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Lettre au comte de Jaucourt, 3 novembre

4o8 ŒUVRES DU CARDINAL MATHIEU

Sa Sainteté dans Rome. « Oh ! je n'oublierai jamais, « m"a-t-Elle répliqué, les marques de respect et d'atta- K chement de cette brave nation que j'ai reconnue être « vraiment attachée à la religion » ; Elle est entrée ensuite dans quelques détails sur ses peines, sur ce que lui faisait souffrir le chef du gouvernement napolitain qui lui retenait la marche dAncône dont il n"a jamais été privé que par la violence ; Elle a été plus circonspecte sur l'empereur d'Autriche qui lui retenait ses trois belles légations. Je lui ai répondu que je ne pouvais que compatir à ses peines et que je faisais des vœux pour que Dieu fit un second miracle qui le délivrerait de tous ses ennemis ; et subitement le Pape m'a demandé des nouvelles de Votre Altesse. « Et M. de Talleyrand, comment se porte-t-il? » Je lui ai répondu qu'à mon départ vous jouissiez de la meilleure santé, mais grandement occupé des affaires du royaume. Il m'a parlé de ^*otre Altesse dans les meilleurs termes et même j ose dire avec affection, il a ajouté qu'il pensait que vous ne lui étiez pas contraire ; je lui ai répondu que je pouvais présumer, au contraire, que vous chercheriez les occasions de lui être agréable et même utile en tout ce qui ne serait pas contraire aux intérêts du Roi. Il m'a dit : « Je le crois ». Sa Sainteté m'a parlé ensuite de l'Eglise de France et qu'il fallait qu'elle reprit tout son lustre, sans entrer dans aucun détail. N'ayant pas de mission k ce sujet, je lui ai répondu que sous notre Roi très chrétien cela serait, que je désirais seulement que Sa Sainteté n'écoutât que son cœur et ne consultât que sa haute sagesse, voulant lui faire entendre que les personnes qui l'entouraient avaient diverses opi-

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nions. J'aurais bien des choses à écrire à Votre Altesse sur beaucoup d'individus influents, mais les courriers sont si peu sûrs, les postes, quant à présent, sont si mal ordonnées que ce serait inconsidération de ma part et même imprudence, si j'entrais dans de plus amples détails.

« J'ai fini par dire quelques paroles d'affection au Pape qui l'ont attendri, je l'ai vu porter son mouchoir à ses yeux. Je lui ai baisé la main par deux fois et je me suis retiré sans attendre qu'il me donne congé, comme c'est l'usage, attendri moi-même. »

Salamon retrouvait à Rome des amis influents qu'il avait connus en 1807 ; il nouait des intelligences à la secrétairerie d'Etat où un employé lui montrait des dépêches secrètes ; on lui faisait bonne mine, on l'invitait, et de riantes perspectives s'ouvraient devant lui quand, peu de temps après son arrivée, une douche froide lui tomba sur la tête : il apprenait que le Pape refusait de le reconnaître comme auditeur deRote ! Le roi, en effet, lui avait donné une place inamovible de sa nature et qui n'était pas vacante, car elle était occupée depuis 1803 par Mgr Isoard, celui-là même qui disait toujours son chapelet et chez lequel Salamon avait dîné. Le cardinal Gonsalvi, secrétaire d'Etat, se trouvait alors à Paris pour plaider la cause du Pape auprès des souverains alliés qui s'y étaient réunis et obtenir la restitution complète de ses Etats. Il avait l'œil aux aguets pour découvrir tout ce qui pouvait intéresser le Saint-Siège dans les actes du nouveau gouvernement de la France. Il apprit la nomination de Salamon et dépêcha immédiatement un courrier extra-

ordinaire pour prévenir la cour de Rome et empêcher une mesure qu'il considérait comme une grave atteinte portée aux droits du Saint-Siège. Il regardait Salamon comme un intrigant qui cherchait à se dédommager de n'avoir pas obtenu la mitre à l'époque du Concordat. Craignant la bonté du Saint-Père, il suppliait le cardinal Pacca, pro-secrétaire d'Etat, de veiller à ce quelle n'allât pas jusqu'à accepter le choix fait par le roi, indiquant qu'on pou rrait aller seulement jusqu'à promettre un évêché quand l'occasion deviendrait propice . On reconnaît là la combinazione familière aux Italiens et si nécessaire dans les affaires humaines, ^'oici la note que Consaivi prépara pour le gouvernement français et qui servit de base aux discussions ultérieures.

« Sa Sainteté, informéeque Mgr Salamon, évêque d'Orthosie, se présente comme envoyé par sa cour pour remplir dans le tribunal de la Rote la charge qu'un Français a coutume d'occuper, a donné l'ordre au cardinal soussigné d'exposer à Votre Altesse les raisons qui s'opposent à l'admission de ce prélat. Cette place n'est pas vacante et les règles invariables observées à l'égard des membres de ce tribunal ne rendent ces places disponibles que lorsque ceux qui les possèdent se retirent, ou par démission, ou pour passer à des emplois plus élevés.

« La place que vient postuler Mgr Salamon est actuellement occupée par un autre prélat, Mgr Isoard, depuis 1803. Non seulement rien n'annonce qu'il se soit démis, ou qu'il ait été promu à un poste plus digne, mais même le contraire est prouvé ; il ne peut donc perdre son office et les règles qui protègent ses collègues concourent pour le maintenir.

« Sa qualité de sujet français n'est pas une raison pour que sa cour le révoque à volonté. Il est reconnu que les étrangers qui se présentent avec la désignation de leur cour pour remplir des places dans la Rote de Rome, ne reçoivent le droit d'y siéger qne de l'acte seul par lequel Sa Sainteté les reçoit et les constitue, et, une fois nommés et établis par elle, ils deviennent des juges qui lui appartiennent uniquement comme ceux du pays même et ne dépendent plus, à l'instar de ces derniers, que des règles de l'autorité locale.

« D'une prétention contraire, il suivrait que les Etats étrangers auraient dans ceux de Sa Sainteté des juges à eux, variables à leur gré et dans leur dépendance directe, et que les nominations de Sa Sainteté, nécessaires pour rendre les sujets étrangers habiles à juger dans ses Etats, seraient, quoique souveraines, révocables au bon plaisir d'autres princes, ce qui serait offenser sa dignité et les droits de sa souveraineté.

« Une raison encore très forte pour Sa Sainteté, c'est que ce déplacement ne pouvant s'opérer que par son propre fait, il en résulterait de sa part, à l'égard d'un prélat qui la bien servi et dont les droits sont évidents, un acte d'injustice qu'elle ne peut se déterminer à commettre.

'( On ne peut faire valoir contre lui la considération des circonstances extraordinaires qui ont lieu, comme si elles avaient fait cesser son état et ses droits. Sa Sainteté ne peut admettre la supposition qu'une autorité illégitime, en renversant son trône, ait pu opérer aucun changement dans ses droits. Si la chose avait besoin de preuves, on pourrait même produire ce qui est arrivé précisément

dans le même cas dans la personne du prédécesseur de Mgr Isoard. Le cardinal de Bayonne, qui se trouvait auditeur de la Rote lors du renversement du gouvernement pontifical sous Pie VI, rentra de son plein droit dans l'exercice de son emploi au retour dudit gouvernement.

« Par toutes ces considérations, Sa Sainteté ne peut recevoir Mgr Salamon dans la place qu'il demande, et le cardinal soussigné, obligé d'exprimer à Votre Altesse les regrets de Sa Sainteté à cet égard, ose espérer que la cour de France rendra justice aux motifs de Sa Sainteté. Il a ordre également de rendre auprès de cette cour les meilleurs témoignages à Mgr Isoard, et de le recommander à sa. haute bienveillance. »

Courtois de Pressigny trouva donc à qui parler quand, quelque temps après avoir présenté au Pape ses lettres de créance, il entama avec le cardinal Pacca la question de l'auditeur de Rote. Il soutint avec fermeté les droits du roi, mais il sentait bien qu'il mettait dans ses affirmations plus d'énergie que d'arguments solides, et il écrivait au ministre le 10 septembre:

« Si Votre Excellence me permet de donner mon avis, j'observerai qu'avec quelques mauvaises raisons on en donne une que les Français ont peine à combattre, celle de l'inamovibilité de la magistrature. »

Et quanta Mgr Isoard, il était obligé de convenir qu'il jouissait à Rome de la meilleure réputation. Il appartenait à une excellente famille du Midi, qui était d'opinion très royaliste, mais qui avait rendu des services aux Bonaparte pendant les années pénibles pour eux qui précédèrent l'ascension de Napoléon. L'abbé Fesch et l'abbé

Isoard s'étaient connus au séminaire d'Aix. L'oncle du Premier Consul, devenu cardinal et ambassadeur à Rome, n'oublia point son ancien condisciple, qu'il lit nommer auditeur de Rote en 1803. Isoard, dévoué de cœur aux Bourbons, accepta ce poste avec peine, mais il s'y acquit bientôt la plus grande estime. Il ne méritait donc ni d'être considéré comme une quantité négligeable, ni d'être traité comme un ennemi par le gouvernement du roi, et rien n'eût été plus facile que de s'entendre avec lui. Mais l'ambassadeur n'avait pas prévu de difficulté. Surpris et mécontent des objections que lui adressa Pacca, il écrivait à Talleyrand le 3 septembre :

« La France n'a pas la considération qu'elle mérite lorsqu'un homme d'une naissance médiocre, tour à tour protecteur et protégé de Bonaparte, tient en échec pendant trois mois, aux yeux de toute la ville de Rome, un prélat nommé par le roi et que ^otre Altesse s'est plu à choisir dans le petit nombre de ceux qui sans être fanatiques ont bien mérité du Saint-Siège. »

On ne voit pas bien ce que « la naissance médiocre » vient faire dans la question. Isoard était d'aussi bonne maison que Salamon, et la Rote n'exige pas de quartiers de noblesse. Cependant Courtois de Pressigny s'aperçut que le mécontentement n'était pas une solution et, se résignant à la démarche par lacpielle il aurait dû commencer, il écrivit à Isoard pour lui demander sa démission, en dissimulant son embarras sous un air de protection hautaine :

« Rome, ce 22 octobre 1814.

« Monsieur,

(( Les témoignages de considération et d'estime que vous receviez dans deux réunions de prélats, où je me suis rencontré avec vous, m'avaient disposé aux mêmes sentiments ; j'y ai été confirmé à mon arrivée ici par la réputation dont vous jouissez. Je serais donc très porté à vous servir, mais vous m'en avez ôté les moyens.

« Tant que le roi n'a nommé personne pour venir prendre ici la place que vous y occupiez, il était très raisonnable d'employer pour la conserver tous les moyens que vous pouviez avoir ; et peut-être auriez-vous réussi, s'ils eussent été bien employés et que quelqu'un eût parlé de vous, Monsieur, à M. le prince de Bénévent, comme vous méritez qu'on en parle.

« Mais dès qu'une fois un autre choix fait par le roi a été déclaré publiquement, il eût été sage de présenter un mémoire dans lequel vous auriez exposé la dignité de votre place, l'ancienneté que vous y aviez déjà, les droits qu'elle vous en donnait aux dignités les plus éminentes, la probabilité que votre âge vous permettait d'y parvenir, vous auriez fini cette énumération par déclarer que vous faisiez le sacrifice de ces hautes espérances à la volonté du roi ; mais que vous vous croyez permis d'espérer que Sa Majesté aurait égard, dans sa bonté et sa justice, au sacrifice que vous faisiez et vous mettrait à même de lui donner dans d'autres emplois des preuves de votre attachement à sa personne et de votre dévouement à son service. Vous auriez consulté quelqu'un qui eût la connais-

sance et riiabitude de la cour, sur le genre d'emploi et le grade dont vous auriez été susceptible et s'il y en eût eu quelqu'un de vacant vous l'auriez demandé.

« Voilà ce qui aurait été raisonnable, ce qui le serait peut-être encore, quoique vous ayez perdu beaucoup de mérite que vous auriez eu alors.

(( Mais de vous établir en guerre ouverte avec le roi de France, avec votre roi, de prétendre conserver, contre son gré, une place qui n'est jamais occupée que par un homme qui a sa confiance ; vous me permettrez de vous dire que cela n'est pas raisonnable ; c'est une manière non pas des derniers temps, car personne ne l'aurait osé, c'est une manière entièrement révolutionnaire, c'est la manière des temps dans lesquels on se permit de contester avec le roi.

« Vous direz avec raison qu'on se permettait de représenter respectueusement au roi les droits qu'on pourrait avoir ; mais les droits que vous pouvez avoir de qui les tenez-vous ? De l'ennemi du roi, de l'ennemi du genre humain. Vous occupez une place de confiance, quel droit avez-vous à la confiance du roi, ayant d anciennes liaisons avec une famille qui a fait le malheur de l'Europe? »

« Vous espérez peut-être, Monsieur, gagner votre procès ici ; de bonne foi croyez-vous que ce gouvernement-ci voudra pour vous risquer de s'exposer au mécontentement du premier souverain de l'Europe ?

« Je vous ai exposé fidèlement votre situation, je n'ai pas le droit de vous donner un conseil ; je souhaite, Monsieur, pour votre bonheur, pour celui de votre famille, que vous écoutiez plutôt ceux de la prudence que ceux de l'amour-propre et du dépit. »

G"' Mathieu. — II 30

Le prétexte de ces duretés, c'est qu'Isoard avait déclaré qu'il n'avait pas à donner sa démission, et qu'il s'en remettait de son sort au Pape et au roi. Il répond en se justifiant avec une dignité parfaite :

« Vous me refusez. Monseigneur, cette faculté que vous accordez à tout le monde, de représenter respectueusement les droits que Ton peut avoir, attendu que je ne puis avoir des droits, que je n'en ai point à la confiance du roi. J'avoue que je ne m'attendais pas à cette apostrophe. J V répondrai par cette seule réflexion que refuser à quelqu'un dans ma position des di^oits à cette confiance, c'est, dans les termes, lui refuser tout ce qui constitue le loyal sujet et le bon citoyen, c'est lui refuser la probité. Quant à la manière révolutionnaire, ceux qui connaissent ma conduite et celle de ma famille durant toutes les années de la Révolution seraient sûrement bien emljarrassés de dire celle où j'ai pu l'apprendre,

« Sa Sainteté ne se compromettra pas avec la cour de France à mon sujet et ce n'est point ainsi que j'ai espéré de gagner ma cause. Sa Sainteté sait que je suis loin d en avoir formé le vœu, mais si elle croyait de sa justice de faire valoir dans ces formes amicales, qui sont reçues entre les cours, les règles qui me protègent et l'intérêt qu'EUe porte à quelqu'un qui l'a servie longtemps, ou se représenter ce qui dans cet événement lui semblerait aller contre les usages, ou ses prérogatives, je crois qu'Elle le pourrait sans risquer de s'exposer au mécontentement du premier souverain de l'Europe ', »

1, Archives secrètes du Vatican.

Isoard conformait son attitude à son langage. Il avait quitté Rome en même temps que le Pape. Il n'y retourna point avec Pie VII pour ne pas aigrir le conflit par sa présence, et il demeura à Paris dans une retraite jDrofonde, attendant que les deux puissances, dont il dépendait, se fussent mises d'accord sur son compte. Il suivait les conseils de Consalvi qui, de Paris et ensuite de Vienne, dirigeait les négociations religieuses avec la France, et qui n'entendait point qu'on fît rien de décisif en son absence. Il recommandait à Pacca cette sage lenteur qui est, du reste, dans les traditions romaines et, pendant plusieurs mois, l'affaire n'avança point d'un pas, jusqu'à ce qu'au printemps de 181 o, se produisit l'incident inattendu qui la termina. Salamon s'arrangeait mal de cette situation fausse. Il avait pris le titre et l'appareil extérieur de sa dignité, l'appartement noble, le carrosse, les laquais et X ombrelle rouge, mais il n'était point convoqué aux séances de la Rote et, au Vatican, on se contentait à son égard de ces paroles courtoises qui adoucissent l'amertume desrefus et laissent croire à des compensations ultérieures. II se consolait de son mieux en se répandant dans le monde oii on l'invitait volontiers, en cherchant les nouvelles et en les racontant à ses amis de France et aux différents ministres des affaires étrangères qu'il cultivait avec soin. Ses lettres renferment quelques observations intéressantes sur la Rome de 1814 et I8I0.

Il y remarque la prépondérance de l'Autriche dont le ministre, Lebzeltern, qui se qualifie de Cesareo regio inviato, a ramené le Pape et voit toute la ville s'empresser dans ses salons. Le 9 septembre 1814, il donne une soi-

rée à laquelle se rendent tous les cardinaux, excepté le cardinal Mattei, doyen, et le cardinal Di Pietro, qui ne va chez personne. A la Saint-Louis, dont la fête a été reprise très solennellement le 25 août, il n'en est venu que seize à la messe, sept ou huit à dîner et deux seulement qui se sont montrés un moment le soir :

« Depuis bien longtemps ils paraissent préférer les Allemands à nous. Cela s'était aperçu même du temps du cardinal de Bernis. La nation française nest pas aimée ici, et à présent il j a de plus la politique de faire condescendre l'Empereur à la restitution de tous les Etats i... J'ai remarqué dans cette assemblée un amalgame bien extraordinaire, l'ambassadeur de France, Lucien Bonaparte, le cardinal Fesch, le grand chambellan du roi Charles IV d'Espagne et des Espagnols des trois partis, car plusieurs sont réfugiés ici. »

Au printemps suivant, arrivent les Anglais qui, longtemps confinés dans leurs brouillards par le blocus continental, reparaissent sur le continent et envahissent de nouveau la ville éternelle dont ils refont leur conquête. La princesse de Galles, Caroline, qui promène dans toute l'Europe ses excentricités et ses mœurs libres, est reçue solennellement par le Pape, auquel elle demande un chapelet quelle se passe dévotement autour du cou. Bientôt la plage du Lido, la pineta de Ravenne, les routes de la campagne romaine voyaient passer au galop le cheval de Byron ; et le chant de Childe-Harold, planant au-dessus des orages de son cœur et des vulgarités de sa vie, célé-

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