du Temple passa vite et ne laissa pas grand souvenir : le divin soleil, après avoir percé un instant les nuages, s'y replongea volontairement. On ne sait rien de Jésus pendant plus des neuf dixièmes de sa vie, sinon qu'il était fils d'un charpentier, charpentier luimême et travaillant à la boutique de celui qu'on croyait son père, obéissant à ses parents en les servant dans leur ménage et dans leur métier comme les enfants des autres artisans.
Quand le moment est venu pour lui de se manifester, ne croyez pas que la vie extérieure l'absorbe tout entier : il maintient son âme dans une agitation supérieure aux agitations qu'il traverse ; il se donne, mais il ne s'abandonne point ; il se réserve des heures et des époques de retraite où il va s'entretenir avec un interlocuteur mystérieux ; tantôt c est au désert, tantôt c'est sur la montagne, tantôt c'est dans un bosquet d'oliviers qu'il va chercher la solitude. Que fait-il donc là, loin du regard des hommes? Qu'a-t-il fait pendant les longs silences de Nazareth ? Quel était l'aliment secret, la joie, le soutien de cette vie volontairement sevrée de tout plaisir et de toute préoccupation ambitieuse ? C'était Dieu son Père. C'était son Père qu'il voyait, qu'il entendait, qu'il aimait, et auquel il adressait une prière sans interrogation ; c'était le bonheur de son union intime avec le Père, qu'il savourait loin du regard profane des créatures en leur fermant la porte de son cœur. Voilà pourquoi il disait de lui-même : « Je ne suis pas de ce monde : ego non sum de hoc niundo, de supernis sum : je viens d'en haut. » N'étant pas de ce monde, je m'en tiens séparé;
venant d'en haut je me demeure immuablement attaché à Dieu mon Père, et tous ceux qui m'aiment doivent, comme moi, juger le monde, le mépriser, le fuir, et, s'ils sont condamnés à vivre dans son sein, le traverser sans y attacher leur cœur et sans se laisser pénétrer par ses influences dissolvantes. La retraite, l'union à Dieu, l'amour de la prière, tel est donc, chères Enfants, l'esprit de Jésus-Christ ; tel est le caractère dont il a voulu marquer sa mère, son père adoptif, ses apôtres, tous ses saints, et que chaque chrétien doit porter imprimé sur son âme et sur sa vie.
Considérez la sainte Vierge et saint Joseph, il est bien évident que partageant son existence à Nazareth, ils ont été animés des mêmes dispositions que lui, ils n'ont point brillé dans les cercles du monde et brigué son attention : ce sont deux fleurs écloses dans la solitude, dont les anges seuls ont admiré la beauté et respiré les parfums.
Quant aux apôtres, à peine ont-ils été remplis de l'esprit de Jésus-Christ, qu'ils renoncent à tous les soins extérieurs pour ne plus vaquer qu'à la prière et au ministère de la parole. Auparavant, ils ne pouvaient soutenir une heure de recueillement avec Jésus et s'endormaient au lieu de le soutenir dans son angoisse : ils ignoraient comment il fallait s'y prendre pour prier et méritaient même que Jésus leur reprochât de n'avoir jusque là rien demandé en son nom. Une fois que l'esprit de Jésus est descendu sur eux et qu'il a pris possession de leurs cœurs, les voilà qui persévèrent, dit saint Luc, dans la prière avec les fidèles ; ils se rendent assi-
dûment au Temple aux différentes heures de la journée pour y lever leurs mains pures vers le ciel. Si la synagogue les persécute, ils trouvent dans la prière la consolation de leurs peines ; si on les enferme dans les prisons, ils font retentir ces lieux d'horreur de cantiques d'actions de grâces. Enfin ces hommes si charnels, si dissipés, si ennemis de la contrainte, deviennent tout d'un coup, des hommes de prière, deshommes intérieurs, spirituels, recueillis, et qui, en pleine ville de Jérusalem, se montrent aussi occupés de Jésus-Christ, aussi pleins de ses merveilles et de ses bienfaits que s'ils étaient encore sur la montagne de Galilée.
Eh bien ! nous avons reçu le même esprit qu'eux, nous avons reçu le même esprit que ces saints Antoines. les saintesMélanies, les saints Jérômes et tous les solitaires qui ontpeupléles solitudes sacrées, et cet esprit, dit saint Paul, « ce n'est pas l'esprit du monde, mais celui qui, venant de Dieu, nous révèle les biens que Dieu nous donne ». Quels biens nous révèle-t-il et nous apprend-il à aimer ? l'héritage de Jésus-Christ lui-même, l'égalité avec les anges, notre adoption dans la famille divine, nos destinées impérissables, et notre qualité de candidats du ciel et de citoyens de l'éternité.
Voilà quelles sont les idées que le Sauveur imprime dans nos âmes par son esprit, par ses maximes et par ses exemples. Il y grave l'idée d'un bonheur éternel, d'un trésor qui ne se perd pas, d'une vie qui ne finit pas, d'une paix immuable et perpétuelle. Si vous êtes remplies de ces grandes choses, si vous avez l'esprit occupé de ces espérances si relevées, pouvez-vous estimer les
présents du monde ? Qu'oppose-t-il aux promesses de Jésus-Christ ? — Des plaisirs ? Ils ne seront pas purs ; ils vous tromperont après vous avoir souillées : vous leur direz comme le héros de Corneille :
Source délicieuse en misères féconde
Que voulez-vous de moi, flatteuses voluptés ?
— Des honneurs ? Ils laisseront votre cœur vide et vous seront ravis tout à l'heure par un habile intrig-ant. — De la fortune? une ^rpande situation? Personne, de nos jours, ne saurait compter là-dessus et n'est assuré contre la ruine et peut-être contre l'hôpital. — De la beauté ? Elle va se flétrir sous le souffle de l'hiver qui succédera bientôt à votre printemps. En admettant qu'elle dure, en admettant que vous soyez comblées des biens que vous rêvez, qui vous rendra immortelles pour les posséder sans inquiétude? Méprisez tout cela, écoutez Jésus- Christ, attachez-vous à votre devoir quotidien, pratiqué fidèlement, obscurément, affectueusement, pour lui plaire ; cachez votre vie avec la science dans le sein de Dieu, habitez Nazareth et fuyez les palais d'Hérode : c'est la sagesse et c'est aussi le bonheur.
Ce langage vous paraîtra austère et pourtant c'est celui même de l'Evangile qui ne trompe point. Rien n'est plus contraire au bon sens et à l'esprit chrétien que la frivolité de certaines jeunes filles qui se croient nées exclusivement pour s'amuser et qui ne songent à autre chose. Le papillon qui voltige de fleur en fleur et qui se joue capricieusement dans les airs, étalant au soleil ses ailes diaprées est moins vain, moins étourdi de sens et
de conduite que ces écervelées, et je les comparerais volontiers au hanneton maladroit qui bourdonne désagréablement et vient se heurter contre tous les objets qu'il rencontre. Ecoutez ces jeunes philosophes de quatorze ans, qui rapportent au couvent et débitent d'un ton tranchant des pauvretés qu'elles ont recueillies dans quelque journal ou quelque conversation de gens mal élevés ! Elles jugent du haut de leur grandeur la religion, le pape, les évêques, leur curé et se permettent des assertions tranchantes, comme si le don de l'infaillibilité leur appartenait. J'en ai connu une autrefois qui déplorait l'obstination de Pie IX à suivre les idées du siècle et à se mettre au courant des progrès modernes. C'est le monde et le mauvais monde qui inspire leurs appréciations, leurs sympathies et leurs antipathies. Elles ont des grands hommes de leur choix, qu'elles ont soin de prendre parmi les impies et les indifférents ; il y en a d'autres qu'elles repoussent comme entachés de cléricalisme et trop pieux. Elles savent à peine l'orthographe, et déjà elles se sont formé, sans doute après de graves réflexions, des convictions politiques qu'elles affichent bruyamment. Pour un rien elles entonneraient la Marseillaise et verseraient le "sang impur de ceux ou de celles qui osent les remettre à leur place.
A ce désordre de leurs idées correspond une fièvre de plaisirs qui les rend rebelles à toute règle, à tout devoir sérieux, à tout propos difficile à conquérir, et qui se manifeste par des regrets, par des désirs, par des récits enthousiastes et quelquefois menteurs des amusements dont elles ont joui. Oh 1 quand elles seront délivrées de
leurs études ! Gomme elles se lanceront dans les divertissements et les joies bruyantes que leur interdit aujourd'hui la rigueur de leur claustration ! Ah ! ce sera bien fini de la lecture, du calcul, des exercices de piété, de la confession et de toutes les inventions tristes qui assombrissent aujourd'hui leur adolescence ! Voilà ce qu'elles pensent, voilà ce qu'elles disent, voilà un langage que certainement vous n'entendez pas ici, mais qui répond pourtant à des tendances trop répandues chez les jeunes filles contemporaines. Défiez-vous de cet esprit qui est tout le contraire de celui de Jésus-Christ et ne permettez pas qu'il corrompe la naïveté et l'innocence de vos quinze ans. Par-delà ce qui brille et attire, voyez la fin, une vie stérile, honteuse, incurablement frivole, aboutissant probablement à une mort sans repentir et à une damnation sans remède : n'admirez pas le papillon, car, passez-moi l'expression, il se changera un jour en chenille fort laide dont Dieu ne voudra point et dont le démon fera sa proie. Estimez au contraire la jeune fille, pieuse et modeste, qui sait se plaire dans sa chambre avec son crucifix, ses livres et son ouvrage manuel ; elle deviendra une de ces chrétiennes vaillantes dont un grand orateur a dit : « La vie d'une femme pieuse rappelle le tabernacle, sa pureté la rend semblable à un ciboire d'or, sa solitude volontaire aux fleurs qui ornent le sanctuaire, sa charité au cierge allumé qui se consume sur l'autel. »
C'est une destinée pareille que je vous souhaite à toutes. Ainsi soit-il.
Octave de la Dédicace.
1" Avez-vous un Ironc dans votre temple intérieur? 2° De la charité matérielle.
Dimanche dernier je vous ai parlé du temple spirituel que chacune de vous porte en elle-même et je vous ai rappelé sous forme de questions plusieurs devoirs que vous impose cette dignité : devoir de soigner l'intérieur plutôt que l'extérieur de ce temple, devoir de le construire en matériaux solides qui bravent le temps et les orages, devoir de l'orienter et de le l)àtir sur le plan d'une croix latine, et enfin de l'orner de vitraux peints qui vous représentent surtout les scènes de l'Evangile et de la vie des Saints. Aujourd'hui, chères Enfants, pour en finir sur ce sujet très important, je ne vous adresserai plus qu'une seule petite question . Y a-t-il dans votre temple intérieur un tronc pour les offrandes ? Savez-vous donner à propos et généreusement ?
Le tronc dans les églises matérielles est ce qui manque le moins et souvent ce meuble utile sollicite la charité
des passants ou des visiteurs longtemps avant que la construction soit achevée. On a soin d'en établir plusieurs dans la même église, un à l'entrée, un dans chaque chapelle, dans les endroits bien apparents, et pour les garnir on recourt à des quêtes, à des sermons de charité, à toutes sortes d'industries pieuses. Il le faut bien, l'Eglise qui autrefois possédait d'immenses richesses a été spoliée à peu près complètement, ses ministres reçoivent juste de quoi ne pas mourir de faim, et la charité des fidèles doit pourvoir seule à une foule d'œuvres urgentes qui n'ont pas d'autre budget assuré Première question : Dans votre temple à vous, le tronc de la charité matérielle existe-t-il ? Aimez-vous à donner? Appréciezvous l'argent uniquement pour le bien qu'il peut faire ? Je commence par vous dire qu'il ne vous est pas permis de donner sans l'agrément de vos parents, puisque ne disposant de rien, c'est en définitive leur argent qui paye toutes vos générosités. Mais je suppose, ce qui est le cas d'un grand nombre d'entre vous, qu'ils laissent à votre entière disposition une petite somme dont ils ne vous demandent pas compte et qui est affectée, suivant l'expression consacrée, à vos menus plaisirs ; je suppose que cette bourse personnelle s'alimente à certaines époques par des dons extraordinaires et qu'en définitive vous êtes toutes munies d'un petit budget flottant qui monte ou qui baisse suivant les occasions, la fortune de vos parents, ou votre habileté à l'administrer, et que \ous pouvez administrer en toute liberté de conscience. D'ailleurs, si vous n'en êtes pas là aujourd'hui, vous en serez là demain ou après-demain, et ce que je veux vous dire
C*' Mathieu. — II 21
VOUS servira toujours. Je vous prie donc et je vous supplie, chères Enfants, de considérer Targ-ent non pas comme une source de plaisir ou de vanité, non pas comme un moyen de pourvoir à votre sensualité, à votre parure ou à votre désir de briller, mais comme une force qu'il faut mettre au service de Dieu, et obliger de travailler à votre salut et au bien du prochain. Vous êtes chrétiennes, chères Enfants. X'est-ce pasune pitié de songer aux millions que la toilette, le luxe, la sensualité raffinée gaspillent chaque année, au détriment des pauvres et à celui des âmes? N'est-ce pas une pitié que tant de femmes du monde étalent sur un misérable corps qu'attendent les vers du sépulcre de quoi donner du pain, du feu et un abri à vingt familles indigentes? Pressurez toutes ces belles robes, Mesdames, s'écrie un prédicateur du xv^ siècle, et vous en verrez sortir du sang-, le sang des malheureux que vous n'avez pas secourus et que vous avez versé par votre dureté. N'est-ce pas une pitié que l'hérétique Angleterre jette tous les ans 2o millions pour ses bibles inutiles et ses missionnaires mariés et prudents, et que nous catholiques, seuls dépositaires de la vérité complète, ne parvenions pas à donner plus de cinq ou six millions à nos missionnaires qui sont des héros et souvent des martyrs ? N'est-ce pas une pitié que des millions d'enfants grandissent sans catéchisme et sans Dieu, parce que l'Eglise est trop pauvre pour lui ouvrir des écoles? Est-ce que la richesse impie ou indifférente ne rend pas la pauvreté haineuse et n'entendezvous pas monter des bas-fonds de cette société où tant de riches ne croient plus et où tant de pauvres ne se
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résignent plus, des grondements sourds, des rumeurs menaçantes et comme un pressentiment d'orage ? Lazare couché sur son fumier depuis tant de siècles est fatigué d'entendre la symphonie qui insulte à sa misère et de regarder les joyeux convives qui s'amusent sans penser k lui. Il s'aigrit, il s'agite, il murmure et tout à l'heure, peut-être, il se lèvera, il pénétrera de force dans la salle du festin, il chassera ou tuera les convives pour se mettre à leur place, et la salle du festin verra couler le sang et entendra retentir les sanglots. Si on avait écouté sa plainte et pansé sa blessure, on n'aurait pas eu à redouter sa colère !
Vous pensez bien, chères Enfants, que ce n'est pas vous que j'accuse de cette situation : je connais votre charité, je vous en ai déjà louées. Certes, il suffît de voir la triste foule qui à certains jours se presse à la porte de cette maison, pour se convaincre qu'on y pratique généreusement le précepte du Seigneur, et que le Seigneur en revanche continuera de protéger visiblement toutes celles qui l'habitent. Si je vous parle ainsi, c'est pour vous prémunir dans l'avenir et aussi pour développer vos bonnes dispositions. Car nous n'atteignons jamais, en ce monde, la dernière limite dune vertu, et le progrès nous est toujours prescrit. Laissezmoi vous citer pour modèle une pauvre femme dont il est question dans l'Evangile selon saint Marc. Un jour Notre-Seigneur s'était assis sur une des terrasses du
temple de Jérusalem, au moment où la foule descendait la colline, pour rentrer dans la ville. En face de lui se trouvaient les troncs destinés à l'entretien du temple, et tous les Juifs y déposaient leurs offrandes. Les opulents, les Pharisiens orgueilleux passaient, suivis de nombreux esclaves et puisant l'or dans leurs bourses ils le laissaient tomber avec ostentation sous les regards admirateurs de la foule. Tout à coup, voici venir au milieu de la foule une pauvre femme à la démarche modeste et tranquille. Qui était-elle? Nous ne savons rien sur son passé. Elle était veuve, c'est-à-dire que son cœur avait été brisé dans ses affections les plus tendres et que la vie s'ouvrait devant elle solitaire et dépouillée ; tandis que d'autres femmes regagnaient joyeuses leurs demeures où le bonheur les attendait, elle marchait lentement, car elle savait que personne ne l'accueillerait à son foyer et qu'aucune voix aimante ne saluerait son retour. Elle était pauvre, c'est-à-dire doublement veuve ; car les consolations et la sympathie qui montent volontiers vers les douleurs qu'un rang distingué met en évidence, s'abaissent rarement vers celles qui en auraient le plus besoin. Veuve et pauvre, l'existence se présentait désormais pour elle comme une lutte sans trêve contre la misère avec la perspective d'une maladie sans secours et d'une mort solitaire. Et cependant cette pauvre femme aime Dieu de tout son cœur : ce qui lui manque du côté de la terre, elle l'a retrouvé du côté du ciel. Elle sort du temple où elle a chanté et prié, et elle se demande comment elle pourrait témoigner sa reconnaissance au Seigneur. Elle voudrait tant apporter son offrande au sanc-
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tuaire ! Hélas ! elle ne possède en tout que deux petites pièces valant ensemble un denier, un quadrant, dit saint Marc, c'est-à-dire moins d'un centime, et ce denier lui est indispensable pour acheter un peu de pain. N'est-il pas une folie de s'en priver ? Oui, mais c'est une folie sainte. La pauvre femme ne s'arrête donc pas h cette considération de la sagesse humaine. Le peu qu'elle a, ce sera pour Dieu. Elle s'avance donc recueillie, inaperçue, derrière un Pharisien qui jette l'or à poignée, elle laisse tomber dans le tronc sa chétive obole, et s'en va tout heureuse de son sacrifice retrouver l'indigence assise au seuil de sa demeure. Pauvre femme, qui donc parmi les grands et les riches la remarquée ? Personne, ou si quelque riche élégante a vu son action, elle a peutêtre haussé les épaules sur la chétivité de l'offrande en toisant la pauvresse d tm regard dédaigneux : cela se voit. 11 y a quelqu'un pourtant qui l'a remarquée. C'est Jésus, le Fils éternel de Dieu. 11 appelle aussitôt ses disciples, et leur montrant l'humble femme: « En vérité, dit-il, cette pauvre femme a donné plus que les autres ; car ceux-ci n'ont mis dans le tronc qu'une partie de leur superflu, au lieu que celle-ci a donné de son indigence tout ce qu'elle avait, toute sa subsistance. » Eloge magnifique qui sera transmis à tous les âges à venir et que l'on répétera encore lorsqu'il ne restera plus une pierre ni de Jérusalem, ni de son temple. Action sublime qui a certainement valu à celle qui l'a faite, une plus belle récompense que si elle avait versé un million dans le tronc.
Que nous apprend cette touchante histoire, chères Enfants? Que dans notre charité, Dieu regarde non pas la somme que nous versons, mais l'intention avec laquelle nous la versons. Rendons nos offrandes méritoires, en les faisant cordiales, et donnons-leur le mérite suprême du sacrifice. Une petite bourse et un grand cœur, cela peut aller ensemble, de même qu'on peut voir réunies dans la même personne, la richesse matérielle et l'extrême pauvreté morale. Vous aurez toujours bien, n'est-ce pas, à offrir autant que la veuve qui ne disposait que d'un centime et qui a acheté avec ce centime le royaume du ciel. Vous qui êtes plus favorisées des biens de la terre, sachez que vos meilleures offrandes sont celles que vous prélèverez secrètement sur vos plaisirs ou sur votre vanité et que Dieu seul vous verra glisser furtivement dans un tronc ou dans une main indigente. Que vous restera-t-il quand vous aurez mangé cette friandise ou acheté cette parure avec l'argent qu'on vous a donné? Rien, peut-être même un péché véniel. Que vous restera-t-il quand vous aurez donné cet argent à Dieu, dans la personne de son Eglise, ou dans celles de ses pauvres ? Vous l'aurez placé à cent pour cent, à la caisse d'épargne du ciel.
Ce n'est pas seulement avec le cœur qu'il faut donner, c'est le cœur lui-même, c'est surtout le cœur qu'il faut
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donner. Ecoutez ce mendiant divin qui tout alfamé d'amour, vous le réclame depuis que vous êtes au monde et vous dit de sa voix la plus douce : a Ma fille, donne-moi ton cœur. » ^'ous lavez promis bien des fois, vous l'avez livré, puis vous l'avez repris, vous avez hésité entre lui et de bien petits objets, entre lui et un mince plaisir, entre lui et votre humeur, enire lui et votre orgueil. Qu'il y rentre donc une bonne fois en vainqueur définitif, qu'il le garde, qu'il le remplisse et qu'en échange de votre offrande il vous assure le bonheur éternel.
Ainsi soit-il.
Exhortation à donner pour les écoles.
Quoique cette circulaire intéresse surtout les fidèles des paroisses, j'ai tenu à vous en donner lecture, d'abord parce que cette lecture est prescrite, et ensuite parce que rien de ce qui touche l'intérêt des âmes ne doit vous rester étranger. Vous êtes assez grandes déjà pour comprendre que vous vivez dans une société où la vérité et l'erreur, le bien et le mal se trouvent mêlés et se livrent une guerre acharnée, L'Eglise, à laquelle vous appartenez par votre baptême et par votre foi, a reçu mission de Jésus-Christ son chef pour enseigner aux hommes la route du ciel et les grandes vérités qui doivent diriger et consoler toute leur vie. Naturellement elle s'adresse d'abord à l'enfance pour l'instruire et la former au bien, parce que l'enfant c'est un chrétien en fleur, c'est l'homme et la femme de demain, c'est l'espérance du ciel et l'espérance de la patrie, et que, si la religion ne s'empare pas de lui de bonne heure, il se perdra comme fatalement et deviendra la proie des passions mauvaises qui attendent la jeunesse pour l'égarer et la corrompre.
Or, vous n'ignorez pas combien cet apostolat de l'enfance est rendu difficile au prêtre par les mesures qui lui interdisent l'entrée de l'école et qui excluent de l'é-
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cole elle-même l'enseig'nement du catéchisme. C'est pour remédier à ce mal que, dans beaucoup d'endroits, des écoles libres ont été fondées et confiées à des maîtresses et à des maîtres chrétiens qui y donnent l'enseignement primaire, qui enseignent le catéchisme, et y favorisent, loin de la contrarier, l'intluence du prêtre. Ces fondations sont une œuvre essentiellement méritoire, et si jamais vous êtes à même d'y contribuer, n'y manquez pas : usez de votre influence soit pour les établir, soit pour les aider, parce qu'ainsi vous sauverez des âmes en péril et rendrez service à Dieu et à l'Eglise.
Ces fondations ne sont point possibles partout, et là où elles n'existent pas, s'est établie l'œuvre des catéchistes volontaires. Ces catéchistes sont des chrétiens et surtout des chrétiennes de bonne volonté qui, en dehors des classes, prennent les enfants des écoles primaires, surtout les enfants arriérés, pour leur apprendre et leur expliquer le catéchisme. Il n'y a pas de plus belle et de plus grande charité que celle-là, chères enfants; il n'y en a pas qui soit plus à votre portée, et j'espère bien que, soit pendant les vacances, soit quand vous serez rentrées dans le monde, celles d'entre vous qui en obtiendront la permission de leurs parents, s'empresseront d'aller offrir leur concours aux curés, aux vicaires et aux Sœurs de leurs paroisses pour les aider dans cette tâche méritoire. C'est avec le plus grand plaisir que j'ai entendu un curé de Nancy me dire : « une de vos anciennes élèves m'a rendu de grands services au moment de la première Communion. » J'ai été heureux aussi d'apprendre de la bouche d'un autre curé d'une paroisse
importante du diocèse qu'une de vos anciennes compagnes était entrée dans la Congrégation de la Sainte Vierge et s'acquittait même de l'office de chanteuse. Il ajoutait : « celle-là ne ressemble pas à tant d'autres demoiselles sorties des pensionnats, qui font les fîères, qui ne rendent pas Aàsite à leurs pasteurs, et qui rougiraient d'entrer dans une confrérie où elles seraient confondues avec des jeunes filles moins riches et moins bien douées qu'elles. »
Après l'enseignement primaire, vient l'enseignement secondaire, destiné à ceux qui, -"omme on dit, font des études et se préparent aux carrières libérales, et distribué dans les lycées et collèges. L'instruction religieuse n'a point été, jusqu'alors, exclue de l'enseignement secondaire. Cependant elle n'est point donnée partout avec le même soin, et la religion exerce son influence d'une manière fort inégale, suivant les maisons, sur les élèves de l'enseignement secondaire. A l'âge et dans la situation où vous êtes, vous n'avez pas beaucoup à vous occuper de l'enseignement secondaire. Cependant il peut arriver qu'accidentellement vous soyez admises à quelque conseil de famille où l'on discutera sur l'éducation qui sera donnée à l'un de vos jeunes frères, ou à quelque jeune orphelin votre parent. N'hésitez jamais, si vous avez un avis à donner, à marquer votre préférence pour les maisons où la foi et les mœurs des élèves sont préservées par une éducation sérieuse et chrétienne. Ne parlez pas à tort et à travers, ne vous mêlez pas de ce qui ne vous regarde pas ; mais si l'on vous consulte, c'est un devoir de conscience pour vous de dire ce que
VOUS pensez. Vous ne manquerez pas non plus, quand vous le pourrez, de combler les lacunes que vous remarqueriez dans l'instruction religieuse d'un enfant de votre famille, d'un petit frère ou d'un petit cousin sur lequel vous auriez quelque autorité. La parole dune sœur peut agir très heureusement sur ses frères, surtout quand elle est appuyée par la tendresse et le bon exemple.
L'enseignement supérieur est celui dont il est question dans la lettre de Monseigneur ; vous en avez senti toute la portée et vous voyez comme, du haut en bas de l'échelle sociale, l'action de l'Eglise est contrariée et la vérité combattue. Toutes les œuvres qui ont pour but d'étendre ou de fortifier son apostolat doivent tenir la première place dans vos préoccupations et, plus tard, dans vos largesses. Car donner la vérité vaut infiniment mieux encore que donner le pain. Ainsi je me borne à vous signaler YOEuvre des Petits Séminaires qui a été bien des fois recommandée aux fidèles par les deux derniers évèques de Nancy et qui a pour but de contribuer à l'éducation des enfants qui montrent des dispositions au sacerdoce ; l'œuvre des Noviciats qui vient en aide aux jeunes religieux, et, par-dessus tout, l'œuvre admirable de la Propagation de la foi, avec sa sœur l'œuvre de la Sainte-Enfance. Celles-là je ne vous les recommande pas, parce que vous les connaissez, et je viens d'acquérir la preuve que vous les aimez. En même temps que cette circulaire, j'ai reçu, en effet, le compte rendu des sommes versées pour l'œuvre de la Propagation de la Foi, pendant l'année 1883, dans tout le diocèse de Nancy. La maison des religieuses Dominicaines y figure
pour la somme de G6o francs d'une part donnée à la Propagation de la Foi, et 210 d'autre part à la Sainte- Enfance. C'est [plus que beaucoup de paroisses fort importantes ; c'est beaucoup plus que n'importe quelle maison d'éducation et vous les dépassez toutes de fort loin. Je me suis promis de vous féliciter ici et publiquement de cette générosité. Continuez-la et gardez-en la tradition comme un titre de noblesse pour le pensionnat et comme le meilleur moyen d'attirer sur vous, sur la maison et sur vos familles les meilleures bénédictions de Dieu. Quel bonheur, quelle consolation de pouvoir vous dire : (( cet argent que j'ai prélevé sur mes menus plaisirs, cet argent dont j'aurais payé un jouet, un objet de toilette ou une satisfaction vulgaire aussitôt évanouie que savourée, le voilà qui s'en va, dans l'Extrême-Orient, travailler avec les missionnaires au salut des âmes ! Grâce à lui. un catéchiste administrera le baptême à un vieillard moribond ; grâce à lui, une religieuse se glissera, le matin, dans les rues de Canton, ramassera une pauvre petite créature expirante, l'arrachera à la mort et relèvera pour le ciel. »
Chères enfants, voilà la vraie et la grande charité! Qui donne ainsi prête à Dieu, et qui prête à Dieu recevra en échange de son or les trésors impérissables du ciel. Ainsi soit-il.
Second dimanche de r^ivent.
Sur l'orgueil et son histoire.
L'orgueil dans le démon et dans nos premiers parents.
Nous éveiller de cette léthargie spirituelle qui nous rend étrangers à Dieu, sortir des rêves qui nous trompent et considérer les réalités éternelles à la lumière de la foi, c'est notre devoir au commencement de l'Avent et saint Paul nous le rappelle énergiquement dans ces paroles que je vous ai expliquées dimanche : « Voici l'heure de sortir du sommeil, vous tous qui dormez, levez-vous d'entre les morts et le Christ vous illuminera. » Une fois éveillés, une fois rendus à la foi réelle, que faut-il faire ? Evidemment marcher dans le chemin qui vous est montré et aller tout droit à Dieu qui nous appelle, par la vie quil nous enseigne, en évitant ou en supprimant tous les obstacles qui arrêteraient nos pas. Or le premier, le plus grand de tous ces obstacles, celui qui élèverait une barrière insurmontable entre nous et Dieu, c'est l'orgueil ; il faut absolument l'abaisser si nous voulons aller au Seigneur et que le Seigneur vienne jusqu'à nous ; c'est le précepte formel de l'Evangile :
Omnis collis humiliahitur.. . les monta^-nes et les collines doivent être aplanies pour que 1 humanité connaisse et reçoive le salut... et videhit omnis euro saluiare Dei.
La suppression de l'orgueil, la lutte contre l'orgueil, la vigilance continue pour écraser les têtes sans cesse renaissantes de ce monstre, voilà le commencement et la fin de la sagesse chrétienne ; car ce monstre, dit un père de l'Eglise (qui est, je crois, saint Ephrem), prend toutes les formes pour dominer sur les hommes, et jeter ses filets sur tous les sentiers où il passe. Il s'éveille dans le cœur de l'enfant dès qu'il prend conscience de lui-même et ne quitte le vieillard qu'à son dernier soupir. Il entre partout, dans le palais du conquérant et la cellule du cénobite, pour inspirer à l'un ses folies sanguinaires, corrompre les vertus de l'autre ; dans les salles d'étude et de classe oîi il souffle l'esprit de révolte et l'esprit de jalousie, dans la chambre solitaire du jeune homme dont il nourrit les rêves ambitieux, dans le salon où la jeune femme s'érige en idole. Vous le découvrez malgré tous ses déguisements : dans les fausses protestations de modestie qu'il oppose aux éloges tout en les buvant avidement, dans le sourire satisfait du riche qui compte ses trésors, sous ses haillons où le pauvre se drape pour lancer ses imprécations menaçantes à la société et jusque sous la contenance aff'ectée et les dehors humbles de l'hypocrite qui le cache dans ses veux baissés. II se
SERMONS DES DOMINTCAINES
trouve à la racine de tout péché, comme sa cause directe ou indirecte et à l'origine de tous les maux qui fondent sur l'humanité. Voilà pourquoi il importe tant de le connaître afin de le démasquer et que le connaissant nous lui déclarions une g-uerre acharnée et sans trêve. Poumons éclairer sur sa nature, interrogeons d'abord son histoire.
L'orgueil est plus ancien que la race humaine et nous n'existions pas encore que déjà il avait causé une effroyable catastrophe.
Dieu voulant répandre le bonheur avec la vie avait d'un mot créé des millions de natures intelligentes et libres, plus élevées que les nôtres parce qu'elles n'étaient point soumises à la matière, destinées à le voir, à l'aimer, à chanter ses louanges et à goûter une félicité éternelle dans une union intime avec lui. Dans une nature si parfaite, il s'était plu à choisir un ange en jDarticulier, pour en faire comme le chef-d'œuvre de ses mains et verser sur lui à flots la beauté, la grâce et l'amour, de sorte qu'après Dieu, l'univers ne devait rien voir de si parfait... Quomodo cecidisti Lucifer?... s'écrie le prophète Isaïe. Comment es-tu tombé du ciel, ô Lucifer, astre brillant, fils de l'aurore... toi qui portais le sceau de la ressemblance divine, toi qui étais rempli de sagesse et de beauté, toi dont les pierres précieuses formaient le vêtement et qui marchais dans le paradis du Seigneur, au son des lyres et des cymbales qui te saluaient ? Tu as été parfait dans tes voies jusqu'à ce
que 1 iniquité s'est trouvée en toi I Quelle est cette iniquité, ajoute Bossuet, sinon de trop se regarder luimême et de se faire un piège de sa propre excellence ? Une si belle intelligence se plut trop à considérer qu'elle était belle ; n'étant pas comme l'homme attachée à un corps, elle ne pouvait tomber au-dessous d'elle-même dans les plaisirs des sens, et toute sa force se dépensa à s'admirer elle-même et à aimer sa propre excellence, au point qu'elle en devint éprise et ne regarda plus autre chose ; elle pécha en méconnaissant ainsi sa condition de créature. Comme dit saint Jean, elle ne demeura pas dans la vérité, et cessant de regarder Dieu comme la source de son être, comme son souverain, comme sa règle, comme sa fin dernière. Le rayon brillant se prit pour le soleil, le petit lac pour l'océan immense ; et comme Lucifer joignait aux lumières de l'esprit le plus perçant une force de volonté qui fixait immédiatement ses résolutions et les rendait immuables, en commettant son premier péché, il s'interdit à jamais tout repentir et demeura inflexible dans le mal perdu par sa force ellemême que Dieu abandonna à son égarement. Ce superbe qui s'était fait son Dieu à lui-même mit la révolte dans le ciel, et saint Michel, qui se trouvait à la tête de l'ordre où la rébellion faisait le plus de ravage, s'écria : « Qui est comme Dieu, Quis ut Deus! » Quel est cet usurpateur qui veut détrôner son maître et s'élever au-dessus dé nous? Malheur à nous si nous le suivions et si nous abandonnions celui qui nous a créés. Rallions-nous au contraire autour de son trône et défendons ses droits ! Qui est-ce qui lui ressemble ? Qui est-ce qui est comme
lui? Quis ut Deiis? Et une lutte mystérieuse s'engagea où la victoire resta à l'archange humble sur Tarchange orgueilleux. Vous en connaissez le symbole qui a immortalisé le pinceau de Raphaël : un guerrier tout brillant de jeunesse et de force qui avec un geste et un regard magnifiques perce de sa lance un horrible serpent qui souffle un noir venin de sa gueule béante.
Et le prophète qui avait vu la gloire du misérable nous décrit encore sa chute. Quomoclo cecidisti Lucifer ? Gomment es-tu tombé, ô Lucifer? Tu disais dans ton cœur : je m'élèverai jusqu'aux cieux, je dominerai tous les esprits et j'exalterai mon trône par-dessus les astres de Dieu, je monterai sur les nuées les plus hautes dont
Dieu fait son char et je serai semblable au Très-Haut
Maintenant te voilà précipité dans l'enfer, dans les cachots les plus profonds.
Dans sa chute, il conserve tout son orgueil, parce que son orgueil doit être son supplice, et n'ayant pu gagner tous les anges, il vient s'attaquer à l'homme pour l'entraîner dans la même impulsion qui l'a précipité luimême, vers le même crime, vers le même châtiment, vers le même abîme. 11 pousse donc nos premiers parents du côté où il est tombé d'abord, et l'empire de l'orgueil qui avait commencé dans le ciel s'étend d'un seul coup sur toute la terre.
Nos premiers parents goûtaient une félicité parfaite dans le jardin de délices où ils régnaient sur toute la G»' Mathieu. — II 25
nature soumise qui leur prodiguait ses enchantements, ignorant la souffrance, le remords, la fatigue, aimant Dieu et aimés de Dieu qui n'avait imposé à leur liberté qu'une seule restriction et à leur amour qu'un seul sacrifice : ne pas toucher au fruit d'un arbre. Pourquoi? Il ne leur avait pas dit ; c'était l'épreuve de leur intelligence ; ils devaient se soumettre et croire que Dieu en savait plus qu'eux. Vainement les fruits de cet arbre se présentaient avec les apparences de la beauté et de la bonté ; ils devaient s'abstenir, c'était l'épreuve de la volonté. Voilà le double sacrifice que la reconnaissance leur prescrivait et que l'humilité leur rendait facile. Mais se soumettre ! s'abstenir ! voilà ce que l'orgueil ne sait pas, et ne veut pas ; et l'orgueil en personne s'approcha d'Eve sous la forme du serpent pour lui insinuer d'abord le doute à l'égard de Dieu, puis la défiance, puis la révolte ouverte. Et il commença ce dialogue qui eut pour nous de si effroj'ables conséquences, par son fameux « Pourquoi », Quare ? Pourquoi ne mangez-vous pas de tous les fruits ? Eve l'écoute et le laisse dire au lieu de bondir d'indignation, car il n'y a pas de « pourquoi » à écouter contre Dieu. Tout ce qui met en doute sa sagesse et son autorité doit nous être en horreur. Au lieu de venger l'outrage fait au législateur, elle discute avec le tentateur et elle discute sans loyauté, sans générosité : « Nous mangeons bien de tous les fruits, dit-elle, mais pour l'arbre qui est au milieu, Dieu nous a défendu d'y toucher de crainte que nous ne venions peut-être à mourir. » Vous voyez qu'elle exprime la crainte et non pas la reconnaissance et l'amour, et qu'elle enveloppe
dune forme de doute la menace positive du Seigneur, « de peur que nous ne venions peut-être à mourir ». Le tentateur alors profitant de l'avantage que la malheureuse lui a donné en lui prêtant l'oreille, passe du doute à l'affirmation hardie et insolente : « Non, vous ne mourrez point, s'écrie-t-il, mais Dieu sait qu'au jour où vous mangerez de ce fruit, vos yeux seront ouverts, vous serez comme des dieux sachant le bien et le mal. » Ce coup renverse la première femme, il éveille en elle toute la curiosité et tous les désirs. Etre plus qu'une reine ! être une déesse ! savoir le bien et le mal ! Elle n'y tient plus, elle commence à regarder le fruit, elle l'admire, elle le convoite, elle avance la main, le cueille et le mange.
Ceci fini, le crime est consommé, la voilà perdue, elle et son mari, qui aussitôt partage sa faute par complaisance, voilà notre nature découronnée et déchue, voilà les sens qui s'éveillent et quigrondent, les souffrances, lamort et le crime qui s'abattent sur la terre pour la désoler sans relâche et la transformer en une lugubre vallée de larmes ; voilà le démon qui après avoir vaincu s'enfuit en ricanant et s'en retourne dans son enfer qui va se dilater pour recevoir incessamment les victimes des passions qu'il a déchaînées et, avant tout, de l'orgueil. Car c'est lui qui a causé toute la catastrophe et, si j'ose ainsi parier, ouvert les écluses au déluge de maux qui a suivi. Qui est-ce qui en effet a déterminé finalement le péché
d'Eve ? qui est-ce qui lui a versé le poison enivrant et l'a décidée à le boire ? C'est le serpent sans doute, mais le serpent armé de cette parole magique : tu seras déesse. N'étant point encore tourmentée par la sensualité, maîtresse de son cœur, de son esprit et de son corps, elle n'était accessible au mal que par la complaisance pour elle-même et lamour de sa propre excellence. C'est par là qu'elle est obliquement tentée, le démon lui montre Dieu comme jaloux de son bien : « Il sait qu'en mang-eant de ce fruit a'ous éprouverez un bonheur qu'il vous envie, vous serez comme des dieux. Vous aurez par vous-mêmes la science du bien et du mal qui est un attribut divin. »
C'est cette promesse menteuse qui a perdu l'humanité. Au lieu de répondre comme saint Michel : « Qui est semblable à Dieu? » l'homme, à l'exemple de l'ange rebelle et par son instigation, se laissa prendre à ce vain éclat. L'amour de sa propre grandeur l'aveugla, le domina, s'enfonça dans son sein et ses entrailles pour se produire à toute occasion, infecter toute sa conduite et faire en lui une plaie si profonde qu'elle ne peut jamais s'effacer ni se guérir entièrement tant que nous vivons sur la terre. "Voilà l'effet de ces paroles : Vous serez comme des dieux.
Sans suivre plus loin l'histoire de l'orgueil, remarquez qu'après avoir tenté et perdu les innocents, il empêche les deux coupables de se repentir tout de suite et
arrête sur leurs lèvres l'humble aveu qui les aurait peutêtre sauvés tout de suite et nous avec eux. Ils vont cacher leur honte dans l'épaisseur du feuillage espérant ainsi échapper à la face du Seigneur, mais la voix du Seigneur les atteint : « Adam où es-tu ? » 11 y avait encore plus de compassion que de courroux dans cette parole, comme si Dieu se fût écrié : « Ta fuite et tes craintes font connaître ta faute ! De quel honneur tu viens de déchoir ! En quelle ruine tu es renversé ! >) Et le coupable au lieu de tomber à genoux en pleurant et en joignant les mains cherche une sensuelle justification qui s'attaque à Dieu lui-même et il répond avec une sorte de confusion insolente : « La femme que vous m'avez donnée m'a présenté du fruit et j'en ai mangé. » La femme que vous m'avez donnée : c'est donc votre faute ; quelle audace ! elle m'a présenté du fruit : c'est donc aussi sa faute ; quelle lâcheté ! Au lieu de la protéger par un acte de confession généreuse, il l'accuse, la compromet et l'abandonne à son malheureux sort avec un égoïsme odieux. Celle-ci n'est pas non plus en peine et a bientôt fini de rejeter la faute sur un autre : c'est lui, le serpent, dit-elle, qui m'a trompée et j'ai mangé.
Vous voyez commencer là une invention qui a eu bien du succès depuis, qui a fleuri dans tous les temps et sous tous les climats, qui est spécialement développée dans les pensionnats et qui n'est probablement pas inconnue ici : celle des excuses. On dit que l'enfer est pavé de bonnes intentions, je crois qu'il est bien plus encore pavé de mauvaises excuses : (( Ce n'est pas de ma faute, c'est de la vôtre, c'est de la sienne, c'est de la
leur. » Il y a longtemps que les filles d'Eve ont emprunté ce langage à leur mère, il n'en vaut pas mieux pour cela. Renoncez-y une bonne fois pour toutes, avouez, c'est le moyen d'obtenir le pardon de Dieu et des hommes ; ne rejetez pas la faute sur le serpent, et pour n'avoir pas à l'accuser, ne causez pas avec lui.
Ecrasez dans leur germe toutes les tentations de cet orgueil dont vous venez de voir dans les démons et dans l'homme le crime et le malheur.
Quand fatigué du poids du jour, Adam venait s'asseoir aux portes d'Eden et raconter à ses enfants comment elles s'étaient fermées et pour lui et pour eux ; quand appelant le cadavre d'Abel et s'étonnant de ce sommeil qu'il ne pouvait troubler, il recevait la soudaine révélation de cette mort que Dieu avait prédite ; quand après avoir accompli ses 930 ans, il voyait l'iniquité de Gain surpassée par ses descendants se communiquer à la race sortie de Seth, quand il se disait enfin que la ruine universelle du genre humain s'était consommée dans sa personne sur l'arbre de la science du bien et du mal, oh ! comme alors il maudissait l'orgueil ! Ne cro^'ez-vous pas l'entendre vous crier à travers les siècles : Mes filles, ne m'imitez pas, prenez garde à l'orgueil ! Ecoutez cet avertissement, chères Enfants, fuyez ce vice qui a creusé l'enfer, et en l'évitant, vous irez sans obstacle au Dieu qui aime et récompense les humbles.
Ainsi soit-il 1
Quatrième Dimanche de VAvent.
Sacrifiez à Jésus l'idole favorite.
La fête de Noël approche, la Sainte Famille va se mettre en marche et dans quelques jours elle atteindra Bethléem où doit s'accomplir dans la nuit de samedi à dimanche le mystère de joie et d'amour qui tient le monde en suspens. Quallez-vous faire pour vous préparer à fêter dignement le petit Jésus ? Quand un enfant naît dans une famille, que d'émotions il éveille dans le cœur des parents et des amis ! Que d'espérances planent sur son petit berceau et comme les félicitations, comme les cadeaux affluent vers l'heureuse mère ! Lui aussi à sa façon est un Messie longtemps attendu, longtemps appelé par des prières ardentes, qui apporte la joie au foyer qu'il vient visiter et devient immédiatement le roi de la maison dans laquelle il descend. Qu'allez-vous donc faire pour le vrai Messie ? Lui offrirez-vous de l'or et de l'argent? Il n'en veut point. L'envelopperez-vous douillettement dans la soie, la pourpre et l'édredon ? 11 couche sur la paille. Chanterez- vous en son honneur de beaux cantiques ? Oui, sans doute, mais vous aurez beau faire, vous n'égalerez pas ceux des anges. Je vous
entends me répondre : Nous lui donnerons nos cœurs, nous l'aimerons beaucoup, nous le lui dirons, nous le prierons d'entrer chez nous, nous l'installerons à la place d'honneur, bien mieux que dans son étable, bien chaudement, bien à l'abri du froid, du vent et de la pluie. Mes Enfants, vous avez raison et vous avez trouvé la bonne manière. Mais qu'est-ce que cela veut dire, lui offrir nos cœurs ? Est-ce tout simplement être ému dans la nuit de Noël, pleurer un peu devant la crèche et murmurer quelques prières animées d'une dévotion toute sensible et affectueuse ? Non : rien n'est plus facile que cela et il suffît de n'être pas de pierre pour s'attendrir en pénétrant dans létable de Bethléem. Ce que je vous propose, le voici : C'est de vous mettre en chasse pour Notre Seigneur, de tuer pour lui une belle pièce de gibier et de la disposer devant son berceau. Cela vous étonne? Et pourtant est-que cela ne se fait pas tous les jours? J'en appelle à celles d'entre vous qui ont un père chasseur. On attend du monde à la maison, c'est un parent, c'est un vieil ami, c'est un personnage influent qu'il est important de ménager. Que fait votre père ? huit ou quinze jours avant la visite, il prend son fusil, il bat les buissons, il explore les forêts et cherche à tuer un lièvre, un chevreuil, un faisan pour le servir à l'hôte que 1 on veut recevoir de son mieux. Eh bien, mes Enfants, il vous reste huit jours. Mettez-vous en chasse et tuez ! Cherchez et visez surtout une très vilaine bête qui ravage votre champ et détruit à l'avance tout espoir de moisson ; plus elle sera grosse, plus elle sera horrible, mieux cela vaudra et plus l'Enfant Jésus sera content. Cette bête, c'est votre
défaut dominant. Si vous aimez mieux une autre comparaison, je vous dirai : votre âme est un temple bâti par le bon Dieu qui doit être tout consacré à sa gloire. Explorez-le bien pendant ces huit jours, vous y découvrirez certainement une idole. Renversez-la, brisez-la, détruisez son autel, et avec ses débris construisez votre petite crèche à Jésus.
Une idole ! est-ce qu'il y a encore des. idoles en pays chrétien et n'est-ce pas offenser des enfants pieuses comme vous, que de les supposer capables d'un culte autre que celui du vrai Dieu ? Ne soyez pas trop susceptibles et ne me condamnez pas avant de m'avoir entendu. Je ne vous accuse pas d'attribuer formellement la divinité à d'autres êtres qu'à Dieu. C'est bien Dieu que vous reconnaissez pour votre Créateur et votre souverain Seigneur, c'est bien lui que vous adorez dans le temple de votre âme, c'est bien à lui qu'est consacrée la grande nef et c'est bien son tabernacle qui domine le grand autel. Mais les nefs collatérales, mais les petites chapelles, mais les petits coins obscurs, mais la sacristie, le vestibule, le clocher, regardez bien ! Est-ce vraiment Dieu et les Saints qui occupent tout cela ? Est-ce bien à Dieu qu'appartiennent toutes vos pensées, toutes vos affections, toutes vos heures, toute votre activité? Estce bien pour lui que fume tout votre encens et que toutes vos fleurs exhalent leurs parfums ? Est-ce à Dieu que vous offrez vos hommages, quand je vous vois ainsi
distraites et rêveuses ? N'y a-t-il pas un autre nom que vos lèvres murmurent tout bas, une autre ima^e que vous évoquez, un autre visage que vos yeux cherchent sans cesse, une autre Aoix que vos oreilles voudraient toujours entendre, un autre être qui vous absorbe, qui vous passionne, dont vous parlez, dont vous rêvez, dont vous êtes préoccupée du matin au soir, bien plus que de Dieu et de son paradis? L^idole, la voilà! C'est une affection légitime au fond, peut-être, mais excessive dans son ardeur, que vous avez laissé se développer imprudemment, en la colorant de quelque prétexte avouable ou même pieux! L'idole, c'est cette vanité du costume, de l'esprit, de la figure, de la fortune, du rang, qui vous inspire cette recherche continuelle de la louange, et cette souffrance aiguë quand la louange ne s'adresse pas à vous. Lidole, c'est cet orgueil qui ne souffre aucune réprimande ; c'est cette colère qui se soulève et bouillonne pour un rien, ou cette gourmandise qui n'est jamais satisfaite et qui ne recule devant aucune dépense ; c'est cette paresse chérie qui se plaît si bien sur l'oreiller et qui gémit du matin au soir sur la triste nécessité du travail ; c'est le mensonge qui coule de vos lèvres, comme l'eau coule dune fontaine inépuisable ; c'est cette antipathie sans rime ni raison qui, faisant contrepoids à une sympathie excessive dépensée ailleurs, prodigue à sa victime les paroles piquantes et les mauvais procédés. Vous dites qu'il n'y a plus d'idoles! mais allez donc à la Bourse et dans les maisons de jeux, au théâtre, en soirée, au bal, au restaurant, à la Chambre, et vous y verrez fleurir tous les cultes impies et corrom-
pus de l'antiquité, et vous compterez par milliers, par millions les adorateurs du veau d'or, de Baal, deMoloch et d'Astarté !
Oui, chacun de nous a son idole favorite, c'est-à-dire un penchant qui est la source habituelle de nos péchés, une habitude mauvaise combattue mollement, quelque chose de fort et de doux qui nous tient au cœur, que nous n'aimons pas de regarder à la lumière de l'Évang-ile, que nous caressons secrètement et qu'à tout prix nous voudrions nous dispenser de sacrifier. Or c'est justement cela que l'Enfant Jésus vous demande. Voilà l'œil qu'il faut vous arracher, voilà le bras qu'il faut couper pour lui plaire.
Comprenez bien en effet que ce que Jésus-Christ vous demande, il vous le demande au nom de Dieu, comme Dieu et pour Dieu, et si vous le refusez, vous le refusez à Dieu de qui vous tenez tout, à qui vous devez tout et hors de qui vous n'êtes rien. Ne dites pas : mais c'est si peu de chose ? Prétexte faux ! Qu'importe que vous refusiez à Dieu un monde ou l'un de vos cheveux ? Si vous dérobez, si vous retenez quelque chose à Dieu, c'est qu'il n'est pas Dieu pour vous. Or sachez que le plus petit devoir, si l'on considère celui qui l'impose est revêtu d'un caractère aussi auguste que les obligations les plus sacrées. Sachez qu'il n'y a point de petit devoir à proprement parler et qu'en refusant d'en accomplir un, c'est votre cœur que vous refusez à Dieu, et c'est le cœur de Dieu que vous blessez directement.
En g-ardant votre idole, non seulement vous refusez votre cœur à Dieu, mais vous le donnez à un autre. Il y a donc un objet que vous préférez k Dieu, et l'objet que nous préférons à Dieu est évidemment Dieu pour nous et l'adoration que nous refusons à l'Etre suprême nous la transportons à cet autre objet qui reçoit dès lors notre culte, un culte injuste, impie, insolent, dont s'irrite avec raison le Dieu jaloux qui ne souffre pas de partage. Et comme ce partage lui est injurieux et quel indice de froideur! Ne me parlez pas de a'os prières, de vos communions et des prétendues bonnes œuvres que vous accumulez pour vous donner le change. Non! non! vous vous êtes dit : voici à quoi j'attache le moins de prix, ce sera la part de Dieu : ce qui me plaît, ce qui me charme et me captive, ce sera ma part. Et ramassant tous les sacrifices qui vous coûtaient le moins, vous avez fait, de ces rebuts entassés, un holocauste au Seigneur. Le Seigneur n'en veut point de votre holocauste. Pourquoi? Parce que vous avez serré dans votre sein la brebis chérie que vous aviez juré en vous-même d'épargner. Parce qu'il fallait vous dire : le Dieu que j'aime veut mon cœur; mon cœur est là dans ce goût, dans cette passion, dans cette habitude : c'est la première chose que je lui offrirai; et vous ne l'avez pas fait. 11 fallait porter le couteau sur la brebis, et vous la caressez toujours. Non, vous n'aimez pas le bon Dieu!
Et quelle ingratitude ne serait-ce pas de persister dans ce culte de l'idole favorite, à la veille du grand anniversaire que nous célébrerons dimanche ! Nous sommes coupables, Dieu ne nous doit rien et il va nous donner quelque chose. Et quoi donc, mes Enfants ? Va-t-il chercher, sur les limites du néant, un objet de nul prix ? Supposition indigne. Va-t-il pour éclairer notre horizon et réjouir nos regards prendre un de ces soleils dont il a semé avec profusion les lambris de son palais ? Va-t-il détacher un de ses Séraphins pour nous visiter, partager nos misères et nous apprendre les vérités éternelles ? Non, non ! il va nous donner ce qu'il a de meilleur, il va nous sacrifier son bien-aimé, celui en qui habite la plénitude de la divinité, celui en qui il se complaît de toute éternité. Le voici qui vient pour nous instruire, le voici qui vient soutfrir pour nous, le voici qui vient mourir sous nos coups : Oseriez-vous bien lui disputer cette poussière, ce néant, ce brin d'herbe qui vous séduit et vous affole ? Loin de vous cette injurieuse pensée. Le voici, préparez la route î parate viam Domini. Jonchez-la des débris de vos idoles et qu'il entre en triomphe dans vos cœurs purifiés pour y régner sans partage et sans tin.
Ainsi soit-il î
La parabole des mines.
[Evangile cl un Conf. non Pontife: Luc, xix, 12-26.]
L'Évangile de saint Sig-isbert nous raconte la célèbre parabole des mines confiées par un maître à ses serviteurs avec charge de les faire valoir. A chacun d'eux il remit une mine (la mine valait environ 97 fr. de notre monnaie), puis il partit. Cet argent, les deux premiers le font fructifier, le troisième l'enferme dans son mouchoir où il reste improductif. Le maître revient, interroge les serviteurs, récompense les deux premiers qui ont bien travaillé, et punit sévèrement le troisième qui n'a rien fait. Expliquons.
Le maître, c'est Dieu ; les serviteurs, c'est nous ; les mines, ou talents, ce sont les dons et les grâces de toute espèce que Dieu nous confie pour que nous les fassions valoir. Le jour où le maître revient de voyage et appelle ses serviteurs, c'est le jour du jugement, où il récompensera les serviteurs actifs qui auront multiplié leurs capitaux et punira les paresseux qui n'en auront rien tiré.
Une première vérité qui se dégage de ce récit, c'est que chacun de nous est gérant d'une banque dont Dieu
fournit les fonds et veut toucher les dividendes. — Vous en savez déjà assez sur les affaires financières pour comprendre. Plusieurs personnes se réunissent et rassemblent des capitaux en vue de gag-ner de l'argent. Elles fondent une maison de banque, déposent leur mise dans la caisse, et choisissent un administrateur qui fera les opérations en leur nom et tâchera de réaliser des bénéfices. — Nous sommes tous administrateurs du bon Dieu, préposés par lui à la garde et à l'exploitation des sommes qu'il nous a remises, et obligés de lui en rendre compte tôt ou tard. Nous ne nous appartenons donc point, nous ne sommes pas des propriétaires, mais des usufruitiers. Nous ne sommes pas des maîtres, mais des serviteurs, suivant la grande parole de saint Paul : « Nul ne vit et ne meurt pour soi-même, mais soit que nous vivions, soit que nous mourions, nous sommes au Seigneur. » « Qu'avez-vous que vous n'ayez reçu ? » dit encore l'Apôtre, qu'avez-vous qui ne vous rappelle votre dépendance ? Qu'avez-vous qui vous appartienne en propre et dont vous puissiez dire véritablement : Ceci est à moi ? Est-ce la vie ? Mais vous en jouissez par un miracle aussi grand que la création du monde et c'est un miracle continuel qui vous la conserve. Sont-ce les dons naturels comme l'esprit, le talent, les grâces de la personne, et autres choses semblables dont vous êtes si fières? Mais puisque vous les appelez vous-mêmes des dons, c'est que vous reconnaissez que vous n'êtes pour rien dans leur existence, qu'ils ne tiennent pas à votre propre fonds, que tout mérite en est exclu comme toute gloire, qu'ils auraient pu, au même droit, appartenir à d'autres, qu'ils
pourraient vous être retirés sans injustice et qu'ils impliquent, par cela même, de votre part, une reconnaissance plus grande et une dépendance plus directe?
Revendiquerez-vous ce qu'on appelle les dons acquis, la science, les lumières, les vertus, qui sont le résultat de votre travail ? Mais vous avez travaillé avec des matériaux, avec des instruments, dans des circonstances qui étaient une pure faveur de Dieu. La force même de travailler vous vient de lui, et s'il s'agit de vertus, les seules qu'il regarde sont les vertus surnaturelles, et sans lui, sans sa grâce, vous n'êtes capables ni de concevoir une bonne pensée, ni de pousser im soupir vers le ciel, ni ne remporter la moindre petite victoire sur un défaut. Reconnaissons donc que dans votre trésor tout est à lui, depuis les pièces d'or jusqu'aux sous en cuivre, et faites valoir toute la somme sans en distraire pour vous-mêmes un centime.
« Negotiamini dum venio : faites le commerce en attendant que j'arrive. » Comment gagne-t-on de l'argent dans la banque ? En s'y appliquant du matin au soir, en prêtant à des gens solvables qui rembourseront avec intérêt, en surveillant bien les employés, en évitant, comme on dit familièrement, le coulage, en ne négligeant pas les petits profits, en vivant avec économie, en tenant sa comptabilité en bon ordre. Voilà, indiqués sous une forme symbolique, les principaux devoirs de la vie chrétienne.
S'appliquer du matin au soir, c'est-à-dire sanctifier toutes ses actions par la pensée de Dieu, s'éveiller le matin en lui donnant son cœur, le prier attentivement au commencement de chaque exercice et s'endormir en murmurant son nom.
Prêter à intérêt et à des gens solvahles. Qu'est-ce qui vous rapportera et vous enrichira? Les sacrifices, les actes d'humilité, les douleurs bien supportées, la charité faite aux pauvres. Voilà les sources des profits spirituels et la vraie manière de faire la banque.
Surveiller les emplois et éviter le coulage. Cela veut dire : g-arder ses sens, ne point leur donner les satisfactions qu'ils réclament, ne pas perdre par légèreté, étourderie ou dissijjation, le fruit de ses bonnes œuvres.
Ne pas négliger les petits profits^ vivre avec économie^ bien tenir sa comptabilité, c'est accomplir de son mieux les actions même petites en apparence, parce que les plus médiocres se changent en poussière d'or quand la pureté d'intention et l'élévation des sentiments les transfigurent; c'est bien examiner sa conscience, se bien confesser, bien communier, rechercher avec soin et poursuivre avec énergie son défaut dominant. Tels sont les principaux moyens de réussir dans le négoce et la banque divine que le Seigneur nous prescrit dans son Evangile.
Prenez garde à la faillite, chères Enfants ; c'est la mort civile et le déshonneur pour les banquiers ! C'est un fléau
G*' Mathieu. — H 26
qui sévit dans le monde spirituel comme dans celui des affaires. Si jeunes que vous soyez, je suis bien sûr que vous avez déjà entendu bien des gens se lamenter d'avoir perdu leurs fonds mal placés. Ils avaient confiance et on les a trompés ! On leur promettait de gros dividendes, ils les ont touchés quelque temps, puis brusquement les ont vu cesser. Ils espéraient que le capital serait sauvé, puis le capital a suivi les intérêts, et ils se trouvent sans le sou, irréparablement ruinés, victimes de leur imprudente crédulité... Doù viendrait donc la faillite pour vous ? La faillite pour vous, ce serait d'écouter le démon : « Donne-moi ton intelligence, vous dira-t-il. je t'apprendrai le bien et le mal. Donne-moi ton cœur, je l'initierai à des joies mystérieuses que te dérobe la sagesse morose de tes maitresses. Donne-moi ton imagination, je lui montrerai des tableaux ravissants, des paysages enchanteurs et toutes sortes de spectacles intéressants. » Eve l'a cru. Sur ces promesses de Satan, elle a aventuré des trésors immenses, les talents d'or et la magnifique parure d'innocence qu'elle avait reçue du Créateur. Talents, parure, promesses, tout s'est évanoui en un instant ; et sous l'arbre dont elle vient de détacher le fruit, vous l'apercevez dépouillée, honteuse, frissonnant sous les intempéries, l'esprit envahi par les ténèbres et troublé par le remords, ruinée de fond en comble parce qu'elle a cru au tentateur. Vous entendrez tôt ou tard, chères Enfants, les mêmes promesses fallacieuses : prenez garde, vous êtes perdues si vous les écoutez!
La faillite pour vous, ce serait de vous confier au monde et de diriirer votre destinée suivant ses maximes. En
VOUS invitant à ses fêtes, il vous amènera tout doucement, si vous n'y prenez garde, à considérer la vie comme une partie de plaisir, à ne plus rêver que distractions et amusements, à prendre en dégoût les occupations sérieuses, le travail et les joies simples, à écouter des flatteries que vous serez seule à croire, et k réduire les aspirations de votre âme immortelle aux satisfactions puériles, vulgaires et dangereuses de l'amour-propre!
Quels tristes lendemains laisse le bal folâtre!
dit le poète. Le lendemain, c'est l'ennui, le désenchantement, la mauvaise humeur. Ce sont des souvenirs qui ressemblent à des remords ! C'est Dieu mécontent, c'est l'âme atteinte de langueur et de stérilité morale !
La faillite pour vous, ce serait de vous confier à une amie dangereuse et de lui prêter une oreille complaisante. Elle vous voit mal disposée, toute prête à un acte d'orgueil; et au lieu de vous ramener dans le bon chemin, elle vous aigrit encore par ses propos. Elle vous souffle l'esprit de révolte au lieu de vous calmer, elle vous pousse du côté où vous penchez, vous rend capricieuse, exigeante, insolente, paralyse absolument les efforts de vos maîtresses et arrête les sollicitations de la grâce. Fermez vos oreilles à ses conseils : c'est une ennemie et une sorte d'homicide.
La faillite pour vous, ce serait de vous confier à vousmêmes, à vos caprices de cœur et d'humeurs sans les contrôler, à vos inclinations sans les contrarier, à votre nature sans la soumettre à la grâce. Par exemple, vous êtes bien douée, vous êtes vivement attirée vers
certains domaines de la littérature et des arts qui conviennent mieux à vos facultés, mais vous en négligez absolument certains autres qu'il faudrait aussi cultiver malgré vos répugnances. Ou bien, vous avez une sensibilité qui s'exalte facilement, vous prenez feu pour telle ou telle et vous ne pouvez souffrir telle ou telle autre. Vous abritez dans votre petit temple intérieur des idoles auxquelles vous prodiguez l'encens et les invocations, tandis qu'en dehors, à la porte, il y a des monstres que vous ne cessez de maudire. Vous travaillez bien, vous remportez des succès, vous menez extérieurement la vie dune pensionnaire modèle, mais il y a un ver qui pique la fleur et qui la tuera : c'est l'orgueil secret, ce sont les retours complaisants sur vous-même, et les regards dédaigneux sur les moins favorisées. Tout cela, orgueil, sympathie et antipathie, préférence et mépris, c'est la nature suivie au détriment de la grâce, c'est une existence sans mérite, parce qu'elle est sans vertu, c'est Dieu oublié pour vous-même, ce sont les talents qui ne fructifient que pour la terre et qui sont perdus pour le ciel. Et on pourra vous appliquer la terrible sentence que saint Augustin a prononcée sur les païens illustres qui ont conquis le monde : Heceperunt mercedem suam, vani vanam : ils étaient vains et ils ont reçu la vanité pour récompense.
Mais que répondrez-vous au Maître quand il vous demandera compte, quand il vous fera ouvrir votre coffre-
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fort et n'y trouvera rien ? Lorsque les contrôleurs des finances trouvent la caisse en déficit, combien a-t-on vu de percepteurs qui se suicident ! Prenons garde que notre sort ne soit encore plus terrible. Le déficit pour nous, ce sont les ténèbres extérieures, les pleurs et les grincements de dents. Travaillez à rassembler votre trésor pour que chacune de vous entende ces rassurantes paroles : « C'est bien, brave et fidèle servante, tu as été fidèle dans les petites choses, je vais te récompenser en te comblant : entre dans la joie éternelle de ton Maître. » Ainsi soit-il.
Pour la fête de Saint Jean-Baptiste.
(24 juin)
danse et martyre
Chères Enfants,
Nous célébrons aujourd'hui la fête de saint Jean-Baptiste, que Jésus a proclamé le plus grand parmi les enfants des hommes, de saint Jean le Précurseur, de saint Jean le Martyr, dont la vie et la mort nous instruisent avec une éloquence que les siècles n"ont point affaiblie.
C'est du martyr que je vous parlerai aujourd'hui, et dans ^ la fin cruelle de Jean-Baptiste, je vais vous montrer la confirmation éclatante de la vérité qui vous a été préchée cette semaine avec zèle et que vous avez entendue avec recueillement et bonne volonté : le danger du plaisir et la nécessité de la vigilance.
Transportez-vous par la pensée à l'époque lointaine où Jean accomplit sa mission, c'est-à-dire à l'aurore même de l'Évangile. Voyez le Prophète amaigri par le jeûne, brûlé par le soleil d'Orient, vêtu comme le dernier des pauvres. Entendez sa parole ardente, tombant comme une hache sur toutes les iniquités. Il dit la vérité à tous. Tous sont ébranlés. Hérode lui-même s'émeut : il veut en-
tendre le prédicateur étrange, il l'appelle à son palais, il l'entoure d'éo;ards, il l'écoute volontiers, fait beaucoup de choses pour lui plaire. Car Hérode n'était pas un monstre, c'était un homme faible, sensuel, livré à ses passions, mais susceptible de mouvements meilleurs. Or, à lacour d'Hérode, le Prophète est témoin d'un honteux désordre. Le roi vit publiquement avec sa belle-sœur Hérodiade, femme de son frère. Ce frère, Philippe, avait été disgracié et envo3'é à Rome. Sa femme, ambitieuse et dépravée, ne voulant point partager son infortune, avait fui avec sa fille Salomé pour s'attachera Hérode, et elle étalait sur le trône tout le scandale de son inconduite. Que fait Jean-Baptiste? Il dit au roi avec une simplicité courageuse et sublime : « Il ne t'est pas permis de vivre avec la femme de ton frère. » Et voilà qu'Hérodiade conçoit contre le Prophète une de ces haines de femme orgueilleuse et corrompue, qui ne pardonnent jamais. Elle jure la perte de Jean-Baptiste, elle guette sa proie, elle choisit son moment, et avec un art infernal elle exécute froidement une vengeance dont elle savourait depuis longtemps la joie cruelle.
Vous allez voir ici tout le mal qui peut sortir dune réunion mondaine et tous les crimes de pensée et d'action qu'elle peut enfanter.
Hérode donnait une grande fête à tous ses officiers et aux principaux de la Galilée pour célébrer son jour de naissance. Les mœurs de l'antiquité écartaient les femmes
de ces sortes de réunion ; mais, sur la fin du festin, Hérodiade, que lEvang-éliste nous montre dirigeant la fête, tout absente quelle est. envoie sa fille danser en présence d'Hérode et de sa cour.
Qui est Salomé et d'où vient-elle ? C'est le crime d'Hérodiade qui a introduit la fille de Philippe dans ce palais plein d'ignominie. Que vient-elle faire là dans un tel moment^ loin des yeux de sa mère, à une place qui appartenait à des danseuses de profession ? Pourquoi oublier à ce point toutes les convenances de son âge et de son sexe ? — Pourquoi ? — Demandez-le à sa mère, qui lui a prescrit cet oubli calculé pour entraîner Hérode à s'oublier à son tour et à faire le premier pas sur la route du meurtre.
Ce premier pas, c'est l'enivrement. « Salomé plut à Hérode et aux convives, et le roi dit à la jeune fiUe : — Demande-moi ce que tu voudras et je te le donnerai. »
Malheureux Hérode 1 il est enchanté, il est ravi, il ne sait plus contenir son enthousiasme, et cessant d'être maître de son cœur, ivre de vin, ivre surtout d'admiration, de plaisir et de convoitise, il n'est plus à lui-même, il promet tout, en laissant à la créature qui l'a charmé le soin de fixer le sens et l'étendue de ses promesses !
Mes chères Enfants, retenez bien que la dissipation des fêtes mondaines nous enivre comme Hérode, alors même qu'elle ne nous entraîne pas à de si criminelles extrémités. Elle étourdit l'esprit, échauffe les sens, enflamme l'imagination, en enlevant toutes les barrières qui nous préservaient du mal, en rejetant dans l'ombre toutes les choses invisibles, en concentrant sous nos regards toute
la séduction des choses visibles et en nous plongeant ainsi désarmés en plein péril. Si on remontait à la cause première de tous les scandales, on la trouverait dans une de ces réunions mondaines où préside l'esprit du mal, dictant plus d'une parole, inspirant pkis d un désir, conduisant plus d'un regard et taillant plus d'un habit.
Défiez-vous donc, puisque l'Ecriture vous recommande de garder votre cœur pur de la souillure de ce monde avec un soin plus jaloux que pour les trésors les plus précieux.
Voici un second pas dans la route du meurtre. Hérode s'excite et s'entraîne en parlant, comme il arrive aux gens enivrés ; il réitère son indiscrète promesse, il y ajoute, il la confirme par un horrible serment : « Demande-moi ce que tu voudras, même la moitié de mon royaume, je te le donnerai. » Et il le lui jura !... Il perd tellement Dieu de vue qu'il prend son nom en vain et le mêle au délire de son admiration sans seulement y songer.
V oubli de Dieu, nouvel effet de la dissipation mondaine. Comment se souviendrait-il de Dieu au moment où il repaît ses regards de la grâce de cette Salomé étalant devant toute une cour sa honteuse gloire ? Qui estce qui prie dans ce palais livré à l'orgie, retentissant de musique, embaumé de parfums, éclairé de mille feux, où cette jeune idole inaugure son règne ? Personne. Je me trompe pourtant ! Quelqu'un, tout près de là, priait dans
une prison placée sous les pieds mêmes du roi et de la danseuse : c'était l'austère Jean-Baptiste. On prie dans un cachot, on ne prie point dans une salle de bal ! La soif du plaisir est toujours accompagnée de l'oubli de Dieu.
Voyez une jeune fille partant pour une de ces fêtes à laquelle elle se prépare depuis longtemps et que plus d'une d'entre vous peut-être appelle de ses voeux. Priera-telle avant, tandis qu'elle est tout entière aux soins de son ajustement et de sa figure ? Elle craindrait de gâter un pli de sa rol)e ou de déranger sa coitfure en se mettant à genoux ! — Et que demanderait-elle ? « Que mon nom soit cité parmi les plus belles, que mon règne arrive, que ma volonté soit faite par tout le monde 1 » Voilà les secrets désirs qui la préoccupent et qu'elle exprimerait si elle était sincère. Peut-elle en demander la réalisation à Dieu?
Priera-t-elle pendant la fête, au milieu de la foule, du bruit, des hommages qu'elle recevra ou recherchera ? Non : le Seigneur ne la suivra pas dans le tourbillon, et en passant la porte elle lui dira :« Restez ici I N'entrez pas ! vous seriez de trop où je vais! »
Priera-t-elle après, quand elle aura fait de la nuit le jour, quand elle rentrera épuisée de fatigue et que les souvenirs troublants de sa veille la suivront jusque dans son sommeil ? Non, évidemment!
Il est donc certain que rien n'éloigne plus notre cœur de Dieu que les amusements vides et frivoles, rien n'étouffe davantage la prière, et la prière est la respiration de l'âme, qui meurt par asphyxie quand ses désirs
cessent de monter vers Dieu et de redescendre en lui ramenant l'air vif du ciel.
« Je te donnerai tout ce que tu me demanderas, je te le jure ! » Salomé, maîtresse du cœur d'Hérode par ce serment, court chercher une volonté auprès de sa mère. « Que lui demanderai-je », dit cette fille prévenante ; et sa mère, qui était là depuis le commencement de la fête, complotant contre Jean-Baptiste, sa mère qui ne voit dans la passion d'Hérode, dans les grâces de Salomé, dans ses propres charmes, que des instruments pour sa veng'eance, sa mère qui nous donne dans le crime l'exemple d'une persévérance qui accuse notre mollesse dans le bien, sa mère a un conseil tout prêt et lui répond avec une présence d'esprit infernale : « La tête de Jean-Baptiste. »
Quel moment ! Quel cri d'horreur ne s'échapperait du cœur des convives, si les habitudes de l'adulation orientale ne leur fermaient la bouche! La tête d'un prisonnier, d'un juste, d'un saint, d'un prophète !... Quel moment surtout pour Hérode ! Lisez sur son visage tous les sentiments qui l'agitent à la fois ! La surprise, l'horreur, la convoitise^ la honte, la conscience s'y livrent un court mais épouvantable combat, et l'Evangile nous dit que le roi fut « très attristé ». Il cède pourtant, et après s'être un moment débattu contre l'horrible fatalité qui semble l'entraîner, il rentre comme un timide agneau dans l'esclavage de Salomé et ne veut pas la contrister, « à cause de
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son serment et des convives ». Vous entendez ? à cause des convives! La crainte de ropmion, troisième pas d'Hérode vers le crime.
Les convives sont là qui l'observent et qui attendent avec anxiété : « Osera-t-il ? N'osera-t-il pas ? » Il sent leurs regards sur lui, un affreux point d'honneur le pousse! Il aura du courage et montrera qu'un homme tel que lui ose tout et ne recule jamais ! « Va, licteur, va chercher le dernier plat du festin. » Hérode a promis : il ne se dédira pas !
Et les lâches convives sont là qui ne disent rien ! Lui, il commande le crime en gémissant, parce qu'il les craint ; eux le laissent commettre à regret parce qu'ils le craignent. Ces deux lâchetés s'augmentent l'une par l'autre, et c'est ainsi que, pour se complaire mutuellement, ils font ce qui leur déplaît à tous. 0 folie! que de péchés se commettent dans les mêmes circonstances !
L endurcissement du cœur, quatrième et dernier pas d'Hérode vers le meurtre. Il ne lui échappe pas un mouvement instinctif, pas un cri du cœur qui l'arrête en dépit de lui ; il passe sans transition du plaisir à la cruauté, et la même bouche qui exprimait tout à l'heure tant d'admiration pour Salomé prononce la sentence qui va faire tomber une tête innocente.
Sachez-le bien, chères Enfants, il n'y a rien de méchant, il n'y a rien de féroce comme les gens de plaisir. Dans un cœur égoïste, les instincts de convoitise touchent
aux instincts cruels, et l'on a vu souvent la volupté chercher l'assaisonnement du sang et des supplices. Tibère, Caligula, Néron, noms déshonorés par la débauche, noms rendus exécrables par la cruauté ! Hérode, Hérodiade, Salomé, trois personnifications des passions mondaines, trois bourreaux de Jean-Baptiste qui est tombé victime de la concupiscence de la chair, de la concupiscence des yeux, de l'orgueil de la vie.
J'en ai assez dit sur Hérode qui représente la concupiscence de la chair. Apprenez de Salomé jusqu'où peuvent conduire la concupiscence des yeux et la vanité. Voyez-la marchant dans la vie comme une jeune déesse, avec une légèreté éblouissante qui n'est qu'une grâce de plus. Elle s'agite dans un tourbillon de plaisir, et tandis que ses pieds rasent à peine la terre, ses mains sèment autour d'elle les plus agréables fleurs... Type accompli de la jeune tille mondaine, tu séduis tous les regards, tu gagnes tous les cœurs, ta louange remplit toutes les bouches : qui ne t'aimerait? Mais que portestu, fille charmante, dans ce plat que tu reçois des mains d'un soldat farouche, pour en faire hommage à ta mère?
(( 0 spectacle d'horreur, s'écrie un saint Père, ô danse! ô martyre ! ô pieds légers pour battre la terre en cadence, devenus légers pour répandre le sang ! » Salomé a été plus coupable que le licteur qui a exécuté Jean-Baptiste.
Représentez-vous le Précurseur dans son cachot, sous ce palais où tout est en fête. Il prie pour le monde coupable que le Messie a visité et qu'il va sauver prochainement. Voici, au milieu de la nuit, le pas lourd d'un
soldat qui descend... La porte roule sur ses gonds. La lueur d'un glaive brille à la clarté d'une lampe. Le glaive s'abat avec un bruit sourd, et tout est fini ! Ainsi périt le plus grand des prophètes, sous la rancune d'une femme, à la demande d'une jeune fille !
Tout cela vous paraît bien affreux et vous n'entrevoyez pour vous aucun péril d imiter Salomé. Oserais-je vous détromper ?
Dans les profondeurs du palais de votre âme, loin des regards des hommes, loin du tumulte et de l'agitation de votre vie extérieure, réside un prisonnier plus grand que Jean-Baptiste, un prisonnier volontaire, Jésus, auquel vous avez demandé souvent d'accepter votre hospitalité, lui promettant de le bien traiter et de l'aimer toujours. Tiendrez-vous votre promesse? La tiendrez-vous pendant les vacances, la tiendrez-vous un jour dans le monde, quand Hérodiade, Hérode et Salomé, c'est-à-dire l'orgueil, le plaisir et la vanité vous demanderont sa mort ? Oh ! résistez à toutes ces sommations des passions mauvaises. Ne laissez pas le cruel licteur, le démon, forcer les portes de la prison d'amour et égorger sur l'autel de votre cœur le divin Prisonnier qui se confie à votre générosité. Veillez sur lui, au contraire, défendez-le, défendezvous, vous souvenant que ce Prisonnier incomparable porte avec lui des trésors de grâce pour le temps et de bonheur infini pour l'éternité.
Ainsi soit-il.
Exhortation au travail.