‹ ŒuvresChapitre 29 sur 41 · LA FOURMI · texte numérisé non relu

LA FOURMI

Pour jflétrir l'oisiveté, mes Enfants, j'emprunterai aujourd'hui à l'Ecriture une parole que les plus petites même d'entre vous comprendront parfaitement, et s'il y avait une seule enfant tentée de ce vilain péché, je lui dirais avec l'auteur du livre des Proverbes: « Paresseuse, va voir la fourmi, considère ses voies et deviens sage : Vade ad forniicani. »

« Paresseuse, va vers la fourmi. » Vous la connaissez toutes, n'est-il pas vrai, cette jolie petite bête noire ou d'un brun rouge, à six pattes, toujours en mouvement, toujours affairée et besogneuse. Vous vous êtes amusées bien des fois, j'en suis sûr, à la regarder, à la suivre le long des sentiers qu'elle trace dans les champs. Et j'aime à croire que plusieurs d'entre vous se sont quelquefois détournées de leur chemin pour ne pas écraser quelque petite fourmi égarée, et qu'aucune de vous n'a eu la cruauté de détruire une fourmilière d'un coup de talon, sans motif et uniquement pour s'amuser. Le fait certain, c'est que ces petites, bêtes ont fourni la matière de

plusieurs gros volumes, qu'elles sont très intéressantes à étudier, qu'elles forment des peuples nombreux, qu'elles ont des chefs, des ingénieurs, des ouvriers, qu'elles se font la guerre en se tuant tout comme les nations les plus civilisées et que leur république est organisée avec une perfection que d'autres républiques pourraient envier. 11 faut bien que les fourmis aient de grands mérites, puisque l'Esprit-Saint nous envoie à leur école. Vous me direz que l'Esprit-Saint ne s'adresse qu'aux paresseux. Eh bien! que celle d'entre vous qui n'a jamais, jamais été paresseuse^ fasse la fîère à l'égard de la fourmi! Nous autres, qui avons cédé plus ou moins au démon oisif, nous la laisserons se complaire dans sa perfection et nous irons tout simplement demander à la fourmi de nous enseigner le travail et les autres vertus sœurs du travail, quelle pratique assidûment. Parle donc, parle, petite fourmi. Nous t'écoutons. Que fais-tu?

Regardez-moi, répond-elle: je travaille î — Et en effet, comme tout ce petit monde s'agite! Quel labeur et quelle fiévreuse activité ! Voyez : il n'en est aucune d'oisive, aucune qui ne soit occupée à quelque besogne ou qui ne soit en course pour quelque commission, commission importante à en juger par ses allures empressées. Pas une ne se repose, ne s'amuse ou ne se promène : toutes travaillent avec ardeur. Les unes portent des fardeaux fort pesants, les autres vont à la recherche des provisions ; celles-ci construisent la fourmilière au moyen de petits

fétus de paille ou de bois, celles-là servent les architectes en apportant ou en préparant les matériaux nécessaires.

Voilà le premier exemple que nous devons suivre. Comme les fourmis, aimez le travail et livrez-vous-y avec ardeur. C'est le devoir, c'est la loi universelle, c'est la condition de tout succès, de toute grandeur^ de toute beauté, de toute existence. Dieu lui-même travaille. Car, dit saint Thomas, Dieu est un acte pur, c'est l'activité même. Ne vous le représentez donc pas comme un monarque assis sur un grand trône d'or, au fond de quelque palais céleste, vivant dans l'oisiveté et recevant les hommages des chérubins et des séraphins. Non : c'est Notre- Seigneur quia dit : « Mon Père agit sans cesse. » Il s'occupe sans cesse des êtres qu'il a créés. Peut-être crée-t-il de nouveaux mondes, et de nouveaux êtres pour les peupler. Ce qui est certain, c'est qu'il ne se repose jamais, c'est que Jésus-Chrit, son Fils, a travaillé de ses mains divines, durement et constamment, pendant la plus grande partie de sa vie. Ce qui est certain, c'est que la sentence portée au paradis terrestre : « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front », ne souffre aucune dispense, aucune exception ; c'est que la paresseuse se voue ellemême à l'ennui, à l'ignorance, aux tentations de toutes sortes qui pullulent autour des oisifs, et que, suivant une autre partie de l'Ecriture, son chemin ressemble à « une haie d'épines ! »

Connaissez-vous une image plus frappante que cellelà? Connaissez-vous quelque chose déplus désagréable et de plus rébarbatif qu'une haie d'épines ? On ne s'en approche pas sans se déchirer les mains et les habits,

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elle ne produit aucun fi^uit, elle abrite dans ses cachettes des vipères et d'autres animaux rampants et venimeux. Comment faire pour marcher dessus ? Quel chemin détestable et dang-ereux ! Tel est pourtant le chemin, c'està-dire telle est la vie de la paresseuse. On n'en peut rien faire, elle est maussade, harg-neuse et piquante, elle blesse, elle déchire, et elle cache dans les replis invisibles de son cœur tant de mauvais sentiments et de mauvaises choses qu'elle devient une sorte de repaire où tous les vices se donnent rendez-vous. Car, suivant le jjroverbe éternellement vrai, l'oisiveté les engendre tous! Fuyez-la donc avec horreur, mes chères Enfants, et soyez toutes de bonnes petites fourmis diligentes et vaillantes à l'ouvrage !

Fourmi, que vas-tu nous apprendre encore? — Le courage.

Les fourmis sont courageuses et elles se battent avec une vaillance extraordinaire. Gardez-vous bien de les imiter en ce point. Mais elles ont un courage plus rare peut-être que celui du champ de bataille, le courage civil, celui qui se déploie au milieu des difficultés de chaque jour. Regardez-les : elles viennent de tuer un insecte. Gela c'est le courage militaire. Mais il s'agit de transporter le cadavre dans le magasin aux provisions : voici où commence le courage civil. La victime est grosse trois ou quatre fois comme une fourmi, un vrai géant à côté d'elle. Il est bien lourd ! La distance à parcourir

jusqu'à la fourmilière est grande et le chemin est semé de terribles aspérités. N'importe ! En voici une qui n'hésite pas ! Elle entreprend le transport du monstre. Voyez avec quel entrain elle s'y met ! Tantôt elle le pousse, tantôt elle le traîne, elle avance bien lentement, mais elle avance toujours. Quelle force dans ce petit corps ! ou plutôt quel courage, quelle persévérance dans cette petite âme ! Mais voici un malencontreux pli de terrain qui barre le sentier, une vraie colline à gravir pour la pauvre fourmi ! Va-t-elle s'arrêter et perdre cœur? Pas du tout. Elle escaladera la colline, elle redoublera d'efforts, et parviendra jusqu'au sommet après l'ascension la plus méritoire. Mais, ô désastre ! voilà que son fardeau l'entraîne et qu'elle roule avec lui jusqu'en bas ! Elle touchait au but: tout est à recommencer. Elle recommence une fois, deux fois, quatre fois. Que dis-je ? On en a observé une qui a recommencé quatorze fois (on les a comptées) et qui a fini par réussir. Elle avait mis cela dans sa petite tète noire, et cela s'est fait!

Admirable leçon que celle-là, mes enfants. Leçon d'énergie et de persévérance, bonne à recueillir. Vous avez toutes, je crois, la bonne volonté qui commence ; mais combien d'entre vous ont la bonne volonté qui finit, c'est-à-dire le courage patient et persévérant ? Combien savent dire sérieusement : « Je veux ! Je veux apprendre cette leçon, déchiffrer ce problème, venir à bout de cet ouvrage manuel ! Je veux vaincre définitivement ce vilain défaut qu'on me reproche depuis si longtemps ! » Est-ce qu'on ne vous entend pas au contraire vous écrier souvent : « Je ne peux pas, c'est trop difficile, je

n'arriverai jamais ! » — « Je ne peux pas ! » le mot de toutes les faiblesses, l'excuse de toutes les lâchetés, le refrain de toutes celles qui n'essaient rien sérieusement, qui ne prolongent aucun effort, qui ne gravissent aucun sommet, et qui restent assises au bord du fleuve en attendant que l'eau ait coulé, au lieu de chercher une barque et de ramer vigoureusement ! Ah ! pauvre fourmi, comme tu condamnes ce découragement apathique ! Tu es seule, toi, contre l'obstacle redoutable ! Et leur faiblesse, à elles, est aidée, si elles le veulent, par la force toute-puissante de Dieu qui ne demande qu'à venir à leur secours et n'attend que leur appel humble et confiant pour descendre !

Loin de vous, mes Enfants, toute cette pusillanimité ! Cultivez en vous le courage persévérant et patient, joignez-y la prière, et vous emporterez d'assaut les places plus inexpugnables en apparence et les mieux défendues par le démon, dont votre timidité nerveuse et impatiente fait toute la force.

Revenons à la courageuse petite fourmi dont je vous parlais tout à l'heure. Elle a réussi, nous lavons vu, à gravir la colline. Elle a redescendu l'autre pente. Voyez comme elle est déjà loin et quel chemin elle a déjà parcouru ! Ah ! c'est qu'elle n'est plus seule maintenant. D'autres fourmis, passant par là, l'ont aperçue peinant sous son fardeau et sont accourues à son aide.

Autre vertu des fourmis: elles sont secourables. Elles

n'en ont pas la réputation pourtant, et vous savez toutes, par cœur, une certaine fable où une fourmi, diligente et économe, envoie promener, que dis-je ? envoie danser une cigale qui vient crier famine chez elle et qui n'a rien pour subsister. Que voulez-vous? La cigale méritait cette leçon ; la mendicité qui est le fruit du vice ne doit pas être encouragée, et vous remarquerez que les gens rangés ou économes, qui se sont donné beaucoup de peine pour amasser un petit pécule, n'aiment pas les fainéants et leur disent volontiers leur fait. Et encore, sait-on bien la fin de l'histoire ? 11 y a des bourrus bienfaisants, il j a des gens qui, après avoir soulagé leur mauvaise humeur légitime en grondant bien fort, se laissent toucher tout de même et ouvrent la main pour donner, quand on croit qu'ils la lèvent pour frapper. Je croirais assez que la fourmi a lâché sa petite aumône, quoique la fable n'en dise rien pour ne pas encourager les cigales.

Mais, quoi qu'il en soit, si la fourmi n'est pas complaisante pour les cigales, elle l'est pour ses sœurs les autres fourmis. Jamais elle ne les laisse dans l'embarras ou le danger. Elle ne perd pas une occasion de leur donner un coup de main, ou pour mieux dire, un coup de mandibule, pour leur venir en aide.

Ressemblez-vous aux fourmis sous ce rapport, mes chères Enfants ? Vous n'avez pas l'excuse de traiter vos compagnes de cigales, puisqu'elles sont fourmis comme vous, de la même fourmilière, employées aux mêmes travaux que vous, et par conséquent vos sœurs par nature et par vocation surnaturelle. Etes-vous obli-

géantes ? aimez-vous à prêter ? savez-vous écouter, compatir, consoler, assister ? Etes-vous charitables pour les petites fourmis que vous rencontrez pleurant et succombant sous des fardeaux trop lourds? Rien n'est meilleur et plus aimable quune jeune tille complaisante qui, au lieu de murmurer quand on la dérange pour lui demander un petit service n'attend pas qu'on le lui demande et court au-devant des désirs qu'elle devine . Cette disposition à obliger, quand elle est sanctifiée par des vues surnaturelles, quand elle est pure de tout caprice, quand elle s'étend à tous sans exception, même à ceux que nous aimons le moins, et qu'elle va jusqu'au sacrifice, c'est la vertu par excellence, celle qui fait de nous les images vivantes du Dieu qui est amour et de Jésus-Christ notre bon Sauveur, qui « étant infiniment riche s'est dépouillé pour nous, afin de nous enrichir parle mérite de sa pauvreté », de Jésus qui a dit de lui-même : « Le Fils de l'homme est venu non pas pour être servi, mais pour servir. » Cultivez en vous cette disposition qui est naturelle à des enfants délicates et bien élevées comme vous, mais qui a néanmoins besoin de culture pour être dégagée de tout alliage inférieur et devenir tout à fait méritoire. Combattez de bonne heure l'égoïsme, la préoccupation exclusive de vos aises, la tendance à vous faire centre et atout accaparer. Sachez sortir de vous-mêmes et prendre l'habitude du sacrifice ! C'est la grande vocation de la femme et c'est aussi pour elle le secret du bonheur sans déception. Oui, c'est en s'oubliant elle-même qu'elle se retrouve ; c'est en donnant qu'elle s'enrichit; c'est en immolant son plaisir à celui des autres, dans les

petites comme dans les grandes occasions, qu'elle arrive à la plus noble et à la plus délicate des joies suivant la grande parole de Jésus: « Celui qui perd son âme la trouvera, mais celui qui veut la conserver la perdra! »

Vous voyez, chères Enfants, que de bonnes choses nous ont enseignées les fourmis. J'espère que vous vous les rappellerez, toutes les fois que vous en rencontrerez. Jespère surtout que Dieu vous fera la grâce de les mettre en pratique.

Ainsi soit-il

Eloge funèbre cï Amélie Bcegert morte au couvent d'une fluxion de poitrine [13 février 1S90).

Mes chères Enfants,

Comment ne pas vous parler du deuil tout récent qui vient de nous affliger tous et dont nos cœurs saignent encore ? Une de vos compagnes vient de vous être enlevée par un de ces coups froudroyants que rien ne peut conjurer et que rien ne peut faire prévoir. Xi les efforts de la science la plus éclairée, ni les soins les plus maternels, ni la tendresse, ni les prières les plus ardentes n'ont arrêté le mal; votre compagne était mortellement atteinte dès le commencement, et en quatre ou cinq jours, nous l'avons vu, les larmes aux yeux, descendre avec une rapidité désespérante, la pente qui la menait au tombeau. Quelle peine ! Quelle surprise foudroyante que cette brusque apparition de la mort dans le séjour de la jeunesse et de l'espérance, et comme c'est le cas de répéter la parole de Bossuet pleurant sur une tombe illustre prématurément ouverte : « Gloire du Seigneur, quel coup vous venez de frapper ! » Courbons la tête, adorons les desseins insondables de la Providence et prions !

Et pourtant, chères enfants, il ne faut pas vous laisser abattre. Loin de vous les terreurs vaines et puériles, loin de vous les tristesses sans espérance et les murmures contre la cruauté du sort. Le sort, le hasard, la fatalité, tout cela n'existe pas. Tousles événements qui traversent notre vie, ceux qui nous affligent et ceux qui nous réjouissent, ceux dont nous sommes victimes et ceux dont nous bénéficions, nous viennent d'un Père infiniment bon qui dirige tout pour le plus grand bien de ses enfants. Là où la mort passe, c'est Dieu qui passe pour nous instruire et nous attirer vers lui, puisque la mort qui a été, à l'origine, la peine du péché et le fléau envoyé par sa justice, est devenue, depuis la Rédemption, une messagère de miséricorde et une introductrice pour le ciel. Recueillons donc avec soin les leçons que le Seigneur nous donne par ce missionnaire austère et terrible.

Première leçon. La mort de votre compagne vous montre dans une lumière éclatante le caractère éphémère de la vie et les conditions précises dans lesquelles nous les possédons. Il y a quinze jours, elle était ici, devant moi, assise au milieu de vous, écoutant ce que je vous disais précisément sur la parabole des talents et la nécessité de rendre compte. Il y a quinze jours elle s'asseyait à la table sainte. Qu'auriez-vous pensé, qu'auriez-vous

senti si une voix prophétique, sélevant dans cette chapelle pendant votre action de grâces, vous eût crié: «une de celles qui ont communié aujourd'hui mourra dans la quinzaine ? » Quel stimulant une pareille menace n'eùtelle pas donné à vos bonnes dispositions, quelle ferveur à votre prière ! De cette communion elle a recueilli le fruit sur son lit de mort, car c'est elle qui Ta soutenue jusqu'au viatique, c'est elle qui l'a maintenue dans la grâce pendant les premiers jours de sa maladie. C'est elle qui, lundi dernier, quand je l'interrogeais pour sa dernière confession, lui a permis de me répondre avec un accent que je n'oublierai jamais : « Mais Père, je n'ai rien à dire, j'ai communié il y a huit jours ! »

Mes chères Enfants, Dieu me garde de vous effrayer! Je sais que ce cas est isolé, que cette maladie ne présentait aucun caractère contagieux et que ce pensionnat est rarement visité par une pareille épreuve, puisque depuis dix ans. c'est seulement la troisième de nos élèves que la mort vient de frapper tout près de nous, dans le petit groupe de celles que vous connaissez et que vous aimez; il n'en est pas moins vrai que vous auriez pu être atteintes à sa place, que vous venez de faire l'expérience personnelle d'une vérité que a^ous ne connaissiez guère que théoriquement, à savoir que nous sommes tous des condamnés; que l'heure de notre supplice nous est inconnue, mais qu'elle peut sonner d'une minute à l'autre ; que chaque seconde, chaque battement de nos cœurs nous en approche; et que, d'un moment à l'autre, la mort peut vous apparaître brusquement au détour d'un chemin que vous croyez encore bien long et que vous sui-

vez avec insouciance; et que, d'un geste, elle peut vous coucher par terre en pleine fleur de santé et de jeunesse. Écoutez donc, chères enfants, la grande voix qui vous crie du fond de cette tombe : « Vierges chrétiennes, soyez prudentes, préparez vos lampes et tenez-les toujours allumées, l'Epoux va venir, malheur à celles dont il trouverait les lampes éteintes ! »

Seconde leçon. La mort, parfaitement douce et pieuse, de votre compagne, vous rappelle qu'on meurt comme on a vécu et que la fin de la vie ressemble à son commencement. Elle était née dans cette province que les cruautés de la guerre ont arrachée à la France et qu'une politique impitoyable ferme aujourd'hui à ceux de ses fils qui veulent y retourner. Elle fut bercée par les récits de l'invasion et de l'annexion barbares de son pays et quelque chose de la tristesse de l'Alsace conquise et humiliée passa dans son caractère qui se montra sérieux de très bonne heure. Cette disposition mélancolique fut augmentée par la mort prématurée de sa mère qui fut enlevée à l'âge de trente-quatre ans par la même maladie à laquelle elle-même vient de succomber. « Il me semble, me disait le pauvre père, que je vois de nouveau mourir sa pauvre mère ! Ce sont les mêmes phases, c'est la même physionomie, c'est le même mal ! » Elle regretta toujours cette mère, et la blessure que lui causa sa perte ne se cicatrisa jamais. Elle en parlait peu pourtant, parce que les grandes douleurs sont muettes, mais celles

qui l'ont le mieux connue n'hésitent point à attribuer à ce souvenir l'attitude sérieuse et pensive qu'elle gardait même en récréation, sa réserve même avec ses meilleures amies et ce je ne sais quoi de mélancolique et de souffrant qui se trahissait jusque dans sa gaieté même, quand elle s'imposait la gaieté. On lit dans ses notes intimes des phrases pareilles à celleci : « Depuis le jour de la mort de ma mère, une ombre de mort se répandit sur mon visage et ma jeunesse. »

La religion a des aspects austères qui convenaient merveilleusement à cette nature : aussi fut-elle sincèrement pieuse dès son enfance; et quand, avec les progrès de l'âge et de la raison, elle comprit mieux les vérités de la foi, elle s'attacha particulièrement à celles qui répondaient mieux aux dispositions de son cœur. C'est ainsi qu'elle se mit à aimer et à pratiquer l'exercice du Chemin de la Croix et que, dans ses lectures pieuses, elle choisissait, pour les transcrire, ces passages qui parlent de la mort, de la souffrance, de l'amour de Notre-Seigneur, qui, seul, dure au delà de toutes les affections passagères des créatures. C'est le témoignage qui m'a été rendu sur elle par votre excellente maîtresse générale qui Fa soignée avec une tendresse que n'eût point dépassée la mère qu'elle pleurait.

C'est cette année qu'elle céda avec plus de docilité que jamais aux sollicitations de la grâce, sapprochant plus fréquemment des sacrements, multipliant les visites à la chapelle, et luttant contre son caractère avec le courage le plus méritoire. N'est-il pas vrai que voilà la marque de la vraie vertu: la lutte héroïque contre soimême ?

Heureuses les âmes pures comme la sienne qui n'ont à se reprocher que cette mélancolie que les anciens considéraient comme un don supérieur des dieux ! Elle communiait ici, il y a quinze jours; lundi dernier, comme je vous le rappelais, elle communiait encore mais en viatique : le mal avait déjà pris son caractère foudroyant.

Tout de suite elle accepta les ouvertures que je lui fis au sujet des sacrements de Pénitence et d'Eucharistie. Voulez-vous communier, lui dis-je ? — Oh ! oui, oh ! oui, répondit-elle, et son visage s'illumina d'une des dernières joies qu'elle ait manifestées. Pendant toute sa maladie, elle baisait très souvent le Crucifix d'un baiser pieux, prolongé, expressif, où elle mettait toute son àme. Elle répétait toutes les prières ([u'on lui suggérait, même quand elle n'en avait pas pleine conscience. Toutes ses préoccupations étaient d'un ordre élevé et souvent touchantes. A son père et à d'autres parents accourus à son chevet elle témoigna une tendresse expansive qui débordait même sur les absents, sur ses sœurs, sur ses cousines. Elle n'oubliait point ses études et parlait de ses bons points en élève qui les apprécient parce qu'ils représentent la bonne volonté et l'application. « Que je suis fâchée, me disait-elle, de manquer deux instructions religieuses; j'espère bien être debout pour la troisième! » — Pauvre enfant, je n'eus pas le courage de la détromper, et en lui demandant un acte général de résignation à la volonté de Dieu, qu'elle fit plusieurs fois de grand

cœur, nous lui laissâmes l'illusion dont témoignaient parfois ses paroles : il eût été trop cruel de la dissiper ! Le délire qui s'empara d'elle au dernier jour lui déroba les approches du moment suprême ; mais le délire, qui souvent révèle les secrets honteux ou tristes cachés dans le cœur, ne montra d'elle que des sentiments nobles et lui inspira des chants pieux : tant il était vrai que cette âme était pure et limpide jusqu'au fond ! La dernière fois que je la vis, elle ne me reconnut pas et me prit pour son père : pauvre enfant, elle ne se trompait qu'à moitié, car rien ne ressemble plus au cœur d'un père que celui d'un prêtre qui a charge d'âmes !

Quelques heures avant sa mort, votre compagne perdit connaissance, puis sa respiration se ralentit et elle s'éteignit doucement, mercredi à minuit et demie, munie de tons les secours et de toutes les intercessions qui peuvent aider une âme à paraître devant le Seigneur. Presque tout de suite après, la mort répandit sur ses traits un calme, une grâce et une sorte de majesté idéale qui la rendaient très touchante à contempler ; et avec son front couronné de fleurs blanches et ses mains jointes qui tenaient un chapelet, on l'eût prise, comme le disait une de ses parentes, pour un ange endormi.

Mes chères Enfants, vous l'avez pleurée, vous avez prié pour elle, vous lui avez fait des funérailles très belles dans leur simplicité. Je voudrais que votre émotion ne restât pas stérile et vous suggérât

deux résolutions prati({ues qui se lient indissolublement dans votre esprit au souvenir ineffaçable que vous garderez de cette mort :

1° Dès que vous serez malade, mettez-vous tout de suite en règle avec le bon Dieu, en luttant même, s'il le faut, contre les résistances de ceux qui vous entoureront et qui vous tromperont sur votre état jusqu'à la dernière minute. Vous ne mourrez pas des sacrements que vous recevrez, si vous ne devez pas mourir ; vous guérirez plus vite si vous devez guérir.

2° Vous assisterez probablement à la mort d'un de vos proches. Soyez auprès d'eux les anges de la miséricorde divine et élevez souvent leurs pensées vers Celui qui ne demande qu'à leur pardonner.

Vigilance pour vous-mêmes, charité à l'égard des autres, attention à bien vivre pour bien mourir, conviction profonde du néant de notre existence terrestre et de la vérité de la mort : voilà les dispositions que la journée du 8 février 1890 doit graver pour toujours dans vos cœurs, et qui vous assureront une fin pieuse et douce comme a été celle de votre compagne... J'espère qu'elle est au sein de la gloire. Oui, chère enfant, j'espère que, du haut du ciel, vous entendez nos prières, vous voyez nos regrets. Protégez cette maison, soyez-en la protectrice invisible comme elle en compte un si grand nombre !

Avant les vacances : Le compte à rendre.

Mes chères Enfants,

Voilà l'année scolaire qui va se terminer et c'est aujourd'hui la dernière fois que je vous adresse la parole sainte. Vous allez dire adieu à cette maison où pendant dix mois s'est poursuivie l'œuvre de votre éducation ; à ces salles d'étude et de classe on votre esprit s'est initié aux éléments de la science, aux arts d'agrément et aux travaux utiles ; à ces ombrages qui ont abrité vos jeux et entendu les éclats de vos voix innocentes ; à cet horizon devenu si familier à vos yeux ; à cette chapelle où vous avez prié ; à ces maîtresses et à ces compagnes qui vous composaient une seconde famille où vous retrouvez la tendresse et tous les soins vigilants de la première ; à toute cette vie du pensionnat, si calme, si douce malgré ses prétendues rigueurs, si variée dans son apparente uniformité. Encore quelques jours, moins d'une semaine, et Iheure tant désirée aura sonné !

Cette perspective suffit, je le vois, à mettre un rayon de bonheur sur vos visages 1 H y a déjà longtemps que la fée des vacances vous murmure à l'oreille ses riantes promesses, et que votre imagination, déployant ses ailes, s'envole vers le pays natal, vers la terre promise où ne

retentit point la cloche, où le règlement n'exerce pas son empire, et où poussent toutes sortes de belles fleurs et de fruits savoureux que vous vous réjouissez de cueillir. 11 y a déjà longtemps que votre arithmétique ingénieuse compte les jours, les heures, les minutes, et en inscrit la somme pour le plaisir de la voir diminuer et d'en effacer une partie. 11 y a déjà longtemps que vos cœurs prennent possession à l'avance du bonheur dont la date officielle ne sonnera qu'à la fin de la semaine.

Je ne veux point blâmer ces joies et ces préoccupations qui sont de votre âge et qu'ont partagées toutes celles qui ont mené la même vie que vous. Je me permettrai cependant de vous soumettre à ce sujet quelques réflexions et quelques conseils dont, je l'espère, vous voudrez bien reconnaître la justesse pour en faire votre profit.

D'abord, mes Enfants, je prends la liberté de ramener un instant en arrière vos pensées tout absorbées par l'avenir, toutes tendues vers le bonheur que vous espérez, et de vous dire : Arrêtez-vous un moment. Vous êtes en haut d'une montagne d'où vous allez descendre dans une belle vallée toute riante ; mais il y a dix mois que vous montez, et il faut bien vous retourner pour jeter un coup d'œil sur le chemin que vous avez parcouru et sur la façon dont vous avez marché. Car enfin, cette année scolaire dont vous célébrez si joyeusement les funérailles, croyez-vous qu'elle soit morte? Croyez-vous

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qu'il n'en reste rien ?Non, non, elle n'est pas morte, et vous la verrez se dresser un jour devant vous pour vous condamner ou pour vous absoudre. Elle s'est écoulée tout entière sous les yeux d'un témoin attentif, vigilant, scrutateur, qui a tenu note de chacune de vos pensées, de chacun de vos soupirs, de vos désirs les plus secrets, qui a entendu toutes vos paroles, vu vos gestes, et ne vous a quittées ni le jour ni la nuit. Vous avez encouru pendant ces dix mois toutes sortes de responsabilités auxquelles vous n'échapperez pas, et c'est maintenant qu'il faut les reconnaître si vous voulez bien qu'elles ne deviennent pas accablantes pour vous au jour du jugement, où le grand livre sera déployé et où seront lues les pages glorieuses et honteuses que vous y avez écrites.

C'est maintenant qu'il faut ouvrir vous-mêmes le volume et tourner les feuilles pour effacer les lignes qui vous condamneraient. C est maintenant qu'il faut examiner votre comptabilité, tandis que v'ous pouvez plaider votre cause auprès de votre créancier. Il ne vous est pas permis de sortir de cette maison sans vous mettre en règle avec le Maître suprême auquel elle appartient.

N'est-ce pas ainsi, du reste, que les choses se passent dans le monde? Est-ce que tous les départs n'imposent pas des obligations ? Croyez-vous qu'une société n'ait rien à réclamer à celui qui la quitte ? Qu'un jeune homme essaie de sortir de France sans avoir satisfait à la loi militaire, il trouvera à la frontière le gendarme qui le ramènera, et un Conseil de guerre qui le condamnera à aller servir malgré lui. Qu'un locataire quitte sa maison sans payer son loyer ou ses fournisseurs, qu'un fermier

abandonne son exploitation sans avoir acquitté son bail, immédiatement les créanciers se mettront en campagne, enverront les sommations, les huissiers surveilleront les issues, et le mobilier de la maison ou de la ferme sera impitoyablement saisi et ne pourra être dégagé que contre le remboursement total de la dette.

Eh bien ! chères Enfants, voilà limage exacte de votre situation. Vous venez de passer un an en location dans la maison du bon Dieu ; votre àme a été nourrie à ses frais, de vérité, de son corps, de son sang, de son amour; vous avez été servies par ses anges, admises dans son palais, traitées en enfants chéries, comblées des soins les plus maternels de sa Providence. Vous vous êtes engagées à payer votre loyer en nature, en sagesse, en piété, en obéissance, en travail ; vous vous êtes engagées à cultiver le jardin, c'est-à-dire à extirper de votre âme les mauvaises plantes, les orties, les épines, les parasites, et à produire des fleurs et des fruits. Le Maître ne vous laissera pas partir sans avoir compté avec vous, et si vous essayez de fuir sans lui parler, comme les locataires qui se sauvent la nuit pour ne pas payer, il saura bien vous atteindre tôt ou tard, car il a ses anges pour rechercher les coupables, et des prisons éternelles pour exécuter les sentences de sa justice. Votre devoir s'accorde donc avec votre intérêt pour vous conseiller de vous entendre avec le souverain Propriétaire, d'examiner où vous en êtes avec lui, et d'écouter l'exhortation qu'il vous adresse dans son Evangile : « Redde rationein villicationis tuœ ! Rendez-moi compte de votre gestion. » Voyons votre actif et votre passif, les obligations que

VOUS avez souscrites et les paiements que vous avez effectués. Ouvrons le livre de comptes :

Article Z*^''. Devoirs envers Dieu : Je m'engage à le bien servir, à le bien prier, à m'approcher fréquemment et pieusement des sacrements ; je lui dois tout et je lui rendrai tout. — Comment avez-vous accompli cet article 1" ? Que vois-je inscrit là, au lieu du recueillement et de la piété stipulés dans le bail ? Prières omises, balbutiées à la hâte, causeries à l'église, distractions à la sainte messe, à l'élévation, dissipation continuelle... — Est-ce ainsi que vous vous êtes acquittées ? Vous vous êtes sauvées des sacrements ; le Seigneur vous a invitées de sa voix la plus tendre et vous avez fui, il a fallu vous porter au confessionnal et à la table sainte par les contraintes de la règle. Le paiement n'est pas effectué... Vous êtes en retard, ma chère enfant : Redde rationem viUicationis.

Article 5. Devoirs envers le prochain : Je serai obéissante à l'égard de mes parents, complaisante et douce à l'égard de mes compagnes... — Voilà l'idéal et voici le témoignage que plus d'une doit se rendre : J'ai désobéi, j'ai traité mes maîtresses, mes parents, mes compagnes du haut de ma grandeur; j'ai donné le spectacle de la colère, et la tempête de mon cœur s'est peinte sur mon visage, sur mes yeux, dans mes paroles, dans mes gestes; j'ai lancé des traits piquants à droite et à gauche, j'ai blessé, j'ai fait delà peine, j'ai manié l'ironie, le sarcasme, le sobriquet...

Article 3. Devoirs env^ers nous-mêmes : modestie, décence, tempérance, travail. — Voilà la dette contrac-

tée, voilà l'engagement. Et au lieu de l'or pur qu'il fallait paver, vous avez versé la fausse monnaie des vertus simulées, de la modestie affectée, des actes louables dus à des motifs purement humains, à l'amour-propre, à la crainte de la réprimande, au désir passionné de la louange. Peut-être même avez-vous à vous reprocher des légèretés inexcusables de pensées ou de paroles, de la gourmandise qui est allée jusqu'aux petits larcins, une paresse qui est restée sourde h tous les appels et insensible à tous les stimulants.

Vous voyez donc bien, chères Enfants, que chacune doit faire son mea culpa, s'avouer au-dessous de ses obligations et se reconnaître iusolvable. Non, personne de vous ne peut dire : « J'ai payé toute ma dette, je puis sortir la tête haute de la maison, je ne dois rien à personne, »

Malheur à celles qui tiendraient ce langage de pharisien ! Le Seigneur les confondrait au jour du jugement.

Nous voilà donc débiteurs insolvables... Triste condition, surtout autrefois... Maintenant encore, c'est la faillite déshonorante. Sommes-nous condamnés sans rémission ? 11 reste une ressource à ceux qui ne peuvent payer... Si un négociant est au-dessous de ses affaires, les créanciers s'assemblent, il leur abandonne son actif et obtient un concordat : on se contente de ce qu'il peut donner, il continue ses affaires, évite la prison et parvient souvent à se réhabiliter.

Le bon Dieu est encore meilleur que les hommes, et il est prêt à vous accorder un concordat à deux conditions : 1° que vous reconnaîtrez votre dette, humblement, avec l'accent du repentir; 2" que vous abandonnerez votre actif, c'est-à-dire que vous lui abandonnerez de bon cœur les moments qui vous restent, et surtout les vacances qui vont commencer.

Et si vous voulez, je vous indiquerai un petit trésor caché au moyen duquel vous pourrez vous acquitter en grande partie : ce sont les jours et les heures qui vous restent à passer. Restez sages, silencieuses, obéissantes jusqu'à la dernière minute, malgré les tentations, l'agitation intérieure, et l'espèce de fièvre que donne aux plus sages l'approche des vacances. X'imitez pas ces malheureux oiseaux qui s'élancent avec fureur contre les barreaux de la cage et se meurtrissent dans leur fol amour delà liberté. La cage ne s'ouvre pas plus tôt et ils se blessent inutilement.

Que chacune sache donc se contenir et se dire : « Dieu veut que j'obéisse jusque là, que je me taise; je le ferai.» Que la dernière soirée se passe dans le silence et que la discipline soit observée jusqu'au bout. C'est par là, par le respect scrupuleux de la règle, qu'une maison et ses élèves donnent la mesure de leur valeur morale.

Second moyen : offrez à Dieu vos résolutions de vacances et tenez-les. Je n'ai pas le temps d'entrer dans les détails. Je me bornerai à vous dire : Sachez vouloir, pour rester chrétiennes, pour dire non à une tentation vulsraire, à une occasion dans^ereuse. Sachez vouloir, et vous mettre en branle pour aller vous confesser au moins

SERMONS DES DOMfNlCAlNES 439

à l'Assomption, à la Nativité. Sachez vouloir, et soyez par votre piété l'apologie vivante de ces maîtresses qui vous ont prodigué leurs soins et que vous entendrez peutêtre attaquer lâchement et bêtement.

Je termine, chères Enfants. Ce n'est pas sans émotion que j'en vois plusieurs qui sans doute ne reviendront plus sur ces bancs et qui célèbrent aujourd'hui leur dernier dimanche de pension. Comment, vos maîtresses et moi, nous défendrions-nous d'une inquiétude affectueuse en les voyant nous quitter et affronter cet inconnu qui plane sur toutes les destinées humaines? Oh ! qu'elles rassemblent toutes les forces de Tàme dans une dernière prière pour remercier Dieu du passé et appeler sa protection sur l'avenir ! Que Marie, l'Etoile de la mer, guide leur petite barque, à travers les tempêtes et les écueils ! Qu'elles soient heureuses, et surtout qu'elles soient pieuses ! Qu'elles se souviennent toujours du Dieu qui a réjoui leur jeunesse et de celles qui leur ont enseigné à aimer Dieu. Soyez sûres, chères Enfants, qu'aucune de vous, ni de celles qui reviendront, ni de celles qui s'en iront, ne sera oubliée dans cette chapelle, et que bien des fois^ pendant votre absence, nos prières demanderont pour vous la persévérance dans le bien et les vacances éternelles du paradis ! Amen.

Avant les vacances.

Mes chères Enfants,

Nous touchons à la fin de Tannée scolaire et au but que vos vœux appellent depuis si longtemps. Encore une semaine, et les espérances que vos imaginations caressent deviendront une réalité ; vous changerez brusquement et complètement de vie ; vous rentrerez, les unes pour toujours, les autres pour quelque temps, au sein de vos familles ; vous direz adieu à cette maison qui vous a été si hospitalière et si douce, à ces classes où votre esprit a défriché un petit coin du champ de la science, à ces ombrages qui ont abrité vos jeux et vos causeries amicales, à cette chapelle où vous avez tant de fois prié et goûté la joie du Seigneur. Et comme la colombe à laquelle Noé donna la liberté, vous allez déployer vos ailes et prendre votre essor loin de cette arche bénie qui vous a portées et préservées sur une mer orageuse et si féconde en naufrages. Reviendrez-vous comme elle avec le rameau vert et fleuri, symbole de la vertu jeune et pleine d'espérance ? Saurez-vous planer comme elle au-dessus des souillures dont vous serez témoins, et traverser le monde sans ternir la blancheur de vos âmes ? Je le désire, je l'espère, c'est la grâce que je demande pour vous à Dieu avec vos maîtresses, avec tous ceux et toutes celles

SERMONS DES DOIMINICAIISES 441

qui, en sympathisant à vos joies, souhaitent pour votre bien qu'elles restent toujours innocentes.

Gomment toutefois se défendre d'un peu d'inquiétude en vous voyant partir pour un monde si plein de périls, si livré à toutes les influences mauvaises, si possédé par l'org-ueil, par la sensualité, par l'irréligion, par toutes les passions qui depuis dix-huit siècles livrent une guerre acharnée à l'Église et à son Chef Jésus-Christ? Comment ne pas vous faire quelques recommandations et ne pas vous rappeler vos devoirs, au moment où vous serez si tentées de les oublier?

Permettez-moi de vous dire en peu de mots ce que vous devez être pendant les vacances par rapport à Dieu.

Le grand préjugé que le démon cherchera à vous inspirer, la grande tentation que vous aurez à combattre, c'est de vous considérer comme dégagées envers Dieu parce que vous n'êtes plus au pensionnat. Sous prétexte que le règlement n'oblige plus en vacances et que les exercices de piété font partie du règlement, beaucoup de jeunes filles s'en dispensent et prennent à cet égard les libertés les plus coupables. Est-ce juste, mes enfants? Est-ce que le règlement ne vous oblige pas à la prière du matin et du soir, à l'assistance à la messe et aux vêpres, au salut, et ne vous conseille pas le chapelet et les bonnes lectures, précisément pour vous en donner l'habitude et vous former à une piété durable ? Est-ce

que vous pouvez donner congé au bon Dieu et le chasser pour deux mois de votre cœur, lui à qui toute votre vie appartient et sans lequel vous n'existeriez pas une minute, lui dont les droits sacrés sont écrits sur toute votre personne, sur votre corps qu'il a façonné de ses mains et animé de son souffle, comme sur votre âme qu'il a faite à sa ressemblance, rachetée de son sang, ornée de sa beauté et destinée à son ciel ? « Un seul Dieu tu adoreras et aimeras parfaitement. » Voilà la loi suprême qui, promulguée sur le Sinai, retentit à travers les siècles et oblige toutes les créatures intelligentes, sans aucune rémission et sans aucune dispense. Vous ne pouvez donc pas dire : « J'aimerai et je servirai Dieu au couvent, et je l'oublierai pendant les vacances. » Qu'estce que c'est que cette affection intermittente, capricieuse et sujette à des éclipses périodiques, sur laquelle on ne peut compter avec assurance ?

Une amie vous a juré une affection parfaite et éternelle. Lui permettrez-vous de vous accabler de mauvais procédés pendant deux mois ? Si, non contente de l'aimer dans le silence du cœur, vous lui prodiguez les marques d'affection, les petits soins, les cadeaux, si vous l'emmenez chez vous, si votre tendresse se révèle par toutes sortes de procédés ingénieux et charmants, trouverezvous bon que votre amie ne vous en dise rien, qu'elle fasse semblant de ne rien remarquer, et qu'elle ne vous remercie jamais ni de ces fleurs que vous avez déposées dans sa chambre, ni de ces parties de plaisir que vous lui avez ménagées, ni de cette parure que vous avez achetée pour elle ? Voilà pourtant ce que vous faites

quand vous négligez le bon Dieu pendant les vacances. C'est dans sa maison que vous êtes, beaucoup plus que dans celle de vos parents. Ces parents eux-mêmes, c'est à Inique vous les devez, c'est lui qui vous a ménagé leur tendresse ; c'est sa générosité qui s'est répandue sur eux et sur vous en biens temporels et spirituels de toute sorte, tels que la santé, l'aisance et les dons de l'esprit. C'est son pain que vous mangez, son air que vous respirez, son soleil qui vous éclaire ; et quand dans un voyage vous admirez quelque grande scène de la nature, c'est lui qui l'a déployée sous vos yeux, c'est un rayon de ses perfections qu'il vous laisse entrevoir, c'est sa beauté qui vous sourit dans celle du matin, c'est sa majesté qui vous subjugue sur les hautes montagnes ou en face de la mer. 11 n'y a pas un jour de vos vacances où il ne vous comble de ses bienfaits : et voilà le temps que beaucoup d'ingrates choisissent pour lui tourner le dos !

Le matin arrive : toute la nature s'éveille et le salue, les petits oiseaux lui gazouillent leurs prières ; l'ingrate se dispense de la sienne ou la marmotte en toute nâte avec force abréviations. Pourquoi ? Elle se lève trop tard, elle prolonge savamment son repos, il faut qu'elle descende pour le déjeuner, il faut auparavant qu'elle fasse sa toilette : une minute de prière, une grande demiheure de toilette, voilà le début de sa journée.

La cloche de l'église voisine sonne : de pauvres vieilles femmes, d'humbles servantes, des gens qui ne connaissent de la vie que ses fardeaux, se rendent à la messe avec empressement ; l'ingrate, elle, qui ne connaît

de la vie que ses joies, ne se donne pas la même peine. Il ne tiendrait qu'à elle pourtant ; sa grand'mère, sa mère, la servante y vont peut-être et seraient heureuses de Ty conduire si elle en témoignait le moindre désir. Elle s'en garde bien, il faudrait se déranger et s'éveiller un peu plus tôt : c'est bien assez d'y aller le dimanche ! Elle laisse donc Notre-Seigneur s'offrir pour elle sans jamais le remercier de son sacrifice, elle laisse couler le sang du Christ sans songer à recueillir une goutte de cette rosée divine.

Voici 1 heure du repas. Au couvent, on dit le Benediciie et les grâces. Quoi de plus légitime ? C'est une 'coutume aussi ancienne que 1 Eglise et qui s'est conservée dans plusieurs pays protestants. La petite ingrate rompt dès le premier jour avec cette excellente coutume. Elle craint le sourire, la plaisanterie d'un cousin, sujet fort médiocre peut-être, qui vient d'être refusé au baccalauréat et qui fait le beau parleur. Elle mange, elle boit, en louant le talent de la cuisinière, elle admire la belle ordonnance de la table en remerciant la maîtresse de maison qui Ta invitée, sans une pensée de reconnaissance pour

Celui qui donne aux fleurs leur aimable peinture,

Qui fait naitre et mûrir les fruits

Et leur dispense avec mesure

Et la chaleur des jours et la fraîcheur des nuits.

Voici le dimanche, jour où une obligation sérieuse s'impose aux chrétiens, où il faut absolument faire quelque chose pour Dieu : elle fait le moins possible. Elle choisit une messe basse, v arrive la dernière et se

sauve vite, et passe tout le reste de la journée à courir, à s'amuser. Et on appelle cela sanctifier le dimanche !...

Arrivent les bonnes fêtes, l'Assomption, la Nativité ; quelque chose se remue au fond de son cœur et une voix du ciel lui dit : « Que ferais-tu au couvent à pareil jour? Il y a quelqu'un qui t'attend au saint tribunal pour te pardonner, il y a quelqu'un qui t'attend au tabernacle pour te prouver son amour. » Un combat s'engage... Mais il faudrait se donner un peu de mal... Son parti est pris, elle laissera la voix gémir. « Non, je n'irai pas. » Le moindre prétexte suffît.

Comptez ce qui est donné au bon Dieu, chaque jour, chaque semaine : une demi-heure le dimanche, cinq minutes par jour : pas même la centième partie du temps. Et c'est ainsi que l'ingrate traite Jésus-Christ, comme on traite un pauvre, envers lequel on se croit quitte quand on lui a donné une toute petite pièce de monnaie prise entre deux pièces de vingt francs. Les pièces de vingt francs, les trésors de l'âme, la fleur de Tintelligence, du cœur, de la volonté, c'est au monde qu'on les prodigue ; les sous, les prières mal dites, les messes basses expédiées en toute hâte, c'est assez pour Notre- Seigneur. Voilà comment le traitent les oublieuses, les indifîérentes et les ino^rates.

Que dire des coupables qui le trahissent formellement et dès les premiers jours ? Si vous couriez un péril et que, poursuivie par des brigands, vous alliez demander

asile à votre meilleure amie, à celle que vous avez oblig-ée et qui vous a juré une affection éternelle, seriezvous contente si, pouvant vous secourir sans difficulté, elle vous fermait sa porte ? Seriez-vous contente si vous la voyiez par la fenêtre se moquer de vous, rire de votre embarras, faire des signes d'intelligence à vos ennemis, encourager leur attaque, applaudir à leurs coups et sortir de chez elle pour vous frapper avec eux ? Ah ! quelle indignation vous ressentiriez ! « Gest toi, malheureuse ! Ah ! que tu me fais de mal, ah ! quelle vipère j'ai réchauffée dans mon sein ! »

Ce cas est chimérique, me direz-vous. Eh bien 1 non. C'est exactement ce qui va se passer entre Dieu et celles d entre vous qui auraient le malheur de commettre un péché mortel et de faire cause commune avec ses ennemis. N'est-il pas vrai qu'à l'heure actuelle une grande guerre est déclarée contre Dieu et son Christ, contre son Eglise, ses dogmes, sa morale, ses sacrements, ses prêtres, ses religieux, ses religieuses ? Il sollicite les intelligences et veut les éclairer par sa foi : on les lui prend par des enseignements impies, et on répond à ses affirmations par des ricanements et des négations audacieuses. Il a faim et soif d'aimer et d'être aimé, il sollicite les cœurs et frappe doucement à la porte : on lui répond par des cris de haine, on l'insulte, on le chasse des écoles, des lois, des funérailles et on annonce la mort prochaine de son Eglise... Il lui reste pourtant une petite armée fidèle dont vous faites partie. Sur qui voulez-A-ous qu'il compte si ce n'est sur vous, ses enfants privilégiées, qui êtes instruites de sa loi et qui ne pouvez pécher par

ignorance, sur vous qui le connaissez, qui l'aimez, sur VOUS qui vingt fois dans le cours de cette année lui avez promis votre fidélité et avez éprouvé les effets d'une tendresse poussée jusqu'à la folie du sacrifice ? Il espère donc que vous combattrez courageusement le bon combat et que vous lui rendrez témoignage par votre fidélité à accomplir sa loi et à le confesser devant les hommes. Vous le ferez toutes ; aucune de vous ne le crucifiera dans son cœur par le péché mortel, aucune de vous ne le reniera, n'est-ce pas ? Et pourtant cela se voit. 11 y a des jeunes filles qui, à peine échappées du couvent, changent brusquement de langage, de conduite, brûlent ce qu'elles adoraient, et passent presque sans transition du bien au mal, de la douce captivité de Jésus- Christ à l'esclavage de Satan, et se joignent presque aussitôt aux ennemis du bon Maître dont elles ont secoué le joug léger. Elles semblent s'attacher à faire oublier qu'elles ont reçu une éducation chrétienne et à surpasser les plus mondaines dans leurs toilettes, leurs discours, leurs démarches, leurs lectures. Des propos dont elles auraient rougi ne les effrayent pas, elles prêtent une oreille complaisante aux discours tenus, elles y prennent part peut-être, et il y a de ces malheureuses qui ne craignent pas d'accuser et de calomnier leurs maîtresses, de déverser le ridicule et l'odieux sur la maison où elles ont été élevées, de rire et de plaisanter sur les choses saintes. Oh ! quel malheur ! Quelle peine pour Notre- Seigneur ! Ecoutez-le dans l'Ecriture-Sainte disant : Si inimicus meus malcdixisset niihi... Oh ! voilà ce qui perce son Cœur!

Non, Seigneur, aucune de celles qui m'écoutent ne se rendra coupable d'un pareil crime, aucune ne vous reniera ! Elles penseront à vous, elles vous serviront fidèlement ; celles qui demeureront dans le monde resteront sous votre garde, et les autres reviendront fortifiées par l'épreuve et disposées à vous aimer toujours. Amen.

UN SUCCÈS DIPLOMATIQUE DU SAINT-SIÈGE i

Il y a toujours eu des difficultés entre l'Eg-lise et l'État, depuis le règ^ne de Néron, qui fit crucifier saint Pierre, jusqu'au ministère de M. Combes qui, encore plus mal élevé que violent, supj^rima le Concordat, sans en dire mot à la puissance avec laquelle la France l'avait signé. Pour plusieurs raisons qui se devinent facilement, je ne puis traiter de ce dernier conflit qui se prolongera peutêtre encore pendant bien des années. Je me contenterai de raconter une petite victoire diplomatique remportée par le Saint-Siège sur le gouvernement de Louis XVIII, Puissent mes lecteurs trouver, comme moi, dans ce modeste récit, une agréable diversion au grand souci que notre situation religieuse cause, en ce moment, à tous les catholiques et à tous les amis de la liberté.

1. Extrait du Correspondant, 1908. — Sources et documents: Salamon, Dix-neuf lettres inédites aux ministres des AfTaires étrangères, juillet 1814 à décembre 1815, aux Archives du Ministère des AfTaires éti'angères. — Correspondance diplomatique de l'ambassadeur Courtois de Pi^essigny avec les ministres, aux Archives nationales. — Consalvi, Correspondance avec le cardinal Pacca, publiée par le P. Rimieri. J'ai consulté les minutes avant la publication du P. Rimieri, faite, du reste, avec beaucoup de soin et d'exactitude. — Plusieurs lettres inédites du cardinal Consalvi, tirées des Archives secrètes du Vatican, — Plusieurs lettres adressées par Salamon au chevalier Artaud, extraites de la publication intitulée Souvenirs et Mémoires, 1902.

G"' Mathieu. — II 29

450 QiUVRES DU CARDINAL MATHIEU

En juillet 1814, Pie VII, rentré en triomphe dans sa ville de Rome, avait repris le gouvernement du territoire que lui avait laissé le traité de Tolentino, en attendant que le Congrès de Vienne lui rendît le reste de ses états. Le roi de France estima qu'il y avait urgence de renouer les relations diplomatiques avec le Saint-Siège et il nomma, pour le représenter auprès du Pape, l'ancien évêque de Saint-Malo, Mgr Courtois de Pressigny, que sa prestance imposante, sa politesse exquise, sa générosité et son dévouement aux idées gallicanes avaient paru prédestiner à cette fonction. Le nouvel ambassadeur arriva donc, le 22 juillet, à minuit, avec trois secrétaires, deux chapelains et un beau prélat du Midi de la France, bien connu dans la ville éternelle, mais qui n'y était point attendu en ce moment, Mgr Salamon, évêque in partibus d"Orthosie. C'était un ancien conseiller-clerc au Parlement de Paris qui, né à Carpentras, dans le Comtat Venaissin, avait dû à sa qualité de sujet pontifical et à ses sentiments ultramontains d'inspirer confiance à la cour de Rome, dont il était devenu le correspondant en 1791, après le départ du nonce Dugnani. M. de Richemont a retrouvé ses lettres au Vatican et les a publiées. Elles sont intéressantes. Salamon y raconte des événements considérables, qu'il importait beaucoup au Saint-Siège de connaître, et ses nouvelles ne se sont point arrêtées en route. Le prélat se conduisit très courageusement pendant la Terreur et n'échappa que par miracle aux massacres de la prison de l'Abbaye, où il était enfermé. Sous le Directoire, il fut accusé de correspondance avec l'ennemi pour avoir expédié une dépêche à Pie VI ; il passa devant le

jury et eut encore l'extraordinaire fortune de sauver sa vie et d'être accjuitté. Après la conclusion du Concordat, il fut chargé par le cardinal Caprara de le faire accepter dans le diocèse de Rouen, où beaucoup de prêtres n'en voulaient point et dont l'archevêque, Mgr de Larochefoucauld, avait refusé sa démission. La même opposition se remarquait à Evreux et à Séez. Salamon travailla avec succès à la pacification, mais il n'eut point tout le mérite qu'il s'attribue. Le 9 avril 1802, il écrivait au consul Cambacérès : « Ma mission, je l'avoue, n'était point autorisée, mais elle était connue ; sans cela je n'aurais pas voulu partir. Elle était toute en faveur du gouvernement. Devant agir de la manière la plus circonspecte, on ne s'est aperçu de ma présence dans ces départements que par les heureux effets qu'elle a produits. Les préfets, celui de la Seine-Inférieure, où j'ai résidé plus longtemps, attesteront la loyauté de ma conduite. J'ai saisi l'autorité sans secousse, j'ai abattu les rebelles, j'ai favorisé et mis en place les prêtres qui avaient fait la promesse de fidélité à la constitution. . . J'ai fait taire les intolérants et les dévotes surtout, en leur mettant devant les 3'eux les grands bienfaits du gouvernement . . . Tous ces trois grands diocèses attesteront la vérité de ce que j'annonce. J'ai encore reçu des comptes de Coutances, on n'y connaît que 2 prêtres récalcitrants ; il y a 80O paroisses. A Rouen, on n'en connaît que o ou 6 : on compte 1.460 paroisses. On ne m'en signale aucun d'Evreux : ce diocèse contient 360 curés. J'ai rempli ma mission avec zèle, avec calme et à mes frais. » La vérité, c'est qu'il fut aidé dans sa mission par une puissance plus forte que tous les

diplomates : la mort, qui frappa l'archevêque inopinément et désarma l'opposition en lui enlevant son chef. Salamon ne fit rien de très difficile.

Plusieurs défauts se mêlaient aux qualités de ce prélat né à peu de distance deTarascon. Il paraît que soit dans le récit de ses aventures écrit en 1808 et publié avec soin par M. labbé Bridier, soit dans sa correspondance avec Rome, il manque parfois d'exactitude et veut être lu avec précaution, car il a la mémoire quelque peu grossissante et déformante. Méridional, avantageux et familièrement expansif, il ne ressemblait en rien à l'humble violette, et il préférait qu'on n'ignorât point ses mérites dont il se chargeait volontiers de faire les honneurs luimême pour en solliciter ensuite le prix. Quand le cardinal Gaprara s'entendit avec le premier consul pour nommer aux sièges épiscopaux qui venaient d'être rétablis, Salamon se découvrit naturellement la vocation et les aptitudes nécessaires pour en occuper un et il fit des démarches pour l'obtenir. Il faut convenir qu'il le méritait autant que beaucoup d'autres qui furent élus. Malheureusement pour lui, sa diplomatie échoua, cette fois on ne sait pas bien pour quel motif. Son nom ne se trouve sur aucune des lettres épiscopales qui furent alors discutées. Il est probable qu'il fut jugé trop ultramontain, car son intervention dans les affaires de Rouen mécontenta beaucoup les gallicans. 11 s'appliqua dès lors à se rappeler aux souvenirs de la cour de Rome qui lavait un peu oublié depuis la mort de Pie VI. Quand Pie VII vint à Paris pour sacrer Napoléon, Salamon réussit à se faire nommer porte-croix pour la cérémonie et il marcha

le premier dans le cortège qui conduisit le Pape à Notre- Dame. En 1807, il se rendit à Rome où il vint réclamer une indemnité pécuniaire pour les dépenses que lui avaient coûtées ses missions pontificales et un titre d'évêque in partihus, comme récompense des services qu'il avait rendus. Il désirait aussi être nommé nonce à Florence auprès de la reine d'Etrurie, et il invoqua à cet effet l'appui du g-ouvernement français. Il ne fut point agréé comme nonce, mais il obtint l'indemnité pécuniaire et le titre d'évêque titulaire d'Orthosie avec une pension dont il revint jouir en France. On a de lui quelques lettres écrites alors à Artaud, le futur historien de Pie Ail qui était secrétaire de la légation de France à Florence. 11 se vante du bon accueil qu'il reçoit partout à Rome. « Le cardinal Consalvi me comble d'amitié et me traite avec distinction. » 11 dîne, entre autres, chez deux Français, le cardinal de Rayonne et Mgr Isoard, auditeur de Rote. Ces deux prélats ne l'encouragent pas à rechercher la mitre : « Isoard, qui a toujours le chapelet en main, ce qui est fort bien, est comme les gens de notre pays de Provence : ils aiment bien s'avancer, mais ils n'aiment pas à avoir des égaux. » Salamon n'est nullement de leur avis et il triomphe d'annoncer que la mitre lui a été accordée sans difficulté, que le Pape a fait le plus grand éloge de lui et qu'il a dit : « Al primo Concistoro. 11 fut sacré par le cardinal Doria à l'église de Sainte-Agnès ; mais sa dignité ne changea rien à ses allures familières et il se plaignait qu'Artaud lui donnàtdu « Monseigneur ». « Mon cher pigeon, mon cher collègue, mon cher ami sont les titres qui me flatteront le plus. »

De 1807 à 4814, Salanion fréquenta surtout la société dévouée au Pape, sans toutefois se brouiller à fond avec le gouvernement, car il avait le talent de se créer des intelligences et de se faire des amis dans tous les mondes. On prétend même qu'il appartenait à un ordre équivoque et proscrit dont il serait devenu grand-maître en 1812, fait bien difficile à croire et pourtant bien difficile à nier, car un écrivain généralement fort exact, l'abbé Dassance, affirme qu'après sa mort, survenue en 1829, les Templiers lui firent un service funèbre et couvrirent le catafalque de leurs insignes. Ce qui est certain, c'est qu'il n'était plus grand-maître en 1828. Ce qui est possible, c'est qu'avant la Révolution, il soit entré, comme un assez grand nombre d'ecclésiastiques, dans une société qui cachait ses desseins secrets en affichant des dehors de religion. On sait que Joseph de Maistre lui-même passa par la franc-maçonnerie. Quoi qu'il en soit de cette affiliation, Salamon ne paraît pas en avoir souffert. L'Empire le surveillait avec quelque défiance, mais sans le traiter comme un ennemi déclaré. Il se rallia à la Restauration avec un zèle plein d'espérance et en juillet 181 4, sur la proposition de Talleyrand, Louis XVIII le nommait auditeur de Rote pour la France, en le chargeant d'accompagner et d'aider à Rome le nouvel ambassadeur. Courtois de Pressigny.

La Rote passait, sous l'ancien régime, pour le premier tribunal ecclésiastique du monde et ses sentences étaient considérées comme des oracles en matière de droit civil et de droit canonique. Comme on lui déférait des causes de tous les pays, plusieurs souverains catholiques demandèrent qu'un de leurs sujets siégeât parmi les juges et il

y eut des auditeurs d'Allemagne, d'Espagne et de France. C'étaient des personnages considérables qui ne quittaient guère leur tribunal que pour être nommés cardinaux ou pour occuper les sièges épiscopau\ les plus importants. Plusieurs devinrent papes. Aujourd'hui même, quoique ses attributions judiciaires aient été très réduites par le malheur des temps, la Rote est restée un grand nom et a gardé une partie de son prestige K Salamon n'avait donc qu'à se réjouir : il avait été nommé, écrivait l'ambassadeur, comme étant favorable au Pape, mais sans fanatisme. Il justifia surtout cette seconde partie du jugement.

L'ambassadeur et l'auditeur se mirent en route par le mont Cenis et, à Turin, Courtois de Pressigny, qui connaissait le roi de Piémont nouvellement restauré, voulut lui présenter ses hommages. Salamon demandaà l'accompagner. Il n'avait que faire dans cette visite, et encore bien moins devait-il la raconter à Talleyrand, auquel il envoie cependant un récit détaillé. Il ne se contente point du rôle de témoin muet, il se donne comme ayant pris une part importante à la conversation, et il semble que ce soit lui qui ait parlé en ambassadeur . Le roi demande des nouvelles de la santé de Louis XVIII et de toute sa famille. « Nous avons répondu que la santé du Roi était parfaite et que, quant à Monsieur, sa santé se rétablissait de jour en jour. — Je les aime bien tous, a dit Sa Majesté, j'aime bien le Roi. J'ai pris la liberté de lui répondre : — J'ose avancera Votre Majesté que le Roi notre maître

1. Par un acte tout récent, le Pape vient de remettre à la Rote des attributions considérables qui promettent de lui rendre son importance.

est animé des mêmes sentiments pour Elle. Sa Majesté nous a parlé ensuite de ses peines, de ses privations dans son île, combien Elleavait été vivement émue de l'extrême enthousiasme de ses sujets qui voulaient porter le cheval sur lequel Elle était montée. En cela, j'ai pris la liberté de dire : « Les sujets de Votre Majesté sont dignes d'être « les voisins des Français qui ont montré un enthousiasme « excessif pour notre bon Roi. » Il a daig-né nous manifester combien le séjour des troupes étrangères lui était désagréable, qu'il avait beau dire qu'il n'en avait réellement pas besoin et on les lui laissait toujours. « En effet, « lui ai -je répondu. Votre Majesté estsuffîsamment gardée « par le cœur de ses sujets. — Mais il me revient bien « des soldats, a dit le Roi. — Oui, Sire, lui ai-je dit, ils « sont partis forcés : néanmoins ils se sont bien battus et « sont bons soldats. »

Cette conversation n'estpoint palpitante d'intérêt, mais elle montre le genre du personnage : se mettre en avant, se tailler un rôle à côté de l'ambassadeur et chercher à l'éclipser. Pendant tout le temps qu'il fut à Rome, il s'agita, écrivit, parla, multiplia les visites et les démarches, pour se donner un rôle, pour s'informer et pour informer notre ministre des affaires étrangères, avec lequel il correspondait directement par-dessus la tête de Courtois de Pressigny. Du reste, il professait naïvement sa propre supériorité .

Demeurantà une certainedistancedeM. l'Ambassadeur, qui a toujours pour moi beaucoup de bontés, je ne puis pas toujours lui communiquer les notionsqui meviennent, qui peuvent quelquefois faire plaisir et souvent être utiles.

J'ai plus tôt fait d'en faire part directement à Votre Excellence. D'autant plus que les choses perdent toujours à passer par plusieurs intermédiaires. 11 est vrai aussi qu'ayant une grande habitude de l'italien, je le saisis promptement à la conversation et perds très peu de ce qu'on y dit. C'est de cette manière que je puis en profiter et instruire Votre Excellence de ce qui se dit et de ce qui se passe, car il est bien naturel que quelque chose échappe à une personne qui n'aurait pas été en Italie'. A peine arrivé à Rome, Salamon sollicite et obtient une audience du Pape avant même que l'ambassadeur ait été reçu officiellement. 11 la raconte à Talleyrand de la manière la plus flatteuse pour le ministre.

(( Rome, 4 août 1814.

« Monseigneur,

« J'ai eu hier une audience particulière du Pape; Sa Sainteté m'a reçu avec une grande bienveillance, Elle m'a fait asseoir sur un petit tabouret de bois peint sur lequel sont ses armes. Elle m"a retenu près de trois quarts d'heure tout à fait près de son fauteuil. Elle m"a demandé aussitôt des nouvelles de la santé du Roi et si tout était tranquille à Paris. Je lui ai répondu que la santé du Roi était parfaite et que tout était tranquille à Paris et même dans le royaume, où la joie d'avoir un si grand monarque se manifestait sur tous les visages et que les Français n'avaient pas été indifférents à la nouvelle de Iheureuse entrée de

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